Rêves d’émigration : les routes périlleuses empruntées par des enfants de l’Égypte rurale

Les solutions sécuritaires et le durcissement des peines pour lutter contre la migration irrégulière n’ont pas réussi à traiter la racine du problème, car la principale motivation de l’émigration reste liée à la dégradation de la situation économique et sociale en Égypte
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Aya Yasser

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Heba Eldebiany

Peu avant minuit, Saber Mohamed, 15 ans, a fait ses adieux à sa famille et a quitté sa maison du village de Beni Hilal, dans le gouvernorat de Charqiya, portant un petit sac contenant un peu de nourriture et des vêtements, dans l’espoir d’échapper à la pauvreté. Il a rejoint 17 autres enfants de son village, tous portés par le rêve d’atteindre l’Italie, accompagnés d’un passeur de migration irrégulière qu’ils avaient connu sur un réseau social, après qu’il les eut convaincus qu’ils reviendraient quelques années plus tard avec des euros pour construire des maisons et acheter des voitures à leurs familles.

Au même moment, Kirollos Shenouda, âgé de 14 ans, faisait ses adieux à sa famille et quittait sa ville du gouvernorat d’Assiout pour rejoindre un groupe d’adolescents et de jeunes âgés de 12 à 22 ans. Le groupe s’est déplacé à pied sur une route de montagne accidentée sur près de 50 kilomètres, sans nourriture, jusqu’au point de rendez-vous avec le passeur. Ils sont ensuite passés d’une voiture à l’autre en direction de la ville libyenne de Tobrouk.

Saber et ses compagnons sont montés à bord d’un minibus, pour un trajet d’environ 11 heures jusqu’à la frontière libyenne. Aux points de contrôle, les enfants ont entendu le chauffeur parler avec les agents d’un pot-de-vin pour laisser passer le véhicule. Dès leur arrivée dans la ville libyenne de Tobrouk, des hommes armés les ont enfermés dans des entrepôts pendant trois mois, où ils ont souffert du manque de nourriture et bu de l’eau non potable, dans une absence totale d’hygiène, et se sont retrouvés entassés avec d’autres enfants venus de Syrie, de Palestine et de pays africains.

Comme pour d’autres enfants, le père de Kirollos a versé une somme au passeur pour qu’il l’emmène en Italie, dans l’espoir d’améliorer la situation économique de la famille. Mais au lieu d’atteindre leur destination, Kirollos et ses compagnons se sont retrouvés otages de groupes armés en Libye, où ils ont été détenus dans un entrepôt de la ville de Benghazi pendant environ deux semaines dans des conditions difficiles. Ils ont ensuite été transférés à Tobrouk en vue d’être envoyés en bateau vers l’Italie à travers la Méditerranée.

Les enfants avaient peur des hommes armés et du risque de se noyer en mer, d’autant que la plupart d’entre eux ne savent pas nager. Un jour, ils ont entendu les hommes armés parler de projets de vendre certains d’entre eux à des trafiquants d’organes humains, ce qui a accru leur peur. Avant que ces projets ne soient mis à exécution, les autorités libyennes les ont trouvés et arrêtés ; ils ont été détenus en prison pendant environ un mois, où ils ont subi la faim et des mauvais traitements, avant d’être expulsés vers l’Égypte.

D’après les témoignages des enfants et de leurs proches recueillis par Zawia3, la peur de la mort ou de la prison n’était pas la seule chose qui occupait l’esprit des enfants : leur plus grande inquiétude concernait le sort de leurs familles, après que leurs pères eurent emprunté d’importantes sommes à des taux d’intérêt pouvant atteindre 30 % et signé des reconnaissances de dette datées pour payer entre 130 000 et 150 000 livres aux passeurs, dans l’espoir que leurs enfants travaillent en Italie et remboursent la dette. Ils ne se doutaient pas alors qu’ils étaient victimes d’une escroquerie et que leurs enfants reviendraient en Égypte après une période de détention et d’emprisonnement en Libye.

