Scénarios de changement politique et de transition démocratique en Égypte

Avec l’aggravation des tensions politiques et sociales, les risques d’une vaste explosion sociale susceptible d’ébranler la stabilité de l’État égyptien et sa capacité à remplir ses missions se multiplient.
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Ashraf Radi

De nombreux observateurs de la situation en Égypte estiment que les risques d’une explosion de grande ampleur, susceptible d’affecter la capacité des appareils de l’État à remplir leurs missions essentielles de maintien de l’ordre public et de la sécurité, vont croissant. Les scènes de la journée du « vendredi de la colère » (28 janvier 2011) restent présentes dans l’esprit de nombreux Égyptiens. Ce jour-là, les forces de sécurité et de police se sont retirées face à des manifestations massives qui ont éclaté dans différents quartiers de la capitale égyptienne et dans d’autres villes ; les protestations se sont accompagnées d’attaques contre des commissariats et des locaux de sécurité, dont certains ont été incendiés, de l’assaut de certaines prisons et de l’ouverture d’autres, ce qui a entraîné des scènes de chaos et une absence de sécurité publique, poussant les citoyens à s’organiser eux-mêmes, de manière spontanée et désordonnée, pour protéger leurs quartiers et leurs logements, jusqu’à ce que les forces armées parviennent à achever leur plan de déploiement, qu’elles ont fait suivre de mesures visant à rétablir la police en tant qu’appareil civil chargé du maintien de la sécurité publique.

Ces scènes sont souvent invoquées, dans le discours politique public, pour mettre en garde contre la répétition des événements survenus dans le cadre de ce que la littérature politique désigne désormais comme la « révolution du 25 janvier », que le discours officiel présente comme un complot étranger visant la sécurité et la stabilité de l’Égypte, dans le cadre de ce qu’il appelle les guerres de quatrième et de cinquième génération, en rappelant à chaque occasion la situation dans des pays voisins comme le Soudan, le Yémen, la Syrie ou la Libye. Le message est ici d’accepter le statu quo, car l’alternative est le chaos et l’insécurité.

Toutefois, les troubles politiques qu’a connus le Bangladesh, un pays à majorité musulmane du sous-continent indien, situé en Asie du Sud entre la Chine et l’Inde, soulèvent de grandes questions sur la stabilité des pays dont les gouvernements mènent des politiques qui aggravent les divisions sociales et le mécontentement populaire, et sur les scénarios futurs que pourrait entraîner un vide du pouvoir, scénarios qu’observent les politologues et les spécialistes de sociologie politique : parmi eux, la possibilité que des groupes non démocratiques s’emparent du pouvoir, ou un recours accru à l’armée dans la gestion de l’État et le renforcement du modèle de gouvernement militaire ; et l’émergence de forces sociales et politiques enclines à l’extrémisme face aux conséquences du renversement du dirigeant, avec les répercussions régionales, voire internationales, que cela pourrait entraîner.

Les événements du Bangladesh ont fourni d’autres arguments qui confortent la conviction croissante de nombreux acteurs politiques et sociaux quant à l’incapacité des gouvernements civils à traiter les problèmes urgents de larges catégories de citoyens ; ils posent aussi plusieurs scénarios possibles de changement politique dans les sociétés qui traversent des crises en raison de défis internes et externes, et de l’incapacité de leurs gouvernements à obtenir l’assentiment des gouvernés.

Malgré les grands risques que comporte toute tentative de changer les gouvernements par la force ou par l’escalade des protestations populaires, le maintien du statu quo et des politiques suivies comporte souvent des risques plus grands, que relèvent les politologues et les sociologues ; ces politiques peuvent même conduire à des protestations spontanées, à des troubles violents et au chaos, qu’aucune force ne pourrait facilement maîtriser, un scénario contre lequel ont mis en garde des personnalités des partis d’opposition et de nombreux observateurs des évolutions politiques et sociales en Égypte.

