« Cargaison refusée » : le chlorpyrifos ferme les portes de l’Europe aux récoltes égyptiennes

L’Europe a refusé 103 conteneurs égyptiens contaminés au chlorpyrifos, malgré les interdictions officielles.

Barbara Youssef

Début mars 2025, le poste de contrôle frontalier du port néerlandais de Rotterdam a refusé l’entrée d’une cargaison d’oranges en provenance d’Égypte, après que des analyses de laboratoire ont révélé des résidus de chlorpyrifos, une substance toxique interdite dans l’Union européenne depuis 2020, en application de l’article 66 du règlement européen 2017/625 relatif aux contrôles des denrées alimentaires et des aliments pour animaux.

Malgré l’engagement officiel de l’Égypte à interdire l’utilisation du chlorpyrifos sur les cultures destinées à l’exportation depuis 2021, les registres européens font état du refus de 103 conteneurs égyptiens entre février 2022 et mars 2025. Tous transportaient des produits alimentaires ou des aliments pour animaux ne respectant pas les normes de sécurité et contenant des résidus du pesticide interdit.

Cette enquête révèle qu’une entreprise égyptienne continue d’importer la matière première du chlorpyrifos et que cette substance circule toujours sur les marchés des pesticides agricoles. Ce constat soulève des questions cruciales sur l’efficacité des contrôles locaux et sur la manière dont ces cargaisons non conformes parviennent à quitter l’Égypte pour atteindre les frontières européennes.

Le chlorpyrifos est un insecticide organophosphoré, connu pour sa toxicité pour le système nerveux et sa capacité à provoquer des altérations génétiques. En raison de ses risques sanitaires et environnementaux, l’Union européenne l’a officiellement interdit le 10 janvier 2020, sur la base d’une évaluation de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui a conclu qu’aucun niveau d’exposition à cette substance ne pouvait être considéré comme sûr. Une décision similaire a suivi aux États-Unis : en décembre 2024, l’Agence de protection de l’environnement (EPA) a annoncé l’interdiction de son utilisation sur la plupart des cultures alimentaires. Le Canada et l’Australie l’ont également interdit ou restreint, mais il reste utilisé dans plusieurs pays en développement, dont l’Égypte.

Pour les seules années 2020 et 2021, l’Europe a reçu 73 alertes concernant des cargaisons agricoles égyptiennes contenant des résidus de pesticides interdits, au premier rang desquels le chlorpyrifos. L’Union des syndicats d’agriculteurs et d’éleveurs en Espagne a alors réclamé un renforcement des contrôles. Début 2023, elle a recommandé de porter à 30 % le taux de contrôles supplémentaires des exportations égyptiennes d’oranges et de poivrons, de prolonger les contrôles d’une année entière et de suspendre automatiquement tout produit dont les alertes dépasseraient 5 % par mois. La Commission européenne a effectivement adopté le règlement n° 174 de 2023, portant le taux de contrôle à 30 %, avant de le ramener à 20 % en 2024.

Au cours de notre suivi de ces cargaisons, nous avons obtenu des documents attestant du refus, en mars 2025, d’une cargaison d’oranges égyptiennes destinée aux Pays-Bas. Dans des déclarations exclusives, l’Autorité néerlandaise de sécurité des aliments et des produits de consommation (NVWA) a confirmé que les analyses avaient été effectuées le 5 mars au poste de contrôle frontalier de Rotterdam. Elles ont révélé des résidus de chlorpyrifos, entraînant le refus de la cargaison en application du règlement d’exécution européen 2019/1793, qui impose le contrôle de toutes les cargaisons agricoles provenant de pays à haut risque.

Les refus répétés de cargaisons égyptiennes ces dernières années indiquent une défaillance structurelle du système de contrôle agricole, alors que la substance est officiellement interdite sur les cultures destinées à l’exportation depuis 2021. Sa détection persistante aux frontières européennes signifie que la production de chlorpyrifos en Égypte n’a pas cessé et que sa circulation sur les marchés locaux se poursuit. Ce constat a conduit l’équipe d’enquête à retracer la production des insecticides contenant cette substance sur le marché égyptien, ainsi que leur introduction dans les chaînes d’exportation.

Face à la multiplication des avertissements internationaux, le ministère égyptien de l’Agriculture a adopté l’arrêté n° 386 de 2021 instituant un « système de codification ». Celui-ci attribue un code unique (QR code) à chaque exploitation ou exportateur, afin de permettre le suivi d’une récolte depuis sa culture jusqu’au consommateur. Ces codes sont associés à des données précises : emplacement de l’exploitation, type de culture, méthodes de traitement et analyses de laboratoire. Toute violation des conditions doit entraîner le retrait temporaire de l’agrément de l’exploitation et la suspension des relations commerciales avec elle jusqu’à l’achèvement des investigations.

Pourtant, malgré la mise en œuvre de ce système, les cargaisons contaminées continuent de sortir du pays. Cela interroge l’efficacité de son application et ouvre la voie à des investigations plus approfondies sur les réseaux de production, de distribution et de responsabilité au sein du marché égyptien.

