Le 11 novembre 2019, alors qu’Asmaa*, avocate des droits humains qui revenait d’une formation juridique suivie à New York, attendait à l’aéroport de Francfort son avion pour Le Caire, elle a ouvert son téléphone et y a trouvé un flot de messages de sa famille et de ses amis qui la dissuadaient de rentrer en Égypte : « La Sécurité est passée chez toi… et ton nom a été inscrit dans une affaire. »
Asmaa avait quitté l’Égypte début octobre de la même année pour un voyage qui semblait routinier, avec l’intention de rentrer rapidement une fois sa formation terminée. Mais ces messages d’avertissement ont bouleversé le cours de sa vie. Elle n’avait aucune destination précise, et elle n’avait entre les mains que sa valise et son passeport, tandis que la patrie semblait avoir soudain fermé ses portes.
Depuis ce jour, et pendant deux ans, Asmaa a passé ses journées sur un canapé, dans un logement loué en Tunisie, à essayer d’assimiler la réalité de l’exil forcé et à revivre le moment où elle est passée du statut d’avocate engagée depuis 2013 dans la défense des détenus politiques à celui de personne poursuivie par les services de sécurité, interdite de retour sans enquête ni procès.
Le fait de passer, du jour au lendemain, d’avocate de la défense à accusée n’a pas beaucoup surpris Asmaa : « Je m’y attendais depuis 2013 », confie-t-elle à Zawia3. Mais ce qui n’était pas facile à assimiler, c’était le passage brutal de la porte de l’avion, prête à rentrer en Égypte, à la recherche, dans ce même aéroport, d’un pays susceptible de l’accueillir. Pendant cinq heures d’appels ininterrompus, ses amis ont tenté de la convaincre de ne pas rentrer, tandis qu’elle-même cherchait quelque chose de plus simple : « Je voulais juste rencontrer quelqu’un que je connaissais et qui me rassure. »
Son choix s’est porté sur la Tunisie, où elle avait des amis de travail, et parce qu’elle pourrait y faire venir sa mère plus tard. Mais les obstacles n’étaient pas moins sérieux : l’entrée des Égyptiens en Tunisie exigeait un visa délivré par l’ambassade de Tunisie au Caire, ce qui rendait le choix de la Tunisie quasiment impossible à ce moment-là. Après six autres heures de tentatives, ses amis ont réussi à lui obtenir un visa à l’arrivée et lui ont réservé une place dans un avion de la compagnie allemande, qui décollait une heure et demie plus tard.
Pourtant, les obstacles n’étaient pas terminés. Asmaa a passé plus d’une heure à tenter de convaincre les employés de la compagnie aérienne de lui remettre une carte d’embarquement, face à un refus catégorique au motif qu’elle n’avait pas de visa officiel. Elle raconte : « Ils ont fait preuve de discrimination envers moi de toutes les manières possibles. Je me suis complètement effondrée, et il ne restait plus qu’une demi-heure avant le décollage. Je me suis retrouvée à les menacer de demander l’asile en Allemagne s’ils ne me laissaient pas embarquer. »
Cette menace a été le tournant. Dès qu’elle a prononcé le mot « asile », une employée tunisienne est apparue, s’est adressée à elle en arabe et s’est excusée pour le retard. Après 12 heures d’attente et de tension nerveuse, Asmaa a quitté l’aéroport de Francfort en direction de la Tunisie, laissant derrière elle un travail de défense des droits humains entamé depuis des années en Égypte, pour commencer une nouvelle vie à partir de zéro dans un pays qu’elle ne connaissait pas.
En quittant l’Égypte, Asmaa rejoint ce que l’on pourrait appeler les « avocats de l’exil » : un groupe d’avocats égyptiens des droits humains qui ont quitté le pays contraints et forcés, après être passés du statut de défenseurs des détenus à celui de personnes recherchées dans des affaires sécuritaires. Asmaa estime leur nombre à « 25 avocats des droits humains qui vivent aujourd’hui hors d’Égypte », et qualifie ce chiffre de « très élevé : nous étions entre 60 et 70 avocats à nous retrouver chaque jour dans les parquets. 25 d’entre nous sont partis, soit environ 40 % des avocats des droits humains, qui sont maintenant à l’étranger ».