Les autorités libyennes avaient arrêté, en juillet dernier, des centaines de migrants irréguliers qui tentaient de rejoindre l’Italie depuis les côtes libyennes, parmi lesquels 25 enfants égyptiens âgés de 11 à 17 ans, qui se trouvaient dans un entrepôt d’hébergement à Tobrouk, la plupart originaires d’un même village du gouvernorat de Charqiya, dans le nord de l’Égypte.

Selon un rapport du Comité national de lutte contre la migration irrégulière et la traite des êtres humains, 58 % des migrants irréguliers égyptiens sont des enfants de moins de 18 ans.

 

 

Le coût de la migration irrégulière

La plupart des migrants irréguliers passent par la frontière désertique libyenne, dont les frontières terrestres inhabitées sont difficiles à contrôler, et empruntent l’une de deux routes : soit l’avion de l’Égypte vers la Libye, puis ses côtes en direction de l’Italie ou de l’Espagne, la route la plus coûteuse et la moins répandue ; soit la ville de Marsa Matrouh, puis la traversée du désert occidental jusqu’au territoire libyen, et de là vers la Méditerranée. Le coût du voyage illégal d’une personne vers l’Italie, à bord d’un grand bateau, s’élève à environ 100 000 livres égyptiennes, selon ce qu’a appris Zawia3 auprès de Mokhtar, l’un des passeurs actifs sur les réseaux sociaux en Égypte.

Mokhtar, qui fait la promotion de ses voyages depuis des années sur des plateformes comme TikTok et Facebook, affirme que le prochain voyage partira d’Égypte vers la Libye au début du mois prochain : le migrant paie 50 000 livres avant le départ, et une somme équivalente après son arrivée sur le territoire italien. Mokhtar a indiqué que la sécurité du migrant est garantie par le fait qu’un de ses proches reste avec un représentant jusqu’à ce qu’il appelle pour annoncer son arrivée. Pour les familles, le passeur accorde une réduction : elles paient 300 000 livres réparties en deux versements, avant le départ et après l’arrivée.

Mokhtar affirme utiliser un grand bateau, plus stable que les petites embarcations, prétendant qu’il fournit des emplois et un logement aux familles après leur arrivée, qu’elles maîtrisent ou non l’italien. Il assure que les enfants obtiennent des papiers de séjour, des possibilités d’éducation gratuite et une allocation mensuelle jusqu’à l’âge de 18 ans.

Le passeur reconnaît avoir des milliers de vidéos de personnes qu’il a aidées à rejoindre l’Italie à bord de son bateau, et nous en a envoyé quelques-unes pour preuve. Il ajoute que des familles entières, avec des femmes et des enfants, dont des nourrissons, voyagent avec lui, en raison de l’avenir meilleur qu’elles espèrent là-bas pour les enfants. Le passeur dit que si les parents apportent leurs pièces d’identité et les actes de naissance des enfants, ils obtiennent un séjour officiel, une éducation gratuite et une allocation mensuelle jusqu’à ce que les enfants atteignent 18 ans, et qu’après l’obtention de leur diplôme, ils sont embauchés avec des salaires avantageux.

Selon un rapport du journal européen EUobserver, plus de 3 500 Égyptiens ont traversé la Méditerranée au cours des cinq premiers mois de 2022 et sont arrivés en Italie, soit quatre fois le nombre d’Égyptiens ayant émigré au cours de la même période en 2021. Les Égyptiens arrivent en deuxième position sur la liste des migrants vers l’Europe par la Méditerranée centrale, qui comprend les côtes tunisiennes et libyennes, la route décrite comme la plus dangereuse.

La Libye arrive en tête pour le nombre de migrants se dirigeant vers l’Italie depuis le début de 2024, selon des rapports des organisations s’occupant de la migration illégale : environ 14 755 migrants illégaux sont arrivés sur les côtes italiennes depuis la Libye au cours du premier semestre de cette année, selon les estimations de l’agence italienne Nova.

