« Fabriqué en Israël » : des produits de contrebande vendus ouvertement sur les marchés du Nord-Sinaï

Selon ce que nous avons constaté lors de notre tournée sur le terrain, ces produits se trouvent dans la rue du 23-Juillet à El-Arich, et circulent désormais de manière flagrante sur les marchés, en particulier le « marché Gawad » et le « marché de Gaza », davantage que les produits égyptiens.

Mohamed Salman

Correspondant de Zawia3 dans le Sinaï
En plein jour, devant les vitrines des magasins, le citoyen du Sinaï se tient, regardant certains produits nécessaires et essentiels : vêtements, détergents, articles de toilette, chaussures et autres ; mais ce qui attire l’attention, c’est qu’ils portent la mention « Fabriqué en Israël » et qu’ils sont vendus ouvertement sur des étals dans les rues et dans les magasins de la ville d’El-Arich, chef-lieu du Nord-Sinaï, après avoir été introduits en contrebande, auparavant, par les tunnels depuis la bande de Gaza ; aujourd’hui, ils sont vendus à travers la frontière égyptienne avec la Palestine occupée.


Les marchandises et produits de l’occupation israélienne se répandent comme un commerce florissant sur les marchés des villes frontalières d’El-Arich et de Cheikh Zouweid, d’autant que commerçants et citoyens en sont friands ; ces produits sont promus sur des pages et des groupes de différents réseaux sociaux : chaussures, vêtements pour hommes et femmes, cosmétiques et parfums, ainsi que des aliments comme le lait en poudre, le shampoing, des produits d’hygiène comme le savon de la marque « Hawaii », et des ustensiles de cuisine électriques. Des commerçants égyptiens achètent les marchandises de contrebande dans la bande de Gaza et en Palestine occupée.
Des citoyens avec lesquels nous avons parlé disent qu’ils ont l’habitude de les acheter, non pas parce qu’elles sont bon marché par rapport aux produits égyptiens, mais pour leur qualité. Le confirmant, Imad Hegab, un citoyen du Nord-Sinaï, indique au début de son entretien avec « Zawia3 » qu’ils trouvent dans les produits de l’occupation israélienne une qualité sans comparaison avec les produits égyptiens, ce qui les pousse à les acheter, outre leur grande disponibilité après la contrebande de grandes quantités, alors que les autorités égyptiennes ferment les yeux, en particulier la direction de l’approvisionnement du Nord-Sinaï ; ce qui a encouragé les commerçants à les vendre ouvertement dans les magasins.
Il ajoute : « Les produits alimentaires ont été les plus prisés au cours des dernières années, précisément depuis la révolution du 25 janvier 2011, et leur acheminement était tout à fait facile, au point que le yaourt “Shamenet” nous parvenait le jour même de sa production, ou le lendemain au plus tard, de même que le lait et les produits laitiers ; mais après la fermeture totale des tunnels, l’alternative est devenue la contrebande à travers la frontière avec la Palestine occupée ».

Conformément aux dispositions de la nouvelle loi sur les douanes n° 207 de 2020, qui dispose que « sans préjudice de toute peine plus sévère prévue par toute autre loi, quiconque se livre à la contrebande est puni d’une peine d’emprisonnement et d’une amende d’au moins dix mille livres et d’au plus cent mille livres, ou de l’une de ces deux peines ». Selon la loi, si la contrebande est commise « dans un but commercial, la peine est l’emprisonnement pour une durée d’au moins trois ans et d’au plus cinq ans, et une amende d’au moins vingt-cinq mille livres et d’au plus deux cent cinquante mille livres, ou l’une de ces deux peines ».