Elle ajoute que ce chiffre n’inclut pas ceux qui n’ont pas eu la possibilité de partir : « Beaucoup ont été arrêtés avant même de savoir qu’ils étaient accusés, et d’autres ont choisi de se retirer du travail politique après avoir reçu des messages directs des services de sécurité, qui les menaçaient d’inscrire leur nom dans des procès-verbaux d’enquête de police. »
Des avocats ont fait l’objet de restrictions allant jusqu’à leur arrestation et à leur inscription, aux côtés de leurs clients, dans les affaires mêmes dans lesquelles ils assurent la défense, comme ce fut le cas de l’avocat des droits humains Mohamed El-Baqer, arrêté en 2019, alors qu’il se trouvait au parquet suprême de la Sûreté de l’État pour défendre son client, le programmeur Alaa Abdel Fattah.
El-Baqer a été inscrit dans la même affaire qu’Abdel Fattah, et condamné en décembre 2021 à quatre ans de prison, avant d’être libéré par une grâce présidentielle en 2023. Il reste toutefois inscrit sur les listes terroristes et interdit de voyager, selon un rapport conjoint soumis par 12 organisations de défense des droits humains aux Nations unies, peu avant l’examen du dossier de l’Égypte en matière de droits humains (Examen périodique universel), le 28 janvier 2025.
Il n’existe pas de statistique précise sur le nombre d’avocats actuellement arrêtés. L’avocat Ezzat Ghoneim, directeur de la Coordination égyptienne pour les droits et les libertés, estimait en 2017 à 134 le nombre d’avocats détenus dans le cadre d’affaires ou condamnés, avant d’être arrêté lui-même en 2018 et condamné en 2023 à 15 ans de réclusion (prison aggravée), au terme d’un procès qui a suscité des critiques de la part des défenseurs des droits humains.
De son côté, la campagne « Libérez-les », lancée pour défendre les avocats emprisonnés depuis 2013, a estimé lors de sa conférence fondatrice, en 2015, le nombre d’avocats arrêtés à environ 300.

2019 : le début de l’offensive
Ali*, avocat des droits humains qui a quitté le pays à la mi-2023 avec un simple sac à dos dès qu’il a appris son inscription dans une affaire, et qui est passé par le Liban puis par le sultanat d’Oman avant de s’installer en Tunisie, donne une dimension plus large à la question du ciblage des défenseurs des droits humains en général, parmi lesquels les avocats.
Il déclare : « Nous n’étions qu’une étape parmi les étapes du ciblage, par les autorités, de tous ceux qui les dérangent. Cela a commencé par le ciblage des islamistes et de leurs avocats après 2013, puis des politiques et des partis, puis du grand public et de quiconque écrit un mot de critique, et enfin des défenseurs des droits humains et des avocats, dernier maillon du système. » Il affirme : « Les avocats des droits humains plaisantaient entre eux et se demandaient quand viendrait notre tour. »
Le tour est apparemment venu en 2019, selon les estimations d’Ali* et d’Asmaa*. Cette dernière l’attribue à la mission accomplie par les avocats à la suite de l’arrestation de centaines de citoyens en lien avec les manifestations antigouvernementales du 20 septembre 2019. Elle rapporte : « Les avocats ont livré de véritables épopées au parquet suprême de la Sûreté de l’État pour assister les accusés, faciliter leur communication avec leurs familles et leur faire parvenir ce dont ils avaient besoin. » Elle poursuit : « En 10 jours, nous avons assisté plus de 2 000 accusés, sans compter ceux qui ont été remis en liberté. Nous avons vu des coups et de la torture. L’avocat était en première ligne : il défendait, documentait et publiait. J’étais assaillie de cauchemars tant ce que nous avons vécu au parquet était dur. »
Elle indique que la campagne de ciblage des avocats a commencé par « l’arrestation de Mahienour El-Massry et d’El-Baqer au parquet même, puis d’Amr Imam. En moins de deux semaines, il y avait cinq affaires visant des avocats, puis ils ont arrêté Islam Salama, et mon nom a été inscrit dans une affaire qui comprenait d’autres défenseurs des droits humains ».
