Quarante-cinq ans, ce n’est pas un simple chiffre, c’est une vie entière réduite aux murs d’une cellule glaciale, sous la poigne d’un régime qui avait fait du temps son arme la plus meurtrière. Là-bas, dans la prison de Soueïda, où les noms s’effacent et les visages disparaissent, un homme est sorti d’une obscurité fabriquée par la tyrannie, comme un lapin sort du chapeau d’un magicien, non par miracle, mais parce que l’instant a échappé à l’emprise de l’impossible.
Sa famille ne savait rien de lui. Pas seulement parce qu’il avait disparu, mais parce que l’oubli faisait partie de la punition. Le système de répression ne se contente pas d’enfermer le corps : il efface la trace de son propriétaire, l’exile dans le vide, en fait une ombre suspendue entre la vie et la mort. Telle est la loi des tyrans : Pinochet jetait ses opposants des avions, les mafieux dissolvaient leurs ennemis dans l’acide, tandis que le régime d’Assad a inventé sa propre forme d’extermination : une vie arrachée dans une cellule sinistre, où la douleur n’est pas un moyen de tuer, mais de prolonger la mort le plus longtemps possible.
Mais même les régimes les plus brutaux reposent sur des fondations fragiles : en quelques jours, un régime répressif qui se croyait éternel s’est effondré, après que sa machine de guerre eut englouti la vie d’un demi-million de personnes dans des massacres qui semblaient sans fin.
Le 8 décembre, alors que je suivais les célébrations des Syriens dans les rues de Berlin, ma sœur m’a appelé pour m’interroger sur la catastrophe syrienne et sur les nouveaux djihadistes. Je l’entendais mal, tant le vacarme des voitures arborant les drapeaux de la révolution syrienne couvrait tout. Et lorsque j’ai enfin compris la question, ma réponse est venue spontanément, peut-être un peu hâtivement : « Laisse-les faire la fête pour l’instant, nous ferons l’analyse plus tard, et peut-être, cette fois, sans nos lunettes orientalistes. »
Ce jour-là, les fidèles catholiques célèbrent la fête de l’Immaculée Conception de la Vierge Marie, jour qui symbolise la pureté absolue. Un instant, je me suis demandé si cette coïncidence avait une signification plus profonde, car ce qui s’était passé en Syrie ressemblait à un miracle. Depuis quand les dictatures s’effondrent-elles ainsi ? Depuis quand l’histoire renonce-t-elle à son penchant éternel pour la répression ? Tandis que les responsables politiques, dans les capitales lointaines, étaient absorbés par leurs guerres diplomatiques, les Syriens qui n’avaient pas encore été vaincus se soulevaient à Idleb, où ils étaient rassemblés depuis 2017, pour mettre l’armée du régime en fuite. Certains d’entre eux n’avaient qu’une moto et une détermination inébranlable, comme si la volonté seule suffisait à affronter l’arsenal de la tyrannie.
J’ai aussitôt repensé aux 82 hommes qui avaient débarqué sur les côtes cubaines à bord du « Granma » en 1956 et qui avaient failli être anéantis dès leurs premiers pas, mais qui avaient trouvé dans les montagnes et la jungle de quoi réorganiser leurs rangs, pour revenir trois ans plus tard seulement et mettre Batista en fuite.
Mais l’histoire n’est pas facile à digérer pour ceux qui pensent que la démocratie n’est pas pour tout le monde. En 2015, alors que les Syriens étaient écrasés sous les bombardements russes et les missiles iraniens, des amis de l’opposition syrienne m’ont demandé : « Pourquoi nous laissez-vous mourir ? Pensez-vous vraiment que la démocratie n’est pas pour les Arabes ? »
Peut-être connaissais-je la réponse depuis longtemps, mais je ne voulais pas l’admettre. Aujourd’hui, je la vois se dévoiler clairement sous mes yeux. Le jour même où les Syriens se sont libérés du tyran de Damas, le journal « Le Monde » plaçait l’information à la une, tout comme « The Guardian », mais « La Repubblica » n’a pas supporté longtemps le poids de cet événement et est passée, dès le soir, à la couverture du Grand Prix de Formule 1 d’Abou Dhabi. Et dès les premières heures de ce moment historique, la presse européenne était obsédée par une seule question : sommes-nous à l’aube d’un nouveau califat ?
