L’élargissement récent du rôle de l’Académie militaire dans les différents secteurs civils égyptiens suscite une vive controverse et des critiques d’organisations de défense des droits. Des observateurs y voient une « entorse à la Constitution » et une extension injustifiée de l’intervention de l’institution militaire dans les emplois civils.
Dans ce contexte, l’Initiative égyptienne pour les droits personnels (EIPR) a publié une étude intitulée « À l’aune de la discrimination : les conditions de l’Académie militaire pour recruter les enseignants et les enseignantes ». Elle examine les conséquences de l’exclusion, par l’Académie, d’environ 12 000 candidats et candidates d’un concours lancé par l’État pour recruter 150 000 enseignants sur cinq ans et combler le déficit dans les écoles.
Selon l’étude, les personnes exclues avaient déjà réussi les épreuves définies par le ministère de l’Éducation et organisées par l’Agence centrale d’organisation et d’administration, avant d’être éliminées à une étape ultérieure.
Ces exclusions surviennent dans une crise persistante du nombre d’enseignants. Fin octobre 2024, le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement technique annonçait un déficit d’environ 655 000 enseignants et enseignantes. Ce chiffre révèle une carence structurelle affectant directement la qualité et la régularité de l’enseignement et aggravant la pression sur les écoles et les personnels en poste.
L’étude de l’EIPR souligne aussi que le passage par l’Académie militaire est devenu, dans les faits, une porte d’entrée essentielle vers plusieurs de ces postes. « Selon les critères et les conditions fixés par l’Académie », des citoyens et citoyennes sont exclus de possibilités d’emploi auxquelles ils auraient pu accéder si la sélection était restée dans son cadre institutionnel habituel, soumis aux lois de recrutement appliquées depuis des décennies, relève-t-elle.
Ce rôle dépasse l’éducation. Il s’est étendu à d’autres domaines, notamment certains recrutements dans les instances judiciaires, les parquets et les institutions religieuses officielles, ainsi qu’à d’autres emplois civils, selon les spécialistes et responsables politiques interrogés par Zawia3.
Poids, grossesse et course en zigzag
La crise remonte au début de 2022, lorsque le ministère de l’Éducation a annoncé le lancement d’un concours pour recruter 150 000 enseignants et enseignantes sur cinq ans, soit 30 000 par an, conformément aux instructions d’Abdel Fattah Al-Sissi, afin de faire face à la pénurie croissante. Selon les chiffres officiels annoncés alors, le déficit atteignait environ 665 000 enseignants.
Lors de la première étape, des milliers de candidats ont passé des épreuves organisées par l’Agence centrale d’organisation et d’administration. Environ 28 000 les ont réussies après évaluation de leurs compétences pédagogiques et techniques et vérification de leur aptitude médicale à exercer. Les recrutements ont toutefois été arrêtés à une étape supplémentaire : des tests de l’Académie militaire comprenant des pesées, de la course, des sauts, des parcours en zigzag, des pompes et d’autres exercices. S’y ajoutait un entretien d’évaluation devant une commission réunissant des officiers des forces armées et un représentant du ministère. Ces procédures ne sont pas liées à la nature du métier d’enseignant, selon le rapport de l’EIPR.
À l’issue de cette étape, près de 12 000 personnes ayant réussi ont été exclues pour des motifs comprenant le surpoids, une condition physique insuffisante, une grossesse, un accouchement récent ou certains problèmes de santé. Des opinions exprimées pendant les entretiens finaux ont également été mentionnées.
Le rapport de l’EIPR s’appuie sur des entretiens avec des personnes exclues et sur l’analyse des pièces de 106 procédures judiciaires engagées au nom de 94 femmes et de 12 hommes. Il conclut que ces mesures ont privé des milliers de candidats d’un recrutement pour des raisons étrangères au cœur de l’enseignement, et les évalue au regard de la Constitution, des lois nationales et des conventions internationales contraignantes pour l’Égypte.
Le chercheur Mohamed Sayed, responsable du dossier de l’éducation à l’EIPR, estime que l’exclusion d’environ 12 000 candidats les prive, dans les faits, d’une nomination officielle, alors que beaucoup travaillent déjà pour le ministère de l’Éducation, payés « à l’heure de cours » ou comme bénévoles.
Il ajoute à Zawia3 que les exigences de condition physique et de poids n’ont aucune justification liée au métier d’enseignant. Cette démarche a pourtant commencé au ministère des Transports, puis a été généralisée à plusieurs secteurs par décision présidentielle. Elle a été juridiquement verrouillée par une disposition interdisant de recruter des enseignants sous contrat avant qu’ils aient réussi les formations définies par le ministre de l’Éducation. Les tests de l’Académie militaire sont ainsi devenus le véritable passage obligé du recrutement, explique-t-il.