Asmaa affirme que cette offensive a provoqué le départ d’avocats, « et ceux qui étaient à l’étranger ne sont pas revenus », estimant à « 15 avocats » le nombre de ceux qui ont pris le chemin de la diaspora entre 2019 et aujourd’hui.
De son côté, Ali* date cette période à partir d’un changement qu’il a constaté dans la manière dont les avocats étaient traités lorsqu’ils étaient arrêtés : « Avant 2019, la durée maximale qu’un avocat pouvait passer en détention était de 6 mois, peut-être un peu plus s’il était considéré comme lié à une organisation. » Il observe : « Les choses ont changé après 2019 : celui qui entrait ne ressortait plus, même s’il dépassait la durée maximale de la détention provisoire. C’est devenu une sorte de trou noir. »
Depuis 2017, les avocats de la société civile se rendent chaque jour, en journée, au parquet suprême de la Sûreté de l’État, situé à Tagammoa el-Khamis, dans le Nouveau Caire. Ali* revient sur cette date et explique : « Avant 2017, nous étions chaque jour devant un parquet et un tribunal différents, jusqu’à ce qu’il soit décidé, en 2017, de concentrer les affaires politiques en un seul lieu, le parquet suprême de la Sûreté de l’État, quelle que soit la gravité de l’affaire et de l’accusé. » Il explique : « Auparavant, le parquet de la Sûreté de l’État était compétent pour les grandes affaires de terrorisme », soulignant que ce changement l’a amené à examiner « toutes les affaires, y compris celle de quelqu’un qui a écrit un mot sur Facebook ».
Il explique ce changement par « la volonté de la Sécurité nationale (Al-Amn al-Watani, la police politique) de surveiller toutes les affaires politiques », et poursuit : « Avant 2017, la Sécurité nationale avait du mal à se coordonner avec tous les juges et tous les tribunaux, si bien que certains parquets rendaient des décisions de remise en liberté qui n’étaient pas à son goût. »
Il ajoute : « Pour faciliter la coordination et renforcer le contrôle, ils ont préféré la centralisation, de sorte que les affaires politiques soient cantonnées à un parquet en qui ils ont confiance et avec lequel ils sont en contact : le parquet suprême de la Sûreté de l’État. »
Le nombre d’affaires transmises au parquet suprême de la Sûreté de l’État avait triplé en 2018 par rapport à 2013 : 529 affaires lui avaient été transmises en 2013, et ce nombre est passé à 1 739 en 2018, selon le rapport « État d’exception permanent : les violations du parquet suprême de la Sûreté de l’État », publié par Amnesty International en novembre 2019.
Les accusés ne sont pas les seuls à avoir pâti de ce changement : les avocats en ont également subi les conséquences. Ali* explique : « Le fait que notre travail se limite au parquet suprême de la Sûreté de l’État a permis à la Sécurité nationale de nous classer facilement, de se concentrer sur nous et d’accroître le harcèlement. »


Fichés et dépouillés
Nous avons contacté cinq avocats qui fréquentaient le parquet suprême de la Sûreté de l’État, dont l’un exerce toujours en Égypte. Tous s’accordent à dire que le simple fait d’entrer au parquet est « une mission pesante ».
Mohamed*, un avocat contraint de quitter l’Égypte il y a un an et demi après avoir été inscrit dans une affaire, raconte : « Le parquet est un bâtiment de quatre étages au-dessus du rez-de-chaussée. Il a des portes qui donnent sur le tribunal du Nouveau Caire, mais elles sont toutes fermées, à l’exception d’un petit portail où est assis un amin chorta (sous-officier de police) en uniforme. »

La première chose que l’avocat rencontre en entrant dans le bâtiment, selon Mohamed, est « une petite pièce où un sous-officier de police est assis derrière un bureau et note chaque fourmi qui entre ou qui sort ». Le policier demande « les cartes professionnelles des avocats, enregistre leurs données et leur numéro d’inscription au barreau, et demande le motif de leur présence ». À côté de lui se trouve « un membre de la Sécurité nationale dont le rôle est d’empêcher les avocats de monter aux bureaux des substituts du procureur, de réceptionner les convois de détenus (ma’mouriyat) envoyés par les branches de la Sécurité nationale de tout le pays, et d’empêcher toute communication entre l’avocat et les accusés ».