L’Égypte arrive en deuxième position pour le nombre de migrants irréguliers empruntant la route maritime de la Méditerranée et la route terrestre vers l’Europe, avec environ 7 938 migrants de janvier à décembre 2021, principalement vers la Grèce, Malte et l’Italie, selon une étude récente publiée par le Forum stratégique pour les politiques publiques et les études de développement « Diraya ».

Selon les données, l’Égypte est l’un des plus grands pays bénéficiaires de transferts de fonds au monde : elle occupait la cinquième place mondiale avec 28,92 milliards de dollars en 2018, et les transferts des Égyptiens de l’étranger représentaient environ 23,5 % du total des sources de devises étrangères de l’Égypte en 2022/2023.

 

Les dangers des voyages irréguliers

Ayman Zohry, fondateur de la Société égyptienne d’études sur les migrations (EGYMIG), professeur adjoint à l’Université américaine du Caire et président du groupe scientifique sur les migrations de l’Union pour l’étude de la population africaine, explique à Zawia3 que l’Italie et l’Espagne sont la porte d’entrée de l’Europe, et pas nécessairement la destination finale, et que l’Égypte, la Libye, la Tunisie et le Maroc servent de pays de transit pour des migrants venus d’autres pays.

Il affirme que les bateaux ne partent plus d’Égypte depuis le naufrage de Rosette, et que le flux s’est déplacé vers la route libyenne, difficile à contrôler car elle s’étend tout le long de la frontière désertique de 1 150 kilomètres. Il estime que la migration irrégulière est un phénomène économique et politique lié à l’instabilité des États, et que le modèle de migration des Égyptiens vers l’Europe au cours des 20 dernières années reproduit leur modèle de migration vers le Golfe : la plupart partent travailler dans le bâtiment pendant des années pour amasser de l’argent, puis reviennent en Égypte pour se marier, et repartent peut-être lorsque leur argent est épuisé, ou envoient plus tard leurs enfants vers le même destin.

Zohry compare les passeurs aux trafiquants de drogue, dont certains fournissent aux consommateurs une drogue authentique et d’autres une drogue frelatée, les uns comme les autres exerçant une activité pénalement réprimée : certains passeurs conduisent les migrants jusqu’en Europe pour obtenir le reste de l’argent de leurs familles et préserver leur crédibilité dans la localité dont ils sont originaires, tandis que d’autres trompent les migrants, leur font croire que le voyage est sûr, puis les surprennent en les transformant en marchandise que l’on contrôle, en les retenant dans certains lieux et en les affamant pour qu’ils perdent du poids ; ils peuvent être détenus pendant des mois en Libye, voire vendus à des réseaux de traite des êtres humains. Il souligne que l’Europe est tenue par ses lois, qui lui imposent un traitement encadré des migrants, comprenant la fourniture de nourriture, de boisson, de soins et de vêtements dans des centres d’hébergement ; récemment, une tendance s’est dessinée en faveur de la création de centres de détention pour migrants irréguliers en Europe et d’un tri rapide afin de garder ceux qui remplissent les conditions, en leur accordant le statut de demandeur d’asile, et de renvoyer les autres dans leur pays.

 

 

Les solutions sécuritaires

Au cours des neuf années écoulées depuis le naufrage d’un bateau de pêche au large de la ville de Rosette, dans le gouvernorat de Beheira, en septembre 2016 (il transportait entre 450 et 600 migrants illégaux, et a fait 204 victimes, dont des enfants et des femmes, selon les déclarations officielles du ministère égyptien de la Santé, et plus de 300 victimes selon des habitants de Rosette qui disent avoir repêché leurs corps), les autorités égyptiennes ont réussi à fermer la porte aux bateaux de migration irrégulière qui partaient des côtes égyptiennes directement vers l’Europe à travers la Méditerranée, en s’appuyant pour cela sur des solutions sécuritaires, entachées selon des défenseurs des droits humains de violations à l’encontre de personnes accusées de trafic de migrants et de traite des êtres humains, et placées en détention provisoire pendant des années.