Le candidat à la présidentielle égyptienne Farid Zahran a ainsi mis en garde, lors de sa première conférence de presse annonçant sa candidature le 3 octobre 2023, puis lors de sa deuxième conférence de presse présentant son programme électoral le 9 novembre 2023, contre les conséquences des politiques suivies, qui pourraient mener au chaos, soulignant l’absence de forces politiques capables de le contenir et d’y faire face, comme ce fut le cas en 2011, en référence au vide politique dont souffre l’Égypte.

Le parcours suivi par l’Égypte après 2011 confirme le danger de l’absence de vie politique, contre lequel avait mis en garde un rapport de l’International Crisis Group, un prestigieux centre de recherche international basé à Bruxelles, publié en septembre 2003, quelques mois après l’invasion américaine de l’Irak et le renversement du régime de Saddam Hussein et du parti Baas, intitulé « Le défi de la réforme politique : l’Égypte après la guerre d’Irak ». Le rapport soulignait le lien étroit entre l’absence d’une vie politique crédible en Égypte, comme dans la plupart des pays de la région, et des questions qui affectent la stabilité de ces États à long terme, même si cette absence ne conduit pas nécessairement à des conflits violents. Les pressions en faveur du changement, qui ont culminé avec les soulèvements de 2011, ont été une autre occasion manquée d’opérer des changements radicaux susceptibles de traiter ces questions et de corriger les déséquilibres dont souffre la relation entre les composantes du système politique, d’une part, et la relation entre l’État et la société, d’autre part, et enfin les problématiques liées à la reconstruction des structures étatiques héritées de l’ère coloniale de manière à permettre l’évolution des sociétés, ce que la littérature sur le développement politique appelle les problèmes de construction de l’État.

Trois scénarios possibles

Ces trois problématiques liées à l’absence de vie politique déterminent les scénarios possibles pour l’avenir en Égypte, et dans d’autres pays de la région. De manière générale, on peut évoquer trois scénarios pour les trajectoires que pourrait emprunter l’évolution politique de l’Égypte à court et moyen terme. Le premier scénario est celui de la réforme dirigée, qui maintient le statu quo des rapports de force dans le système politique et la société afin d’atténuer les contradictions pour éviter une explosion, sans modifier aucun des axes que poursuit le gouvernement et qui expriment sa conception du changement politique pour l’avenir, indépendamment des coûts sociaux exorbitants de ces changements : la recomposition de la société au profit d’une nouvelle classe sociale détentrice de la richesse, intégrée aux centres économiques mondiaux et contrôlant d’énormes ressources financières, l’appauvrissement continu de franges de la classe moyenne et le passage complet d’une économie productive à une économie de services, reposant sur l’accomplissement de fonctions déterminées dans le système capitaliste mondial. L’élite au pouvoir ne mesure pas les conséquences catastrophiques du comportement de cette nouvelle classe sociale, dont la plupart des membres ont bâti leur fortune grâce à la spéculation immobilière, à l’investissement sur les marchés financiers internationaux ou à l’entrée dans de grandes entreprises internationales, ni la gravité des terribles inégalités de revenus et de ce que pourraient entraîner les divisions sociales produites par ces politiques. Ces politiques sont renforcées par une série de législations et de mesures sécuritaires visant à traiter les voix opposantes et mécontentes, à accroître la répression et à confisquer les libertés.

En raison de la nature du système politique, qui concentre les pouvoirs entre les mains du président de la République, il est impossible de savoir si ces choix politiques sont liés aux orientations d’une élite politique et sociale ou s’ils expriment seulement les orientations et la vision du président ; mais il ne fait aucun doute que des forces sociales bénéficient de ces politiques et les défendent. De même, ces politiques entraînent une dégradation accrue du niveau de vie de la grande majorité des Égyptiens et conduisent à la décomposition du système politique, tandis que l’approfondissement des contradictions de classe accroît les risques de conflit social violent.