Les avocats se rassemblent dans une pièce du rez-de-chaussée : « Celui qui veut monter pour une quelconque démarche doit d’abord en informer le sous-officier de police, qui lui demande le but de sa montée, puis en informe d’abord la personne chez qui il va monter, pour qu’elle l’y autorise ou non. »
Cela ne veut pas dire que tout avocat qui se rend au parquet pourra entrer. Il dit : « Ces restrictions s’appliquent à ceux qui sont autorisés à monter ; il y a des avocats qui se rendent au parquet et qui ne sont tout simplement pas autorisés à entrer. »
Quant à ceux qui entrent, « ils sont dépouillés de leurs téléphones portables et de leur papier blanc, et un seul stylo est autorisé, pour éviter qu’un stylo ne soit remis à un accusé ».
Farouk, avocat des droits humains qui a quitté l’Égypte pour les États-Unis il y a plus de cinq ans, établit un lien entre le début de l’imposition des mesures de dépouillement aux avocats et l’affaire de la tentative d’assassinat du conseiller Tamer El-Fergany, premier avocat général des parquets de la Sûreté de l’État, en 2015, au moyen d’un engin explosif placé sous sa voiture par deux hommes qui se faisaient passer pour des avocats. Il explique : « Ils ont exploité l’incident et imposé des restrictions à l’entrée des avocats, et lorsque les avocats ont refusé ces mesures, la réponse a été : celui qui conteste n’entre pas. »
Il explique en quoi le fait d’entrer au parquet suprême de la Sûreté de l’État sans téléphone constitue une pression sur l’avocat : « Il est coupé du monde extérieur ; s’il subit le moindre abus, personne n’en entendra parler. » En conséquence, « les avocats se sont imposé des restrictions par peur ».
Ali* ajoute que les interrogatoires durent de longues heures : « L’avocat qui assiste à un interrogatoire n’a pas le droit de sortir avant la fin de l’interrogatoire. Parfois, j’entrais à midi et je sortais à l’aube, tout ce temps sans téléphone ni contact avec quiconque à l’extérieur. »

Assister aux interrogatoires
Le fait de fréquenter le parquet quotidiennement et de respecter, dans une certaine mesure, les lignes fixées aux avocats a permis à Mohamed, Ali et Farouk de franchir l’obstacle de l’entrée : « Après six mois de présence régulière sur les lieux, mon visage était devenu familier à l’officier de la Sécurité nationale », raconte Mohamed.
Il explique : « J’ai commencé à fréquenter le parquet en 2017 ; depuis, j’ai travaillé avec une organisation de défense des droits humains pour fournir un soutien juridique et documenter les violations. L’organisation préservait notre sécurité en publiant les nouvelles des audiences tout en évitant de révéler notre identité, si bien qu’au début, je n’ai pas été classé par la Sécurité nationale comme “avocat d’organisations” », selon ses propres termes.