Nour Khalil, défenseur des droits humains et chercheur sur les réfugiés et les migrations, directeur exécutif de la Plateforme des réfugiés en Égypte, estime auprès de Zawia3 que « les autorités égyptiennes se sont appuyées, dans l’élaboration de la législation, sur les solutions sécuritaires et l’extension de la militarisation, sans offrir de véritable protection aux migrants irréguliers ni imposer de procédures spécifiques pour les demandeurs d’asile afin de respecter les obligations internationales qui leur incombent, comme le décret présidentiel n° 444 de 2014 et la loi n° 82 de 2016 et leurs amendements, ce qui a conduit à l’adoption de solutions sécuritaires dans les mesures de lutte prises par les autorités sécuritaires en Égypte ; et alors que cela se faisait parallèlement à des accords avec la partie européenne, les organisations de défense des droits critiquaient l’action de l’Égypte face à la question de la migration irrégulière, sur le plan législatif comme sur le plan des procédures ».

Khalil ajoute que les pays du sud de la Méditerranée, dont l’Égypte, sont devenus des points de « transit » pour les voyages de migration irrégulière vers l’Europe, les migrants cherchant à fuir les guerres et les conflits armés, les crises économiques et les changements climatiques qui menacent la vie de millions de personnes en Afrique.

Le directeur exécutif de la Plateforme des réfugiés estime que les autorités égyptiennes ne mènent pas d’opérations de recherche et de sauvetage à leurs frontières terrestres et maritimes, malgré de nombreux signalements de disparitions d’Égyptiens et de non-Égyptiens aux frontières terrestres et maritimes. Il l’explique par le fait que les lois égyptiennes n’imposent pas d’obligation claire aux autorités égyptiennes de mener des opérations de recherche et de sauvetage, ce qui les protège de toute mise en cause si elles y manquent. Il estime que la militarisation constitue un obstacle à la conduite d’opérations de recherche et de sauvetage par les organisations civiles : certaines l’ont déjà proposé aux autorités égyptiennes, qui ont refusé, car les zones frontalières proches sont sous contrôle militaire et y être présent nécessite de nombreuses autorisations sécuritaires et militaires que les autorités n’accordent ni aux chercheurs, ni aux organisations, ni aux journalistes, selon ses termes. Il qualifie ces zones de boîte noire, sans véritables enquêtes menées par des instances d’enquête indépendantes sur ce qui s’y passe ; par conséquent, il n’existe pas d’informations précises sur le nombre de migrants disparus, ni de procédures claires permettant aux proches des disparus de rechercher les leurs ou de demander aux autorités de le faire.

Khalil révèle que les mesures sécuritaires qui ont suivi le naufrage de Rosette en 2016 ont mis fin aux départs de migration irrégulière par la mer, mais qu’elles ont ouvert une route plus dangereuse, celle de la Libye. Il précise que, tandis que les autorités traitaient la migration irrégulière sous un angle sécuritaire, elles ont provoqué de vastes violations à l’encontre des citoyens, notamment les accusés dans des affaires de migration irrégulière, victimes de disparitions forcées, de torture et de recyclage dans d’autres affaires, dont le procureur général a décidé de rouvrir l’enquête sans en annoncer le résultat depuis plus de deux ans, ainsi que ce qui s’est passé à Marsa Matrouh avec le meurtre du citoyen Farhat El-Mahfouzy par les forces de la direction de lutte contre la migration irrégulière du ministère de l’Intérieur, sans que justice soit rendue à la victime.

Il ajoute que « les statistiques de l’Organisation internationale pour les migrations et de l’Agence européenne de garde-frontières montrent que la nationalité égyptienne est devenue, au cours des trois dernières années, l’une des nationalités qui arrivent le plus dans l’Union européenne de manière irrégulière, par la route migratoire la plus dangereuse, celle de la Libye, puisque des rapports d’organisations de défense des droits humains, dont la Plateforme des réfugiés en Égypte, font état de la détention de réfugiés et de migrants dans des conditions inhumaines s’apparentant à l’esclavage, en plus des enlèvements et des demandes de rançon aux familles. Ceux qui traversent de manière irrégulière affirment constamment que ce sont les conditions politiques et économiques que traverse le pays qui les ont poussés à émigrer à travers la Méditerranée ».