Sayed estime que ces procédures contreviennent aux cadres constitutionnel et juridique, car elles reposent sur des pratiques discriminatoires envers les enseignants et enseignantes. Sur le plan social et économique, beaucoup de personnes exclues ont dû continuer à travailler à l’heure de cours ou se tourner vers les cours particuliers après la réduction de leurs perspectives d’emploi public. L’attrait de la fonction publique tient moins au montant du salaire qu’à la protection sociale, au droit à la retraite et à la stabilité de l’emploi, souligne-t-il.
Freddy Al-Bayadi, député du Parti social-démocrate égyptien, considère pour sa part que le concours de recrutement des enseignants soulève un problème constitutionnel et juridique dépassant l’éducation elle-même.
Il explique à Zawia3 que le recrutement avait commencé selon des règles annoncées par l’Agence centrale d’organisation et d’administration. Des conditions et critères absents du concours initial ont ensuite été ajoutés, notamment des tests physiques et un entretien d’évaluation dans un organisme militaire. Modifier les règles après le lancement de la procédure porte atteinte, à ses yeux, aux principes de transparence et de sécurité juridique.
Al-Bayadi rappelle que l’article 14 de la Constitution égyptienne fait de l’accès aux emplois publics un droit fondé sur la compétence, sans favoritisme ni intervention de relations personnelles, tandis que l’article 53 consacre l’égalité et la non-discrimination. Exclure des candidats, notamment des femmes, pour une grossesse ou des critères physiques étrangers au métier d’enseignant fait soupçonner une discrimination sans nécessité objective imposée par le travail, relève-t-il.
Le rôle grandissant de l’Académie militaire
L’Académie militaire égyptienne a été officiellement créée en 2022 par la loi n° 149 de 2022, adoptée par la Chambre des représentants et promulguée par le président de la République. L’article premier en fait un établissement d’enseignement supérieur rattaché au ministère de la Défense, dont le siège principal se trouve dans le gouvernorat du Caire. Des antennes peuvent être créées par décision présidentielle sur proposition du ministre de la Défense. La loi la désigne comme « l’Académie ».
Conformément à l’article 4, elle regroupe dans une institution unique, l’Académie militaire égyptienne, plusieurs écoles et instituts militaires spécialisés, notamment l’École militaire, l’École de l’air, l’École de défense aérienne et l’École navale.
L’article 2 dispose : « L’Académie vise à former et à diplômer des officiers possédant les compétences et les qualifications tactiques, techniques, scientifiques et pratiques militaires nécessaires pour servir comme commandants de petites unités dans les forces armées de la République arabe d’Égypte. »
L’article 3 prévoit : « L’Académie exerce toutes les compétences nécessaires à la réalisation des objectifs de l’article 2. Elle peut notamment mener des recherches pédagogiques et des recherches conformes à la politique générale de la recherche militaire ; fournir aux forces armées des officiers spécialisés dans les différents domaines scientifiques ; contribuer aux études militaires et aux domaines liés au renforcement des fondements stratégiques de la République arabe d’Égypte ; coopérer avec les services compétents des forces armées pour développer les sciences militaires ; consolider les liens scientifiques et culturels avec les académies et organismes similaires aux niveaux arabe et international ; et exercer toute autre compétence définie par le ministre de la Défense. »
L’article ne mentionne explicitement aucun rôle de l’Académie dans les institutions publiques civiles. Il se concentre sur les objectifs et services militaires et éducatifs des forces armées. La clause des autres compétences définies par le ministre de la Défense laisse néanmoins la porte ouverte à de nouvelles interventions et extensions.
Bien que la loi se concentre sur le service militaire et sur l’enseignement et la formation propres aux forces armées, les rôles assumés par l’Académie ces dernières années concernent la formation et le recrutement dans des institutions civiles.
Freddy Al-Bayadi souligne que l’élargissement de l’évaluation et de la sélection des titulaires de postes civils par des organismes militaires pose la question de la séparation fonctionnelle entre les deux domaines.
Dans un État constitutionnel, le principe est de respecter les compétences de chaque organisme, dans un cadre légal clair et précis, affirme-t-il. L’objection ne porte pas sur la formation ou la qualification, mais sur la modification des critères après la réussite des examens et l’application de conditions non annoncées à l’avance et inadaptées au poste. Il demande une révision complète du mécanisme, l’annonce préalable des critères et un recours effectif pour les personnes exclues, afin que le recrutement civil repose uniquement sur la compétence professionnelle, dans le respect de l’égalité des chances et de l’État de droit.