Est assimilé à la contrebande le fait de présenter des documents ou des factures falsifiés ou fabriqués, d’apposer de fausses marques, de dissimuler les marchandises ou les marques, ou de commettre tout autre acte visant à se soustraire à tout ou partie des droits de douane dus, ou en violation des règles en vigueur concernant les marchandises interdites.
Dans ce contexte, Ahmed El-Azaar, commerçant du Nord-Sinaï, indique que tous les produits de l’occupation israélienne parvenaient aux villes de Cheikh Zouweid et d’El-Arich par les tunnels frontaliers avec la bande de Gaza ; durant cette période, les produits entrant dans le Sinaï ne se limitaient pas au lait et aux produits laitiers, mais s’étendaient au thé, au café, au cacao, au chocolat, aux biscuits, aux chips, à la confiture, à l’huile d’olive et aux vêtements.
Il ajoute : après que les autorités égyptiennes ont resserré leur emprise sur les tunnels et les ont totalement fermés, l’alternative est devenue les « commerçants à la valise » et les voyageurs palestiniens venant de la bande par le point de passage terrestre de Rafah, en plus des opérations de contrebande intensives menées par des membres des tribus des deux côtés de la frontière, en particulier dans les zones de Ras al-Naqab, d’Al-Manbateh et de Wadi al-Amr, car ce sont des marchandises et des produits de grande qualité, qui ont des clients qui les recherchent et les achètent malgré leurs prix élevés.
Iman El-Kashef, une citoyenne du Sinaï, affirme pour sa part qu’elle s’intéresse davantage au type de détergents provenant de l’autre côté. Elle ajoute : « Peu m’importe que ce soient les produits alimentaires de l’occupation qui soient disponibles ; ce qui m’importe, c’est le type de détergents : j’achète le savon de la marque Hawaii en grandes quantités pour l’usage domestique, car c’est le seul type dont il est prouvé qu’il réagit avec l’eau salée de nos maisons ou celle qui provient des citernes, d’autant que la plupart de l’eau dans les villes du Sinaï n’est ni potable ni douce, et que le savon égyptien ou turc n’y fait rien ».
Selon des citoyens de la ville d’El-Arich, le savon « Hawaii » est le meilleur malgré son prix élevé : le prix d’un savon était d’environ 20 livres, puis il n’a cessé d’augmenter pour atteindre environ 60 livres après le début de la guerre israélienne contre la bande assiégée, avec l’arrêt de l’arrivée des voyageurs et des « commerçants à la valise » de la bande de Gaza, la source se limitant désormais à la seule contrebande à travers la frontière.
Rahma S., étudiante à l’université du Sinaï, que « Zawia3 » a rencontrée alors qu’elle achetait des produits similaires au marché Gawad, au centre de la ville d’El-Arich, a répondu : « Oui, j’achète le shampoing et l’après-shampoing qui viennent de là-bas, de nombreux cosmétiques et des vêtements d’intérieur, en particulier d’hiver, car ils sont de grande qualité, et en même temps ils sont vendus au vu et au su de tous dans de nombreux magasins ; ce qui signifie qu’ils ne sont pas interdits ». Elle ajoute que le prix d’un flacon de shampoing varie entre 130 et 250 livres.

L’abondance des marchandises de l’occupation israélienne sur certains marchés du Sinaï, en particulier au marché noir, n’est pas nouvelle. Selon nos entretiens avec certains cheikhs du Sinaï, elles se sont répandues jusqu’à la fin des années 1980, en raison des conditions de la guerre et de l’occupation de la péninsule du Sinaï par Tel-Aviv. Le reste de ces produits était suffisamment important pour permettre leur circulation pendant de longues périodes après les victoires d’octobre 1973. La situation est restée inchangée jusqu’à ce que les produits disparaissent progressivement des marchés égyptiens en 1995 ; mais ils sont réapparus avec l’essor de ce qu’on a appelé l’« économie noire », à savoir le commerce via les tunnels entre l’Égypte et Gaza depuis 2005. Les villes d’El-Arich et de Cheikh Zouweid sont ainsi devenues une sorte de marché noir secret pour les divers produits de l’occupation israélienne, dont la renommée a atteint un point tel qu’elle a attiré des citoyens de gouvernorats urbains venus les acheter, dont certaines célébrités et artistes.