Le deuxième scénario est la victoire du courant réformateur au sein du système politique, et le traitement du problème de l’absence de vie politique comme une crise dont souffre le régime, et non comme une occasion qu’il cherche à exploiter. L’une des grandes causes liées à ce problème, et aussi l’une des grandes conséquences de sa persistance, concerne le concept de l’État, qui a connu de nombreuses transformations sous l’effet du progrès technique et scientifique et de la complexification du système capitaliste mondial avec l’essor de la mondialisation : le monde a dépassé le concept de l’État au profit de formes plus complexes de gestion efficace, liées au concept de bonne gouvernance. Le président Abdel Fattah al-Sissi a critiqué, à plusieurs reprises, les conceptions dominantes de l’État ; ces critiques sont apparemment liées aux facteurs structurels et culturels, à l’héritage du despotisme social, culturel et politique et à la culture patriarcale enracinée dans la société, et elles visent dans une certaine mesure la bureaucratie de l’État central. La question est de savoir si ces critiques portent sur le concept de l’État national lié à la culture de la bureaucratie militaire et sécuritaire, et si elles peuvent avoir un quelconque effet alors que les courants civils sont incapables de développer un concept pratique et clair de transition démocratique reposant sur des mécanismes exécutifs précis, de se doter d’une vision du développement des institutions de l’État civil démocratique et de formuler une alternative qui nous sorte de l’enfermement de la lutte pour le pouvoir qui dure depuis des décennies, où l’État et son noyau dur font face aux Frères musulmans, l’aile la plus organisée du mouvement islamiste, qui tire sa légitimité d’un discours religieux trouvant un écho auprès des forces conservatrices socialement dominantes ; une situation qui a rendu l’action politique en Égypte prisonnière de cette dualité, laquelle conduit souvent à un état de polarisation qui disparaît lorsque les contradictions internes s’exacerbent au point d’ouvrir la voie à une transformation radicale des rapports de pouvoir.

Bien que le président soit conscient de la faiblesse des forces politiques en Égypte et qu’il évoque régulièrement son appui sur le soutien populaire pour compenser l’absence de soutien politique, on ne voit pas clairement dans quelle mesure l’absence de soutien politique constitue l’une des principales raisons qui font obstacle à la réforme politique et culturelle, et à l’adoption de mesures audacieuses pour la réaliser, malgré les tentatives répétées du président de pousser ces réformes nécessaires à la transition vers l’État civil démocratique ; car les forces conservatrices de la société et le courant religieux restent une source majeure de légitimité, et le pouvoir veille à ne pas se mettre ces forces à dos, du moins en avançant des mesures qui ne recueillent pas leur approbation et leur soutien. En conséquence, l’idée d’une réforme culturelle et institutionnelle globale a été abandonnée au profit de celle d’un changement dirigé, par étapes calculées et prudentes.

Il pourrait être utile d’étudier l’effet de telles politiques sur d’autres sociétés similaires, comme la société marocaine, qui offre un autre modèle de gestion politique favorable aux classes sociales qui dominent le pouvoir, avec un recours accru aux mesures sécuritaires pour empêcher les protestations contre les effets sociaux des politiques, au nom du « maintien de la sécurité publique ». Cette situation a contribué à transformer la lutte sociale et syndicale contre la hausse vertigineuse des prix des denrées alimentaires en une lutte politique dénonçant la répression, l’étouffement de la liberté d’expression et les pratiques contraires au texte de la Constitution, et à faire ressortir les contradictions sociales entre ceux qui accaparent les richesses du Maroc, dont le nombre ne dépasse pas les doigts des deux mains, parmi lesquels le chef du gouvernement, propriétaire de stations-service, et les millions de Marocains qui vivent dans des quartiers informels et des bidonvilles, privés du minimum vital nécessaire à une vie digne. Certes, il y a les politiques et les programmes du gouvernement égyptien d’éradication des quartiers informels et d’application de programmes d’aides et d’allocations sociales, comme le programme « Vie décente » ; mais ces politiques réussissent à masquer le fossé social qui se creuse, et ne dureront pas longtemps si elles ne sont pas soutenues par des programmes de développement humain, des plans de transition vers une économie productive et de création d’emplois, et d’autres plans de lutte contre la pauvreté, autant de défis économiques difficiles à relever pour réaliser la justice sociale.

Réforme politique ou changement dirigé ?