Il poursuit : « Travailler au parquet de la Sûreté de l’État n’a rien à voir avec n’importe quel autre parquet. Au début de mon travail, les collègues plus anciens m’ont conseillé de m’abstenir d’assister aux interrogatoires et de me contenter d’assister aux audiences de renouvellement de la détention, pour ne pas me nuire. »
Mohamed n’a pas suivi ce conseil : « Quand j’apprenais qu’un interrogatoire avait lieu, je demandais à faire passer ma carte (du barreau). C’est la procédure habituelle pour demander l’autorisation d’assister à un interrogatoire. » Mais la réponse était un refus : « Quand nous aurons besoin de toi, nous te le dirons. »
Bien que cette réponse soit illégale, selon Mohamed, il a préféré ne pas s’engager dans des « affrontements perdus d’avance », expliquant : « L’accusé ne m’a pas officiellement mandaté, et il pourrait subir des pressions pour refuser ma présence à ses côtés. »
Les tentatives de Mohamed pour assister aux interrogatoires se sont poursuivies, et les refus aussi. Il affirme : « Au cours de mes six premiers mois de travail, je n’ai assisté qu’à deux ou trois interrogatoires. »
Ne pas permettre à l’avocat d’assister à l’interrogatoire n’est pas la seule restriction : selon Mohamed, le travail au sein du parquet a été conçu de manière à empêcher les avocats de voir les nouveaux accusés lorsqu’ils entrent pour être interrogés. « Il est impossible que les audiences de renouvellement de la détention coïncident avec les interrogatoires : une fois les renouvellements terminés, l’officier de la Sécurité nationale vient nous demander de descendre, sous prétexte que les renouvellements sont terminés. » Ali* ajoute que « les interrogatoires se déroulent en secret » et que, pour contourner cela, « l’avocat demande à ses collègues de le prévenir s’ils tombent sur le nom de l’un de ses clients dans un interrogatoire ».
Il indique que cette démarche « se fait discrètement, pour ne pas provoquer l’officier de la Sécurité nationale », et évoque un incident « au cours duquel un collègue a déclaré, à l’entrée du parquet, qu’il montait pour assister à l’interrogatoire de l’un de ses clients ; et lorsqu’on lui a demandé qui l’avait informé de l’interrogatoire, il a cité mon nom ». Il affirme : « J’ai été interdit d’entrée au parquet pendant 10 jours, au cours desquels des collègues ont fait des démarches auprès de l’officier de la Sécurité nationale pour qu’il passe l’éponge sur ce qu’il considérait comme un franchissement des lignes rouges. »
Cela ne signifie pas que les avocats soient totalement interdits d’assister aux interrogatoires. Mohamed explique : « Ils ont besoin de conférer une légitimité procédurale aux interrogatoires : il faut qu’un avocat y assiste, à condition qu’il soit connu d’eux ». C’est pourquoi Mohamed et Ali affirment avoir assisté aux interrogatoires « sans difficulté » après avoir prouvé leur engagement à « ne rien publier et ne pas communiquer avec les médias ». Ali souligne : « Certaines fois, j’étais autorisé à y assister, mais l’officier de la Sécurité nationale insistait pour que je n’en informe personne, pas même la famille de l’accusé. »
Asmaa a subi un autre type de restriction du fait de son sexe. Elle raconte : « Aucune femme ne travaille au parquet de la Sûreté de l’État, et j’étais l’une des rares avocates à le fréquenter ; c’est pourquoi le harcèlement se concentrait sur le fait que je suis une femme. » Elle énumère : « Je subissais des fouilles dégradantes, au cours desquelles l’employé mettait la main dans mes poches puis s’excusait ; parfois, le substitut du procureur me demandait de sortir de la salle d’interrogatoire sous prétexte d’un “examen du corps de l’accusé” auquel il ne serait pas convenable que j’assiste, ou bien un employé me conseillait de rentrer chez moi et de ne pas assister aux interrogatoires, sous prétexte qu’il était tard. »

Menaces
Les avocats diffèrent dans leur manière de composer avec les lignes rouges qui leur sont tracées. Certains les franchissent en publiant et en faisant circuler des informations, comme Asmaa, qui a choisi d’écrire sur les réseaux sociaux, où beaucoup partagent ses publications ; un autre traite prudemment avec les médias, comme Mohamed ; et un troisième, extrêmement prudent, évite tout contact avec les médias et n’apparaît dans aucun rassemblement d’avocats, au point que ses collègues ne savaient pas où il habitait, selon ce qu’Ali a confié à Zawia3.
Tout cela n’a pas empêché que le sort des trois soit le même : être inscrits dans des affaires et contraints de quitter l’Égypte. Avant d’en arriver à ce stade, l’avocat fait l’objet de menaces directes, selon Mohamed, Ali et Farouk.