Fin janvier dernier, lors d’une visite à l’Académie dans la nouvelle capitale administrative, Abdel Fattah Al-Sissi a annoncé l’entrée de juges dans ses programmes au cours des jours suivants. Cette annonce faisait suite à la controverse soulevée par le Club des juges, après une assemblée générale extraordinaire réunie pour examiner la mesure, que certains membres considéraient comme une atteinte à l’indépendance judiciaire.
Les objections portaient sur les compétences : pour les opposants à la décision, les nominations, les promotions et la formation judiciaire relèvent exclusivement des organes judiciaires eux-mêmes, dans le cadre des garanties constitutionnelles d’indépendance de la justice et de séparation des pouvoirs.
L’avocat des droits humains Abdel Razek Mostafa dit à Zawia3 que l’absence d’empiétement entre les pouvoirs est l’un des piliers de l’État moderne. Confier à un organisme militaire les nominations ou les promotions, au cœur de la carrière des juges, donne au pouvoir exécutif des moyens de pression indirecte sur leurs convictions et leurs orientations. Cela peut affaiblir l’impartialité nécessaire pour trancher les litiges, surtout lorsque l’État est partie. Il cite l’article 188 de la Constitution égyptienne : « Le pouvoir judiciaire est compétent pour statuer sur tous les litiges et toutes les infractions… Un conseil supérieur en administre les affaires ; la loi en définit la composition et les compétences. »
Mostafa estime donc que transférer les compétences de nomination et de promotion à un organisme extérieur au Conseil supérieur des instances judiciaires ou aux conseils propres à chaque instance viole explicitement la Constitution, qui réserve aux juges la gestion de leurs affaires.
L’avocat rappelle aussi que les Principes fondamentaux des Nations unies relatifs à l’indépendance de la magistrature exigent de garantir l’indépendance judiciaire et de fonder la sélection et la promotion des juges sur des critères objectifs. Faire du passage par l’Académie militaire un critère de promotion dépasse ainsi la compétence juridique pour introduire des considérations sécuritaires ou militaires, rejetées par la doctrine juridique internationale, souligne-t-il.
En novembre dernier, le président égyptien a évoqué le rôle de l’Académie militaire dans l’accès aux emplois civils, alors qu’il assistait aux entretiens d’évaluation des candidats à l’Académie et aux écoles militaires, sur le site de la nouvelle capitale administrative. Il a affirmé que l’État avait choisi un programme commun de préparation pour les personnes souhaitant rejoindre l’administration publique.
Al-Sissi a précisé que ce programme imposait six mois dans une école militaire avant de commencer à travailler dans l’appareil administratif de l’État, afin d’améliorer les compétences, la discipline et l’engagement professionnel au sein des institutions publiques.
Une nouvelle fragilisation de la vie civile
La controverse sur les informations faisant état de l’attribution à l’Académie militaire égyptienne de certaines questions de nomination et de promotion judiciaires s’inscrit dans un contexte plus large. Ces dernières années, l’institution militaire a renforcé sa présence dans la gestion de nombreux secteurs de la vie publique, au-delà de la sécurité et de la défense.
Depuis 2013, son rôle s’est accru dans les infrastructures, l’économie et l’administration locale. Des officiers en activité ou à la retraite ont aussi occupé des fonctions exécutives dans plusieurs institutions civiles. Cette politique officielle présente l’expérience militaire comme un modèle de discipline, d’efficacité et de rapidité d’exécution.
Dans ce cadre, l’Académie ne paraît plus être seulement un établissement de formation d’officiers, mais l’un des instruments de cette expansion institutionnelle. Son rôle dépasse l’entraînement au combat et la qualification militaire traditionnelle pour proposer des programmes et des stages administratifs et organisationnels, présentés comme préparant à travailler dans un champ plus large de la vie publique.
Des spécialistes voient dans ce changement une transformation notable de la conception officielle de l’« expérience militaire ». Elle n’est plus présentée uniquement comme une expertise spécialisée dans la défense et la sécurité, mais comme un modèle général de gestion applicable aux institutions civiles, y compris celles censées bénéficier d’une indépendance fonctionnelle et administrative particulière, comme la justice.
Le professeur de sciences politiques Amr Hachem Rabie, expert au Centre Al-Ahram d’études, explique dans ce contexte : « L’élargissement du rôle de l’Académie dans la formation des civils et la nomination d’officiers retraités à des postes civils ne relèvent pas simplement d’une amélioration des performances ou d’une remise en ordre. Ils participent d’un processus de militarisation de toute la société. Cette orientation repose sur une confiance excessive dans tout ce qui est militaire et une défiance constante envers tout ce qui est civil, créant une culture de la peur et de l’autocensure chez les responsables civils. »
Il poursuit auprès de Zawia3 : l’implantation actuelle d’un nombre important d’officiers retraités dans des postes civils, des présidences de conseils municipaux et d’autorités nationales aux fonctions dirigeantes dans les ministères et les institutions, affaiblit la capacité de l’administration civile à décider de façon indépendante. Elle transforme les emplois civils en instruments d’exécution d’ordres militaires, au détriment d’une administration souple, aggravant la corruption politique et administrative, estime-t-il.