Le troisième scénario, dont la réalisation est improbable à court ou moyen terme au vu de l’analyse des résultats du Dialogue national, est celui de la réforme politique qui pose les bases et les fondements nécessaires à la transition vers un régime civil démocratique, fondement d’un système stable fonctionnant par l’alternance au pouvoir. Le système politique fondé après le renversement de la monarchie et l’instauration de la République, dans lequel l’armée joue un rôle central de soutien et de préservation, n’a manifesté aucune intention d’évoluer vers un régime civil, démocratique et constitutionnel, fondé sur le principe de la souveraineté populaire, consacrant l’État de droit et engageant la supervision d’un programme de développement politique qui corrige les trois déséquilibres évoqués, au premier rang desquels le déséquilibre des relations entre l’État et la société ; car l’équilibre entre l’État et la société, plus précisément, et entre la société et le système politique, plus largement, est le pilier fondamental de toute stabilité politique souhaitée, et la base de la réforme des relations civilo-militaires, qui constituent l’une des problématiques essentielles de la construction de l’État et de l’instauration d’un gouvernement civil démocratique.

C’est ici que le modèle de l’État central, à l’héritage historique ancré dans les profondeurs de l’histoire égyptienne, fait obstacle à une telle transformation. Le politologue égyptien Nazih Ayubi (1944-1995) estimait que l’État central et l’hypertrophie de l’État au détriment de la société constituent l’une des grandes problématiques de l’évolution politique en Égypte et dans les autres pays arabes ; mais son analyse du concept d’État et de sa formation dans la région arabe, et de la structure de la société, révèle d’autres déséquilibres plus profonds, qui influent sur les conceptions dominantes du pouvoir. Ces déséquilibres permettent l’expansion des mouvements politiques à référence religieuse pour combler le vide créé par l’étouffement des partis politiques et la nationalisation de l’action politique, voire l’instrumentalisation de ces groupes au besoin pour conférer une légitimité au régime, face à d’éventuels soulèvements populaires, pour contenir des protestations sociales contre les politiques du régime ou pour faire face à des pressions extérieures. À cette thèse s’est associée la valorisation du rôle administratif de l’État au détriment de sa fonction politique, exprimée par la promotion du concept de technocrate comme substitut à celui de politique, ce qui consacre la réalité de l’absence de vie politique.

Nombre des problématiques liées à la pratique, qui ont porté atteinte au concept d’État de droit et d’État légal, sont liées à l’enracinement de ce concept d’État central hypertrophié, dont les institutions tendent souvent à faire primer la logique de la force sur celle du droit et de la justice, avec la corruption généralisée qui en découle, issue des alliances sociales du pouvoir, lequel estime souvent que la loi et la Constitution restreignent sa liberté d’action et sa capacité à gérer la société, et lui lient les mains pour orienter les ressources dans la direction qu’il souhaite, au service des intérêts sociaux qu’il privilégie, en les faisant primer sur tout autre intérêt ou toute autre conception des priorités ; et le recours, pour imposer ces décisions, à des mécanismes qui passent de plus en plus des méthodes et outils de persuasion, de négociation avec les forces sociales affectées par ces décisions et de justification, sur lesquels il s’appuyait auparavant, au recours à la force coercitive et à la répression des forces lésées. Mais l’observation la plus importante est que ces pratiques passées s’appuyaient sur une large conviction des classes moyennes en général, et des classes moyennes urbaines plus précisément, quant à la centralité du rôle de l’armée dans la vie politique et la gestion des affaires de l’État et du gouvernement, et sur leur acceptation de ce rôle.

Aucun changement du modèle des relations civilo-militaires en Égypte n’est à espérer à moyen terme, et ce changement ne se produira qu’à travers une série de négociations pour sortir de la crise actuelle, qui seront très probablement imposées par des pressions sociales internes et d’autres, externes, liées à de grands intérêts d’investissement régionaux et mondiaux.