Ce dernier raconte : « Une fois, ils ont interdit aux avocats de monter à un certain étage. J’ai essayé de monter, un employé est venu derrière moi, m’a photographié et m’a dit : “C’est ta troisième faute.” » Après cette phrase, Farouk s’est absenté du parquet « pendant deux semaines, pour être sûr que ce que l’employé considérait comme une faute soit oublié ».
Un autre employé est venu voir Mohamed avec un message en substance : « Réduis ta présence aux interrogatoires. » C’était, raconte-t-il, « après que des remarques avaient été relevées à mon encontre en raison du type d’affaires dans lesquelles j’interviens ».
Quant à Asmaa, elle dit : « Ta présence au parquet suprême de la Sûreté de l’État t’expose quotidiennement aux menaces. » Elle en donne pour preuve : « Chaque fois qu’une nouvelle affaire était ouverte, l’officier de la Sécurité nationale venait m’informer que mon nom figurait dans l’affaire. Il cherchait délibérément à me terroriser. »
Ali, de son côté, a vécu une interpellation à l’aéroport en 2021. Il raconte : « Un officier de la Sécurité nationale m’a interrogé à l’aéroport, et j’ai senti que je n’en sortirais pas. J’ai effacé les données de mon téléphone et je me suis préparé à l’expérience de la prison, mais l’officier est revenu au bout de six heures et m’a autorisé à rentrer chez moi. » Il dit avoir senti, après cela, que « l’horizon se rétrécissait et que le départ était devenu proche ».

L’exil : une survie à perte
Quand Asmaa regarde en arrière, elle ne peut s’empêcher de penser à ce qu’elle a perdu. Certes, elle a échappé à la prison et a fondé à la place une famille, dans laquelle elle a donné naissance à deux petites filles, mais tout cela ne l’a pas empêchée de regretter le moment de son départ : « Je suis partie au sommet de ma carrière. J’étais amoureuse du métier d’avocate et je lui consacrais tout mon temps ; j’étais sur le point d’ouvrir mon propre cabinet, mais tout cela s’est arrêté. »
Depuis son départ, Asmaa travaille comme chercheuse en droits humains, en plus de son poste de directrice du service juridique d’une organisation, mais son cœur reste attaché aux tribunaux. Elle dit : « Le travail sur le terrain est différent ; j’aime être en première ligne. Pour ma part, je me définis toujours comme avocate, et je considère le travail de recherche comme une pratique théorique du métier d’avocat. »
Asmaa est reconnaissante au hasard qui lui a permis d’en réchapper, mais ce salut ne l’a pas mise à l’abri des « défis de l’exil ». Elle explique : « La Tunisie est difficile pour les étrangers : bureaucratie dans l’octroi des titres de séjour, et peu d’offres d’emploi, qui exigent la maîtrise du français », à quoi s’ajoutent « les restrictions imposées à la société civile en Tunisie après les décisions du président Kaïs Saïed du 25 juillet 2021 ». Par ces décisions, Saïed a écarté le mouvement islamiste Ennahdha, qui détenait le plus grand bloc au Parlement, et elles ont été suivies d’une traque des opposants de différents courants.
C’est pourquoi Asmaa s’est contentée de travailler avec l’organisation avec laquelle elle collaborait avant son départ, en élargissant son rôle à la recherche, à la relecture, à la vérification et à la coordination. Elle explique : « J’y suis obligée pour obtenir un salaire qui couvre mes besoins », et souligne : « L’argent est un défi difficile pour les avocats de l’exil : nous percevons de la part des organisations égyptiennes des salaires qui couvrent à peine le logement une fois prise en compte la différence de change. » Pour compenser, elle a recours à des bourses d’organisations de défense des droits humains à l’étranger.
Elle souligne que l’avocat des droits humains perd son atout dès qu’il quitte le pays : « Tu es avocat. Tu ne peux pas travailler à distance, et les bailleurs de fonds préfèrent investir dans les avocats présents sur le terrain », expliquant qu’« ils coûtent moins cher et sont plus efficaces ». C’est pourquoi, « en tant qu’avocat en exil, tu dois travailler sur toi-même pour te faire une place ».