Extrait de la réglementation relative à l’exportation de produits agricoles vers l’Union européenne.
Extrait de la réglementation relative à l’exportation de produits agricoles vers l’Union européenne.
Extrait de la réglementation relative à l’exportation de produits agricoles vers l’Union européenne.
Extrait de la réglementation relative à l’exportation de produits agricoles vers l’Union européenne.

Le chlorpyrifos toujours utilisé dans les exploitations

Malgré les décisions officielles interdisant le chlorpyrifos en Égypte depuis 2021, les observations de terrain indiquent qu’il continue de circuler sur le marché agricole. Début 2025, l’équipe d’enquête a contacté le représentant d’un fabricant de pesticides au sujet d’un produit dont le ministère égyptien de l’Agriculture avait retiré l’autorisation. Il nous a confirmé que le pesticide était toujours vendu sur les marchés locaux et que les agriculteurs pouvaient facilement se le procurer, sans contrôle.

Ce témoignage n’était pas isolé. Nos recherches dans la base de données du Comité des pesticides ont montré qu’un produit nommé « Top Fos », contenant 48 % de chlorpyrifos, n’était pas enregistré parmi les pesticides autorisés pour un usage agricole. Pourtant, des distributeurs ont continué à le promouvoir sur leurs pages Facebook officielles jusqu’en janvier 2025, en le présentant comme un insecticide efficace contre des ravageurs tels que la mouche des fruits et les pucerons.

Lors d’une visite de terrain dans le gouvernorat de Dakahlia, en avril 2025, l’équipe d’enquête a constaté l’utilisation de « Top Fos » dans une exploitation d’agrumes de 20 feddans. Nous y avons rencontré Ibrahim Ali (pseudonyme), l’un des ouvriers, qui pulvérisait le pesticide sur les arbres, un châle couvrant son visage. Ibrahim a expliqué que le produit était acheté sur le marché local sans condition particulière et utilisé régulièrement pour lutter contre les insectes nuisibles à la croissance des arbres.

Cette scène montre que l’interdiction annoncée n’a pas permis de maîtriser réellement le marché et que la substance toxique reste utilisée dans les chaînes de production agricole. Elle soulève des questions plus larges sur l’efficacité du contrôle des usines, des points de distribution et de la sécurité des produits agricoles destinés tant à l’exportation qu’à la consommation locale.

Bien que son exploitation ne figure pas dans le « système de codification » agréé par le ministère de l’Agriculture, Ibrahim affirme que ses récoltes sont exportées : « Nous travaillons avec des représentants ou des intermédiaires liés à des stations de collecte. Pendant la période de maturation des agrumes, en décembre, ils viennent examiner les fruits : leur forme, leur taille, la texture lisse de leur peau et l’absence de maladies. Le prix est fixé sur cette base. Cette année, les prix vont de 8 000 à 10 000 livres la tonne, soit de 158 à 197 dollars américains. »

Utilisation du pesticide Top Fos dans une exploitation.
Utilisation du pesticide Top Fos dans une exploitation.

Saïd Khalil, professeur de génie génétique au Centre de recherche agricole, explique que l’un des principaux problèmes du système de codification réside dans le mélange des récoltes au sein des stations de collecte : des produits provenant d’exploitations non codifiées sont fréquemment ajoutés à ceux d’exploitations codifiées.

Selon Khalil, ce mélange s’explique par le prix plus élevé des récoltes codifiées. Certains négociants et agriculteurs recourent à cette manipulation pour profiter de l’écart de prix. C’est ce que confirme l’agriculteur Ibrahim, qui affirme que les produits de son exploitation partent à l’exportation. Les données sur les cargaisons agricoles égyptiennes refusées en Europe en raison de la présence de chlorpyrifos en témoignent également.

L’utilisation du chlorpyrifos, classé parmi les pesticides modérément dangereux par l’Organisation mondiale de la santé, ne se limite pas aux grandes exploitations : il a aussi gagné les petites fermes.

En 2023, deux chercheurs égyptiens ont étudié des cultures maraîchères dans l’est du delta du Nil. Ils ont détecté des résidus de 25 substances chimiques différentes : 88,37 % des échantillons étaient contaminés et 31,4 % dépassaient les limites maximales autorisées, tandis que 66,23 % contenaient plusieurs types de pesticides. Le chlorpyrifos était la substance la plus répandue, avec une présence dans 25,6 % des échantillons, malgré ses effets néfastes sur les sols et les cultures.

Selon la classification de toxicité de l’Organisation mondiale de la santé (OMS, 2019), 36 % des composés détectés étaient modérément dangereux (classe II) et 24 % légèrement dangereux (classe III), d’après la même étude. Lors d’une autre visite de terrain, dans le gouvernorat de Minya, l’absence de normes d’utilisation des pesticides était manifeste : des agriculteurs y mélangeaient les substances au hasard, sans vérifier leur toxicité.