Ces questions auraient pu sembler innocentes, mais elles portent au fond la même vieille tendance : lorsque les Arabes tentent d’arracher leur liberté, on ne les voit pas comme des individus aspirant à la justice, mais comme une bombe à retardement menaçant la « stabilité » du monde. Quant au tyran, bourreau jusqu’à la veille, il devient soudain un garant de la sécurité, fût-ce au prix du sang de millions de personnes.
Mais la liberté est-elle un instant ? Ou une épreuve qui se prolonge bien après la chute du tyran ? Les Syriens savent que leur joie d’aujourd’hui ne signifie pas la fin de l’épreuve, mais le début d’une nouvelle confrontation, où la victoire se transforme en responsabilité, et l’avenir en lourd fardeau sur les épaules de ceux qui ont longtemps subi l’oppression. Ils ont arraché l’instant de leur délivrance à l’emprise du despote, mais une question va les poursuivre : le monde les laissera-t-il être vraiment libres ?
J’ai appelé la Ligue des avocats syriens libres à Gaziantep, qui m’a confirmé que l’opposition avait réussi à constituer un commandement militaire unifié, regroupant des factions islamistes et laïques, tandis qu’une petite minorité liée à Al-Qaïda restait en dehors. Mais malgré cette cohésion, des voix en Occident continuent de pleurer le tyran déchu, oubliant qu’il n’était pas un garant de la stabilité, mais un fabricant de mort. Certains regrettent « l’ordre » qui bâillonnait les bouches à coups de fouet et semait la peur dans tous les recoins de la Syrie, comme si la stabilité ne pouvait advenir que lorsque les patries deviennent des charniers.
Le père Paolo Dall’Oglio avait raison lorsqu’il disait que la liberté n’a pas de prix, et que les Syriens ne reprendraient leur destin en main que lorsqu’ils auraient retrouvé leur unité. Ce n’est pas une simple belle formule, mais une règle de survie. Car la route qui commence aujourd’hui est semée de mines, et l’instant de la libération ne signifie rien s’il ne se transforme pas en projet de construction, et non de discorde et de fragmentation.
Que dire de plus ? Laissez les Syriens faire la fête : le 8 décembre, ils ont goûté à ce qu’ont goûté nos ancêtres à la chute du fascisme. Ils savent que le plus dur reste à venir, qu’il leur faudra reconstruire une patrie à partir des cendres, et que les grandes puissances pourraient ne pas hésiter à faire avorter leur rêve, car leurs intérêts ne résident pas dans la démocratie, mais dans les cartes tracées avec le sang des peuples. Ils savent aussi qu’ils pourraient se retrouver de nouveau seuls, et que même les pays démocratiques pourraient fermer les yeux, plus soucieux de fermer leurs frontières que d’élargir l’horizon de la liberté.
Mais c’est précisément pour cela que ce qui s’est passé est un miracle, qui a bouleversé les équilibres en Occident comme en Orient.
Je n’arrive toujours pas à imaginer ce que ressent cet homme qui a passé quarante-cinq ans dans un isolement absolu, et qui respire aujourd’hui l’air libre pour la première fois depuis des décennies, après qu’on lui a volé sa vie, année après année. Comment voit-il le soleil ? Comment serre-t-il la main d’une liberté dont il ne reconnaît plus les traits ?
Au moins pour lui, et pour tous ceux qui ont vécu le même cauchemar, laissez les Syriens célébrer cet instant qui semble relever de l’imaginaire. Il est peut-être trop beau pour être cru, mais il est trop réel pour être nié.