Les voies empruntées par l’avocat des droits humains après son départ sont multiples, selon Asmaa : « Soit la recherche juridique, les études et l’apprentissage d’une langue, tout en tissant des liens avec des entités de défense des droits humains à l’étranger, parallèlement à son travail avec les organisations égyptiennes de défense des droits humains ; soit l’asile politique, et parfois il est contraint d’abandonner son travail de défense des droits humains pour travailler dans les hôtels. »
Les choix de Farouk ne se sont pas écartés de ces voies : il a combiné son travail de défense des droits humains, avec l’organisation avec laquelle il collaborait avant son départ, et un emploi dans des restaurants pour subvenir aux besoins de sa famille. Il qualifie malgré tout son expérience de « facilitée », car il est parti avec son épouse, qui était sur le point d’accoucher : « Nous nous sommes soutenus mutuellement. »
À la mi-2019, les incidents se sont succédé pour Farouk, d’une manière qui lui a fait sentir que « la scène était sur le point de se refermer ». Son épouse était alors en fin de grossesse, et il est tombé, dans le cadre de son travail, sur le cas d’une femme qui venait d’accoucher et qui était obligée de se présenter au commissariat tous les deux jours, dans le cadre de mesures de précaution accompagnant sa remise en liberté.
Farouk a craint que son épouse ne connaisse le même sort, « d’autant plus que nous étions ciblés ». Il a donc décidé qu’il ne voulait pas que sa femme accouche en Égypte et a planifié un voyage aux États-Unis, censé durer trois ou quatre mois, le temps de l’accouchement, avant de revenir. Mais ils ne sont pas revenus : « Pendant que j’étais à l’étranger, Mahienour et El-Baqer ont été arrêtés dans une grande affaire comprenant plusieurs avocats. J’ai compris que si j’y échappais cette fois-ci, mon tour viendrait bientôt. »
Avec son départ, Farouk met fin à une expérience de travail politique et de défense des droits humains qu’il avait commencée à l’université, en 2007, pour repartir de zéro dans une société remplie de milliers de personnes de différentes nationalités qui ont fui leur pays.
Farouk considère que c’est là le défi le plus difficile pour les avocats qui ont fui l’Égypte, expliquant : « Certains pensent que le monde déroule un tapis de roses aux persécutés d’Égypte ; ce que nous découvrons, c’est que beaucoup de persécutés ont fui leur pays, et que certains ont vécu des conditions encore plus dures. »
C’est pourquoi Farouk a entièrement compté sur lui-même : il a poursuivi son travail de défense des droits humains avec des organisations locales « par sentiment de responsabilité morale envers la situation en Égypte », tout en travaillant dans des restaurants : « J’avais besoin d’un revenu dans la monnaie du pays où je vis. »
Cette période a duré environ un an, jusqu’à ce qu’il obtienne ses papiers de séjour et ses permis de travail ; puis, en 2020, il a commencé à collaborer avec des organisations américaines de défense des droits humains qui s’intéressent à la situation au Moyen-Orient.
Farouk est entièrement absorbé par la question de l’utilité ; c’est pourquoi il mesure l’importance de ce qu’il fait aujourd’hui à l’aune de ce qu’il faisait avant 2019 : « Quand j’étais avocat et que j’assistais à l’interrogatoire d’un accusé ou que je faisais entrer un sandwich pour un client, c’était un travail plus efficace et plus direct, même si nous le faisions la peur au ventre. »
Farouk ne s’attarde pas sur les pertes : il affirme avoir acquis « une vision plus large en travaillant sur le Moyen-Orient », et s’être en outre débarrassé de la terreur dans laquelle il vivait en Égypte. Il explique : « Les deux dernières années avant mon départ, j’avais perdu la capacité de dormir paisiblement. J’étais prêt à être arrêté, à tel point que le moindre bruit de freins sous mon immeuble me réveillait. »
Il décrit sa situation actuelle : « J’ai compris le sens de l’expression “problèmes de pays riches” (first world problems) : je suis passé de la peur de la prison aux problèmes de revenus, et c’est une bonne chose, sur le plan de la vie comme sur le plan psychologique. »
Et tandis que Farouk, qui vit aux États-Unis depuis cinq ans, hésite à juger son expérience, Ali, parti il y a seulement un an et demi et qui vit en Tunisie au milieu des restrictions imposées par les autorités tunisiennes à la société civile, considère que son expérience est un échec total.