Il précise qu’il ne s’agit pas de considérer l’armée ou les civils comme intrinsèquement « mauvais » : chaque institution ou secteur a des aspects positifs et négatifs. Mais la domination militaire de la vie civile modifie la nature du pouvoir et sape les fondements de l’État civil. Toute intégration irréfléchie de la mentalité militaire aux institutions civiles conduit à l’autoritarisme des ordres, écarte les opinions différentes et les mécanismes démocratiques de direction et de gestion, ajoute-t-il.
Cette pénétration militaire de la vie civile a, inversement, des effets négatifs sur l’armée elle-même : elle limite sa capacité à remplir ses missions fondamentales et affaiblit son efficacité. Elle nuit également aux décideurs, au pouvoir et au président, en créant un environnement où l’on redoute la décision et la reddition de comptes. La corruption progresse, le contrôle recule et il devient difficile de distinguer le « juste » du « faux », dit Rabie.
Comme cela s’est produit auparavant avec les courants religieux, le politologue souhaite séparer les vies militaire et civile pour garantir un véritable État civil, ni militaire ni religieux, capable de fonctionner efficacement et dans la transparence, sous contrôle juridique et administratif.
La militarisation étouffe la créativité
Outre l’introduction de tests et de formations de l’Académie militaire dans le concours des enseignants, Al-Sissi a annoncé l’intégration des juges à ses programmes de formation avant recrutement, lesquels fixent déjà des conditions particulières d’admission.
En juin 2024, l’Académie a célébré la fin de formation de la première promotion de personnes nommées dans les instances judiciaires, après un programme complet organisé avec le ministère de la Justice. Il comprenait une formation spécialisée et des compétences juridiques et administratives avant la prise de fonctions judiciaires. D’autres promotions ont ensuite achevé des formations similaires, notamment la quatrième, célébrée en janvier de cette année en présence de dirigeants des forces armées et de responsables du ministère de la Justice. Une coopération a également été conclue avec l’Autorité des contentieux de l’État, comprenant des stages dans des domaines comme la transformation numérique.
Dans le cadre de sa coopération avec le parquet administratif, l’Académie propose des programmes spécialisés, au motif d’améliorer les compétences de ses membres en stratégie de direction, gouvernance administrative, planification stratégique et gestion de crise.
Son rôle s’est aussi étendu à la coopération avec le ministère des Waqfs pour former et qualifier les imams et les responsables religieux, au motif de remodeler le discours religieux et de le relier aux considérations de sécurité nationale et de discipline institutionnelle.
Medhat Al-Zahed, président du Parti de l’alliance populaire socialiste, met en garde auprès de Zawia3 contre les graves dommages causés à la société par la militarisation de l’espace public, des métiers et des emplois.
Il ajoute que la récente volonté d’imposer des formations à l’Académie aux diplomates, enseignants, juges et autres professionnels « ne renforce pas la discipline comme on le prétend, mais nuit à la capacité de développement et de créativité des institutions scientifiques et éducatives selon les règles reconnues ».
Il explique qu’une différence fondamentale sépare les écoles militaires, comme l’École de police, fondées sur la loyauté, la discipline et l’obéissance aux ordres, des facultés comme celles de droit, qui forment les membres du parquet et les juges sur la base de la recherche libre, de l’effort intellectuel et de l’indépendance de décision.
Al-Zahed poursuit : une société civile démocratique ne peut reposer sur la loyauté, la discipline et le commandement autoritaire. Elle a besoin de diversité, de pluralisme, de liberté de réflexion et de création, du respect des libertés académiques et de la liberté de recherche scientifique. La militarisation des institutions civiles « ne contribue pas à construire l’État ou la patrie ; elle approfondit la bureaucratie et la hiérarchie, affaiblit la performance institutionnelle et restreint la liberté d’opinion et de pensée dans la société ».
L’élargissement récent du rôle de l’Académie militaire dans la vie civile révèle une volonté affirmée de transformer en profondeur la structure de l’État et ses instruments de gestion, en soumettant le civil et en valorisant le militaire. La formation militaire n’est plus limitée à la préparation des officiers aux missions de combat dans les écoles de police et de l’armée : elle concerne désormais les fonctions judiciaires, éducatives, administratives et religieuses, et pourrait s’étendre à l’avenir à tous les emplois de toutes les institutions publiques.