Ce qui s’est passé à la suite de la décision du président Hosni Moubarak, le 11 février 2011, de quitter le pouvoir et de confier au Conseil suprême des forces armées la gestion des affaires du pays, est une répétition du scénario d’intervention de l’armée pour soutenir le pouvoir, survenu en 1977 (après le soulèvement populaire du pain) et en 1986 (après les événements des Forces de sécurité centrale). Ce rôle de l’armée a été consacré par l’amendement apporté en 2019 au premier alinéa de l’article 200 de la Constitution de 2014, qui a étendu le rôle des forces armées à la protection et à la préservation de la Constitution et des principes de la démocratie, au maintien du caractère civil de l’État, des acquis du peuple et des droits et libertés des individus, des missions qui relèvent au premier chef des institutions civiles de l’État. Bien que l’amendement ait consacré la domination de l’institution militaire sur les institutions civiles, on ne sait pas s’il a fermé la porte à la possibilité d’un accord avec des composantes du mouvement islamiste pour gérer la période de transition, comme en 2011, afin de contourner les revendications de réformes radicales en vue de la transition vers un régime démocratique.

Le renoncement à la publication d’un document consacré aux droits des femmes, qui devait être annexé au document sur le statut fondamental de l’État, lequel avait posé l’idée de l’« État national démocratique, constitutionnel et moderne », publié le 19 mai 2011 comme solution de compromis entre la vision réclamant une référence civile pour la Constitution et celle insistant sur sa référence religieuse, et paru parmi les documents d’Al-Azhar, a été un indicateur des limites que peut atteindre la réforme politique et culturelle de l’État. Cette position reflète le fait que le changement politique en Égypte est régi par une problématique fondamentale : ceux qui ont la capacité d’opérer le changement constituent le pouvoir même que vise ce processus de changement. Cette problématique, et les défis qu’elle pose, ne peuvent être compris sans préciser ce que l’on entend par changement politique, ni définir le concept de pouvoir en général, et celui de pouvoir politique plus précisément, ainsi que les dimensions qu’il recouvre en matière d’arrangements, de relations et d’interactions entre ses composantes. Ce paradoxe apparaît à la lumière des défis actuels auxquels fait face l’État égyptien, à savoir les fortes pressions économiques et sociales sur le plan intérieur, en plus des défis auxquels il est confronté sur le plan extérieur, découlant des conflits au niveau régional, et des effets qu’ils comportent, qui contribuent à aggraver la crise prolongée qu’il affronte et accroissent les risques d’instabilité et d’effondrement des institutions, compte tenu des niveaux de violence susceptibles de se propager que recèlent ces conflits armés.

La crainte répandue d’une explosion sociale conduisant au chaos politique repose sur ce que constatent les observateurs et les chercheurs : une dégradation générale du niveau de vie due aux charges financières que supportent des millions de familles égyptiennes, en raison des politiques économiques qui augmentent l’inflation et le chômage et provoquent une forte dépréciation de la monnaie locale, et qui révèlent un parti pris social clair du pouvoir contre les couches inférieures de la classe moyenne. C’est ce qu’exprime l’indicateur du niveau de pauvreté : de nombreux rapports font état d’une augmentation de la proportion et du nombre de pauvres en Égypte au cours des dernières années, selon les indicateurs du coût de la vie publiés par des institutions et organismes officiels nationaux et internationaux. Mais ces estimations n’influencent apparemment pas les politiques économiques et sociales menées par le gouvernement, et rien n’indique un changement de ces politiques, malgré le remaniement ministériel récent. Les décisions qui ont précédé l’annonce de ce remaniement, en particulier la décision de privatiser les hôpitaux publics, et les personnalités choisies pour occuper des postes ministériels indiquent que le gouvernement poursuit son programme de réforme économique et ignore les discussions croissantes, au cours des cinq dernières années, sur d’éventuelles explosions sociales, du fait de son refus d’intervenir par un programme de réformes pour atténuer la tension sociale et politique. Il est clair que l’approche sécuritaire dure adoptée par le régime face à ces problèmes accroît les risques de ces vastes explosions populaires, qui s’accompagneront très probablement de niveaux sans précédent de violence sociale et politique, selon des prévisions et des estimations qui circulent dans les médias.