Malgré le caractère public de la vente et de l’achat des produits de l’occupation israélienne, un commerçant de la ville de Cheikh Zouweid a refusé que l’on photographie les produits dans son magasin, poursuivant : « Nous ne voulons pas de problèmes avec l’approvisionnement », avant d’ajouter, ironique : « Oui, nous achetons ces produits pour nos maisons et nos besoins, mais pas de manière déclarée ; et si les journaux rapportent ce qui se passe, vous verrez qu’on le considérera comme un crime ; on n’y peut rien ».
Salem Sawarka, un commerçant du Sinaï, affirme quant à lui qu’en raison de l’illégalité de la vente de ces produits de contrebande, avant le 25 janvier 2011, ils mettaient le logo « Fabriqué en Palestine » par-dessus la mention « Fabriqué en Israël », par crainte des poursuites sécuritaires, d’autant que ces produits portent des inscriptions en hébreu et n’ont aucun document prouvant leur entrée dans le pays par voie d’importation via des points de passage légaux ; en outre, des mesures légales sont prises à l’encontre de toute marchandise d’origine inconnue vendue sur les marchés.
Il poursuit : mais aujourd’hui, certains commerçants ont conclu d’importantes transactions portant sur des produits de l’occupation israélienne et les ont stockés au cours des derniers mois, avec le début de la guerre israélienne contre la bande de Gaza, afin de pouvoir commercialiser ces diverses marchandises au prix qu’ils fixent.
Dans le même contexte, Ismail Gouda, commerçant du Nord-Sinaï, affirme dans son entretien avec nous que ces produits ont leur clientèle, et qu’il existe des magasins bien connus pour ne vendre que cela, surtout après le recul du contrôle de l’approvisionnement et l’engouement des fonctionnaires de l’approvisionnement pour l’achat de ces marchandises, qui bénéficient de prix de faveur parce qu’ils ferment les yeux sur leur vente.
Il ajoute : « Certaines marchandises sont présentées sous des noms inconnus, alors qu’elles sont de fabrication israélienne ; d’autres fois, certaines marchandises sont démasquées grâce à une toute petite mention, écrite parfois en hébreu et parfois en anglais, indiquant le lieu de fabrication, mais qui n’est pas remarquée par le grand public ; et récemment, on a découvert la contrebande d’appareils téléphoniques modernes, comme des portables, de fabrication de l’occupation israélienne ».
« Gouda » évoque la marge bénéficiaire tirée de la vente de ces produits israéliens, ajoutant que « le bénéfice n’est pas important, car ils sont de contrebande et passent de main en main, et à chaque étape le contrebandier perçoit un pourcentage des bénéfices ; mais l’important engouement pour l’achat permet de compenser ces dépenses par le volume des ventes ; il reste de toute façon bien supérieur au bénéfice des produits égyptiens ».
Répondant à la question de savoir comment ils se lancent dans l’achat de ces produits, il déclare : « Nous savons que ces marchandises et produits israéliens sont de contrebande, et que leur entrée et leur circulation dans le pays sont totalement interdites ; mais la complaisance des autorités concernées, malgré la vente publique des produits israéliens dans un certain nombre de rues et de marchés, a encouragé les contrebandiers et les commerçants à faire venir ces marchandises et à les vendre en plein jour sans aucune considération légale, car le vendeur sait qu’aucune autorité n’est là pour pouvoir confisquer ces marchandises et dresser des procès-verbaux et des contraventions à leur encontre ».
Le propriétaire d’un magasin avoue : « Nous savons que c’est un gros risque, mais que faire ? Comment allons-nous manger et nourrir nos enfants ? Si l’État n’a pas mis la main sur ce qui passe en contrebande à travers la frontière avec la Palestine occupée, qu’on ne blâme pas les petits commerçants qui vendent ce qui a été introduit en contrebande ; et, au bout du compte, nous vendons des biens de consommation, pas des bombes ou des armes ».
Khalil Abdel Karim, commerçant du Sinaï, ne nie pas le danger que représente l’origine inconnue de ces produits, et déclare : « Il y a un incident célèbre survenu pendant le dernier ramadan : une famille de la ville d’El-Arich a été intoxiquée après avoir consommé un produit alimentaire de contrebande avarié, et personne ne le savait ».

Selon ce que nous avons constaté lors de notre tournée sur le terrain, ces produits se trouvent dans la rue du 23-Juillet à El-Arich, et circulent désormais de manière flagrante sur les marchés, en particulier le « marché Gawad » et le « marché de Gaza », davantage que les produits égyptiens, et ils rencontrent un grand succès auprès des habitants de la ville.

Mohamed Bakr, propriétaire d’une herboristerie réputée de la ville d’El-Arich, affirme que les marchés d’El-Arich et des villes frontalières regorgent de ces produits, mais qu’ils ne sont pas exposés à la vue : ils restent stockés et à la disposition du client sur demande, indiquant que la demande est forte, non seulement de la part des citoyens du Sinaï, mais aussi de clients qui viennent spécialement du Caire et d’Alexandrie pour se les procurer.
Bassam Samri, qui expose des savons et des shampoings dans l’herboristerie qu’il possède rue du 23-Juillet à El-Arich, ajoute que le taux de bénéfice tiré de la vente de ces produits peut dépasser 50 %, selon le client qui achète la marchandise, tandis qu’Alaa El-Balak, vendeur dans une herboristerie, explique que les produits, en particulier le shampoing et certains produits alimentaires, dont les noix de cajou et les pistaches, ainsi que les sandales et les chaussures, sont généralement vendus dans les herboristeries et les quincailleries, connues depuis de longues années pour vendre ce genre de produits en général, en plus des produits de contrebande.
Issa Salman, commerçant spécialisé dans les vêtements et les chaussures issus de la contrebande, déclare que les vêtements, en particulier les manteaux, ont une clientèle particulière parmi les membres des tribus, car ils se distinguent par leur qualité et leur conception, la pluie n’ayant pas d’effet sur eux. Le prix d’un manteau varie entre 1 600 et 2 000 livres.
« Salman » explique que parmi les marchandises les plus prisées figurent les sandales de la marque « Shoresh », dont le prix atteint 3 000 à 3 500 livres, ainsi que les sandales de la marque « Tost », les pantalons en gabardine et les lampes torches qu’utilisent habituellement les membres des tribus pour la chasse.
Depuis le 7 octobre dernier, Israël mène une guerre dévastatrice contre la bande de Gaza, que beaucoup ont assimilée à une guerre génocidaire, et qui a fait des dizaines de milliers de victimes, pour la plupart des enfants et des femmes, ainsi que d’immenses destructions des infrastructures et une catastrophe humanitaire, ce qui a conduit Israël à comparaître devant la Cour internationale de justice pour des accusations de crimes de génocide.

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Mohamed Salman
Journaliste et correspondant de Zawia3 dans le Sinaï

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