À la suite du naufrage de Rosette, le parquet a mis en cause 57 accusés, qui ont été placés en détention provisoire et jugés devant le tribunal correctionnel de Rosette, dans l’affaire n° 4974 administratif de Rosette de 2016 (rôle général n° 17463) ; 56 accusés ont été condamnés à des peines de prison de deux à 14 ans, et une accusée a été acquittée. En 2017, le directeur de la sécurité de Beheira a annoncé l’arrestation de 120 passeurs de migration irrégulière, dont certains, a-t-il dit, étaient impliqués dans le naufrage de Rosette.

En mars 2020, un groupe de pêcheurs revenant de Libye a été arrêté au poste-frontière terrestre de Salloum, après une sortie de pêche qui les avait menés jusqu’aux côtes libyennes, et accusé de trafic, dans l’affaire n° 622 de 2020 de la Sûreté de l’État suprême, qui concerne une quarantaine de pêcheurs du même village.

L’Égypte avait signé en 2022 un accord avec l’Union européenne pour mettre en œuvre un programme de gestion des frontières d’un montant de 80 millions d’euros, afin de renforcer la coopération entre les deux parties dans la gestion des migrations, visant à aider les autorités égyptiennes à réduire la migration irrégulière et la traite des êtres humains le long de leurs frontières.

 

La route de la mort

Bien que les solutions sécuritaires aient réussi à fermer les points de départ côtiers de la migration irrégulière, elles n’ont pas résolu le problème à la racine et n’ont pas empêché des milliers de jeunes de monter à bord des bateaux de la mort pour fuir la pauvreté, le chômage et les retombées de la crise économique, en quête d’un emploi, d’une vie digne et d’un avenir meilleur, même au prix de leur vie. Les passeurs ont donc ouvert une autre route, plus dangereuse, qui part de la ville de Salloum, dans le gouvernorat de Marsa Matrouh, à l’ouest de l’Égypte, et traverse le désert occidental jusqu’à des villes libyennes comme Derna, Tobrouk et d’autres, d’où les bateaux emportent les migrants irréguliers depuis les côtes libyennes à travers la Méditerranée vers les pays du sud de l’Europe, notamment l’Italie, l’Espagne et la Grèce ; mais le naufrage est souvent le destin de ces embarcations dangereuses.

Les neuf années qui ont suivi le naufrage de Rosette n’ont pas été exemptes de naufrages de bateaux de migration irrégulière partis des côtes libyennes avec des Égyptiens à bord, dont la plupart ont péri. En août 2021, un bateau transportant environ 70 habitants du village de Talbana, dans le district de Mansourah, gouvernorat de Dakahleya, a sombré lors d’un voyage de migration irrégulière vers l’Italie : 11 jeunes et enfants sont morts et 59 autres ont disparu en Méditerranée. Six migrants sont morts de faim, dont cinq enfants, originaires du gouvernorat d’Assiout, dans le sud de l’Égypte, à bord d’un bateau de migration irrégulière en août 2022, après s’être égarés en Méditerranée au lieu d’atteindre l’Italie. De même, 12 migrants égyptiens originaires de villages du gouvernorat du Fayoum se sont noyés en septembre 2022, après le chavirement de leur embarcation près des côtes libyennes alors qu’ils se dirigeaient vers l’Italie, quelques jours après l’annonce par les autorités libyennes du sauvetage de sept migrants égyptiens, de la noyade de deux autres et de la disparition de 19 personnes, en août, après le naufrage d’un bateau de migration irrégulière qui transportait 27 Égyptiens en Méditerranée, en route vers l’Italie.