Ces risques sont accrus par le net recul de la capacité de l’État à répondre aux défis posés par les évolutions sur la scène régionale, liées à la guerre en cours à Gaza et à la possibilité de son extension à une guerre régionale plus large. Dans cette situation, il devient légitime, voire urgent, de s’interroger sur les différents scénarios d’avenir, sur la manière dont le système politique répondra aux pressions et traitera les différentes alternatives disponibles qui favorisent un changement permettant de reconstruire un champ politique ouvert aux différentes forces politiques et de consacrer une formule d’alternance pacifique au pouvoir, ce qui réduit les risques de violence ou renforce les arrangements et cadres institutionnels pour la contenir ; et sur la manière dont de telles alternatives peuvent conduire à la transition démocratique souhaitée, pilier fondamental de la construction de l’État civil, démocratique et moderne.

Il devient également nécessaire d’alerter sur les dangers de la poursuite des politiques actuelles, qui ne répondent pas à ces pressions et ferment la voie au développement d’alternatives, de la poursuite de la nationalisation et de la confiscation de l’action politique, cantonnée à des cercles restreints et loyaux au pouvoir, et du refus d’engager le processus de réforme souhaité, qui harmonise réforme économique et réforme politique dans ses dimensions législatives et institutionnelles ; et d’alerter sur le fait que l’absence d’un processus de réforme politique accompagnant la réforme économique empêche le système politique de s’adapter aux conséquences de la réforme économique, menée à un rythme accéléré, et de les absorber. Le concept de système politique employé ici est plus large que celui de gouvernement ou de pouvoir politique : il englobe les élites politiques et sociales capables d’influer sur leur environnement immédiat, ou ce que l’on appelle l’élite stratégique, incarnée par les institutions de l’État et ses appareils de sécurité, les partis politiques et les organisations de la société civile, comme les syndicats ouvriers et professionnels, les associations d’hommes d’affaires et les fédérations d’industriels, ainsi que les structures sociales traditionnelles.

Il faut souligner que cette crise aux dimensions multiples et très aiguë ne peut être traitée qu’à travers une approche globale, et non par des solutions économiques ponctuelles. Il n’y a plus de place pour un programme de réforme économique semblable à celui réalisé par le gouvernement d’Atef Sedki dans les premières années du règne du président Hosni Moubarak ; il ne suffit plus de redresser les indicateurs macroéconomiques et financiers de l’économie égyptienne, et il n’est plus possible de compter sur l’augmentation des dépenses publiques pour obtenir des résultats tangibles sur la vie des ménages et l’économie, d’autant que l’essentiel de ces dépenses provient de l’endettement, accumule davantage de charges à moyen et long terme, et aggrave les problèmes au lieu de les résoudre. Les indicateurs de la crise économique et sociale constituent une bombe à retardement, en raison de l’accélération des effondrements sociaux qui accompagnent l’incapacité du pouvoir à entreprendre toute action de sauvetage, et annoncent une explosion sociale à tout moment. Les transformations ne se limitent plus à la hausse des taux de pauvreté, de chômage et d’émigration : elles comprennent aussi une montée inquiétante de la violence sous toutes ses formes.

Mais le problème est que les forces qui se présentent comme une alternative au pouvoir en place, si elles existent, ne sont pas encore prêtes et n’offrent pas d’alternatives convaincantes aux citoyens, tandis que le pouvoir en place continue de profiter de l’emprise et de la voracité du système clientéliste, sur lequel il s’appuie face à l’opposition. Il est peu probable qu’un changement de gouvernement à tous ses niveaux produise le changement souhaité, à savoir le régime civil démocratique, s’il ne s’attaque pas aux valeurs fondatrices du système en place et au choix du système le plus adapté pour reconstruire le champ politique. Réfléchir au modèle de la république parlementaire proposé par les élites politiques égyptiennes dans le projet de Constitution de 1954, jeté à la poubelle, pourrait être une issue à cette situation ; on pourrait aussi réfléchir à d’autres alternatives qui consacrent l’idée du gouvernement constitutionnel et de l’État de droit, et redonnent vie à une vie politique morte.

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Ashraf Radi
Écrivain et analyste politique égyptien, ancien journaliste à Reuters et dans plusieurs plateformes de presse

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