Ali exprime sa « déception » à l’égard des organisations locales de défense des droits humains, alors qu’il s’attendait à ce qu’elles le soutiennent dès son départ, en l’aidant à s’installer dans un pays européen ou en le faisant entrer dans un programme qui lui assurerait un bon revenu. Il affirme : « Ce que j’ai découvert, c’est qu’à l’étranger, tu es seul avec tes propres moyens », expliquant ainsi que « certains défenseurs des droits humains aient été contraints de rentrer en Égypte malgré les menaces qui pèsent sur eux ».
Ali suit actuellement plusieurs voies : l’apprentissage des compétences de recherche, de l’anglais et du français, et le début d’un master. Mais rien de tout cela ne remplace pour lui « le plaisir du travail sur le terrain : c’était un travail épuisant, mais qui en valait la peine ».

Les avocats restés au pays : d’une résistance individuelle à un fardeau quotidien
Alors que des dizaines d’avocats des droits humains ont payé le prix de leur travail par un départ forcé du pays, cette absence a laissé un vide pesant pour ceux qui sont restés, comme le raconte Karim*, un avocat qui n’a jamais cessé de se rendre quotidiennement au parquet suprême de la Sûreté de l’État depuis 2012 et qui continue de plaider dans les affaires politiques malgré ce qu’il décrit comme « le peu de considération dont nous faisons l’objet ».
Karim estime à environ 30 le nombre de collègues qui ont quitté le métier ou le pays depuis 2012, ce qui représente, selon lui, « un tiers de nos effectifs à l’époque ». Cette perte s’est répercutée sur la capacité des avocats restants à répondre aux besoins de la défense, notamment au vu du grand nombre de personnes présentées chaque jour au parquet et aux audiences de renouvellement de la détention. Il ajoute : « Nous passons au parquet de la Sûreté de l’État au moins six ou sept heures par jour, plus d’un tiers de la journée. »
Pour sa part, Asmaa*, qui coordonne le travail d’une équipe juridique au sein d’une organisation de défense des droits humains, estime que la crise ne se limite pas à la pression numérique, mais s’étend à l’absence de nouvelles générations d’avocats au cours des quatre dernières années, si bien que le nombre d’avocats des droits humains à l’intérieur du pays ne dépasse pas quelques dizaines, qui se relaient entre les organisations et tombent l’un après l’autre sous le poids de l’épuisement.
Asmaa déclare : « Le départ d’un avocat d’Égypte est une double perte : ils travaillent le plus souvent par conviction morale, et sans eux, le terrain est laissé à des avocats qui exploitent les familles des détenus. »
Malgré tout, Karim tient à rester : « Nous savons que notre rôle n’est plus aussi défensif qu’avant : les décisions de remise en liberté ne sont plus le fruit d’une plaidoirie, mais des listes de grâce. Mais notre présence est nécessaire pour atténuer les violations subies par les accusés et les protéger contre les escroqueries. »
Interrogé sur la possibilité d’être contraint de partir plus tard, il répond avec assurance : « Je ne me vois nulle part ailleurs qu’aux côtés des accusés. »
C’est le même sentiment qu’il partage avec ses collègues à l’étranger, comme Asmaa, Ali, Mohamed et Farouk, qui se définissent, malgré l’exil, comme étant toujours des « avocats sur le terrain ». La différence essentielle, toutefois, est que Karim a choisi de rester malgré les risques, tandis que les autres ont été contraints de chercher une nouvelle vie qui concilie stabilité personnelle et responsabilité morale envers leur pays, à laquelle ils n’ont pas renoncé.
*Les noms ont été modifiés à la demande des sources.