Dans l’un des naufrages les plus atroces en Méditerranée, le navire « Adriana » a sombré au large des côtes grecques le 14 juin de l’année dernière ; il transportait environ 750 migrants illégaux, pour la plupart égyptiens, dont 104 seulement ont survécu, parmi lesquels 43 Égyptiens. Les autorités grecques ont accusé neuf d’entre eux de trafic de migrants et d’avoir causé le naufrage, avant que les charges ne soient abandonnées en mai de cette année.

Le 4 août de cette année, les garde-côtes italiens ont annoncé la découverte des corps de deux migrants irréguliers et la disparition d’un troisième lors des opérations de sauvetage de 34 migrants, de nationalités syrienne et égyptienne, sur la côte sud-est de l’île italienne de Sicile. En septembre dernier, les naufrages de bateaux de migration irrégulière transportant des Égyptiens se sont répétés en Méditerranée : le 3 septembre, les autorités libyennes ont annoncé avoir repêché le corps d’un migrant et sauvé neuf personnes vivantes après le naufrage de leur bateau, qui transportait 32 migrants illégaux, dont des Égyptiens et des Syriens, au large de Tobrouk ; 22 autres ont disparu. À la mi-septembre, des habitants des villes de Sidi Barrani et de Salloum, dans le gouvernorat de Marsa Matrouh, ont retrouvé sept corps de migrants qui se trouvaient à bord d’un bateau de migration irrégulière au large des côtes libyennes, principalement des Égyptiens, ainsi que des Syriens et des Soudanais, et neuf migrants, dont huit Égyptiens, ont été secourus ; par ailleurs, les garde-côtes égyptiens ont secouru, le 18 septembre, une embarcation de migration irrégulière transportant 45 personnes de nationalités syrienne et égyptienne, partie de Libye à destination de l’île grecque de Crète, qui était entrée dans les eaux égyptiennes et avait lancé un appel de détresse, selon le groupe Sauvetage unifié.

2 511 personnes ont disparu en Méditerranée l’année dernière, la plupart sur la route de la Méditerranée centrale, selon un rapport de « Frontex » reprenant les chiffres de l’Organisation internationale pour les migrations, tandis que 355 000 migrants illégaux sont arrivés dans l’Union européenne.

 

 

Des amendements juridiques inutiles ?

L’expert économique et juridique Adel Amer, directeur du centre « Al-Masryoun pour les études économiques et sociales », explique que la loi sur la lutte contre la migration illégale n° 22 de 2022 a modifié certaines dispositions de la loi sur la lutte contre la migration illégale et le trafic de migrants promulguée par la loi n° 82 de 2016, et a disposé qu’« est puni de la réclusion criminelle aggravée et d’une amende d’au moins 200 000 livres et d’au plus 500 000 livres, ou d’une amende égale à la valeur du profit qu’il en a tiré, le montant le plus élevé étant retenu, quiconque commet le crime de trafic de migrants, tente de le commettre ou sert d’intermédiaire ». Selon la loi, la peine est la réclusion criminelle aggravée pour une durée d’au moins cinq ans et une amende d’au moins 500 000 livres et d’au plus un million de livres, ou une amende égale à la valeur du profit qu’il en a tiré, le montant le plus élevé étant retenu, si le migrant objet du trafic est une femme, un enfant, une personne frappée d’incapacité ou une personne en situation de handicap.

Adel Amer estime, dans un entretien avec Zawia3, que les amendements de la loi ne suffisent pas à eux seuls à éliminer la migration irrégulière. Il considère que la détérioration de la situation économique et sociale et le manque d’emplois décents poussent certaines personnes, malgré leurs compétences, à chercher d’autres possibilités hors du pays. Il ajoute que la migration irrégulière est également liée au désir de certains d’améliorer leur situation économique et d’obtenir des avantages sociaux, avec les grands risques qu’elle comporte, comme l’arrestation ou l’exploitation par des réseaux de traite des êtres humains. Il souligne également l’importance du rôle des médias dans la sensibilisation des jeunes aux dangers de la migration irrégulière et à ses conséquences.

Le directeur du centre explique que huit villages en Égypte figurent parmi les principales zones de migration irrégulière ; ces villages se trouvent dans les districts de Tala, Samanoud et Mit Badr Halawa, en plus de certains villages de Beni Suef, Minya et du Fayoum. Il indique que les histoires de réussite de certains migrants devenus hommes d’affaires dans des pays européens, comme l’Italie, la France et les Pays-Bas, encouragent de nombreux habitants de ces villages à émigrer. De même, la difficulté de la situation économique, comme la hausse de l’inflation et des prix, ainsi que la croissance démographique, ont contribué à la propagation accrue de la migration irrégulière en Égypte.

Dans le même contexte, Ali El-Din El-Qasabi, professeur de sociologie à l’université de South Valley, estime que la migration irrégulière des jeunes et des enfants a un impact considérable sur les villages et les hameaux de tous les gouvernorats d’Égypte, qu’elle se répercutera négativement sur la disponibilité de la main-d’œuvre et qu’elle entraîne la propagation de la criminalité parmi ces enfants et leur décrochage scolaire.

L’ambassadrice Soha Gendy, ministre d’État à l’Émigration et aux Affaires des Égyptiens à l’étranger, avait annoncé en novembre 2023 la mise en œuvre de l’initiative présidentielle « Marakeb al-Nagah (Les bateaux du salut) » de sensibilisation aux dangers de la migration irrégulière et de mise à disposition de moyens et d’alternatives sûrs pour les jeunes Égyptiens, dans 72 villages relevant des 14 gouvernorats qui fournissent le plus de migrants irréguliers : Fayoum, Beheira, Gharbiya, Menoufiya, Qalyoubiya, Dakahleya, Charqiya, Kafr el-Cheikh, Beni Suef, Minya, Assiout, Louxor, Qena et Sohag.

Récemment, la Chambre des représentants égyptienne a adopté des amendements à la loi n° 232 de 1989 sur la sécurité des navires : dans ses amendements, la loi oblige tout propriétaire ou exploitant d’un navire ou d’une unité maritime égyptienne à notifier à l’autorité compétente les actes de vente ou de location dont il fait l’objet dans un délai ne dépassant pas 30 jours à compter de la date de l’acte, en joignant à la notification le titre de l’acte, sous peine d’un emprisonnement ne dépassant pas un an et d’une amende d’au moins 50 000 livres et d’au plus 500 000 livres, ou de l’une de ces deux peines. Si le défaut de notification entraîne l’utilisation du navire ou de l’unité maritime égyptienne à des fins illicites, en connaissance de cause de la part de l’auteur de l’acte, la peine est la réclusion.

Alors que les autorités égyptiennes combattent la propagation du phénomène de la migration irrégulière par des solutions sécuritaires et des amendements législatifs durcissant les peines, de nombreux jeunes et enfants des villages égyptiens, comme Saber et ses compagnons, continuent de rêver d’un avenir meilleur et de chercher une route semée de mort, dans l’espoir d’échapper à la pauvreté et à une situation économique difficile. Mais leurs rêves se transforment souvent en cauchemars et se terminent tragiquement : noyés à bord des bateaux de migration irrégulière, tués par des gangs libyens, ou arrêtés, emprisonnés en Libye puis expulsés vers l’Égypte, pour revenir bredouilles et vivre dans une situation encore pire, après que leurs familles ont sombré dans les dettes.

Rectificatif : la première version de ce reportage présentait le journal « EUobserver » comme italien ; il s’agit en réalité d’un journal en ligne européen basé à Bruxelles.

Rectificatif : la première version de ce reportage indiquait que le naufrage du bateau de Rosette avait eu lieu en 2014 ; il a en réalité eu lieu en septembre 2016, comme l’indique le numéro de l’affaire cité dans le reportage lui-même (n° 4974 administratif de Rosette de 2016).

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Aya Yasser
Journaliste, écrivaine et romancière égyptienne, titulaire d’une licence en information et communication de l’université du Caire.

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