Utilisation de pesticides dans des exploitations locales.
Utilisation de pesticides dans des exploitations locales.

En interrogeant Youssef Khalil (pseudonyme), un agriculteur du gouvernorat de Minya, sur les proportions de ses mélanges de pesticides, nous avons été surpris de constater qu’il se fiait aux estimations de ses collègues plutôt qu’à des consignes précises. Lorsqu’il a demandé à un voisin quelle quantité utiliser, il a obtenu cette réponse approximative : « Un kilo ou un kilo et demi de pesticide pour mille litres d’eau par feddan. »

Nous avons également rencontré un enfant de 15 ans qui préparait lui-même les mélanges chimiques et pulvérisait les cultures, en l’absence totale de contrôle et d’encadrement.

Selon Mahmoud Ahmed (pseudonyme), propriétaire d’une exploitation d’agrumes, l’absence de conseils du ministère de l’Agriculture et des administrations locales a conduit les agriculteurs à utiliser les pesticides au hasard, aussi bien lors de leur achat que de leur pulvérisation sur les cultures, sans supervision effective du ministère.

Dans le même contexte, un responsable de l’inspection agricole, qui a refusé que son nom soit publié, décrit un marché des pesticides agricoles chaotique en raison de l’absence de contrôle et d’examen préalable. Les pesticides sont utilisés sans supervision technique, ce qui conduit à commercialiser les récoltes sur les marchés locaux ou à les exporter sans s’assurer de l’absence de résidus nocifs.

À la suite de ces informations, nous avons examiné les comptes des entreprises produisant des pesticides contenant du chlorpyrifos. Nous avons recensé 36 produits faisant l’objet de publicités et contenant cette substance, ce qui laisse penser qu’ils pourraient toujours être disponibles et circuler sur le marché égyptien. Des entreprises nationales et locales ont proposé certains de ces produits entre janvier 2023 et mars 2025. Certaines publicités contiennent des indications sur la possibilité d’utiliser le pesticide sur des produits alimentaires.

Pesticides contenant du chlorpyrifos proposés sur des plateformes publicitaires.
Pesticides contenant du chlorpyrifos proposés sur des plateformes publicitaires.

Les bases de données commerciales révèlent par ailleurs que l’Égypte a importé de Chine au moins 18 cargaisons de chlorpyrifos brut en 2023. Selon la base de données du Comité des pesticides agricoles, l’entreprise nationale Al-Nasr pour les produits chimiques intermédiaires est actuellement la seule à disposer d’une autorisation officielle d’importation de cette substance.

Depuis l’importation de la matière première, entre janvier 2024 et mars 2025, les autorités de l’Union européenne ont bloqué 26 cargaisons égyptiennes en raison de résidus de chlorpyrifos.

Un enfant pulvérise des pesticides dans une exploitation.
Un enfant pulvérise des pesticides dans une exploitation.

Les « mesures » d’interdiction des pesticides au chlorpyrifos

Malgré une série de décisions interdisant l’utilisation du chlorpyrifos, les cargaisons agricoles égyptiennes ont continué à être refusées aux frontières européennes en raison de résidus de cette substance interdite. En 2021, le Comité des pesticides agricoles a interdit les pesticides contenant du chlorpyrifos sur les produits destinés à l’exportation. Le 8 mars 2022, il a étendu cette décision à toutes les cultures alimentaires en Égypte, avec une date limite de circulation de ces pesticides fixée au 30 juin de la même année.

Renforcement du contrôle de l’utilisation du chlorpyrifos sur les cultures destinées à l’exportation.
Renforcement du contrôle de l’utilisation du chlorpyrifos sur les cultures destinées à l’exportation.

Cette interdiction n’a toutefois pas produit de résultats concrets. Pour la seule année 2022, les autorités européennes ont refusé l’entrée de 64 cargaisons agricoles égyptiennes, ce qui a conduit l’Union européenne à maintenir le taux de contrôles supplémentaires à 20 %, notamment pour les agrumes.

Pour tenter d’éviter ces refus, l’Administration centrale de la quarantaine agricole a imposé en mars 2023 des analyses de laboratoire obligatoires pour les cargaisons d’agrumes exportées vers l’Europe, dès lors que l’entreprise avait déjà reçu une notification de refus de ses cargaisons depuis septembre 2022.

Malgré ces mesures, les infractions se sont poursuivies. En mai 2023, la Commission européenne a décidé de porter de nouveau le taux de contrôles supplémentaires à 30 %, après la détection persistante de résidus de chlorpyrifos dans les cargaisons égyptiennes. Cela a suscité des doutes quant à l’efficacité des mécanismes de contrôle locaux et au respect des interdictions par les producteurs et les exportateurs.

Malgré l’annonce gouvernementale d’une interdiction du chlorpyrifos en agriculture, le livret des « Recommandations approuvées pour les pesticides agricoles », publié par le Comité des pesticides en 2023, présentait une contradiction frappante : il recommandait l’utilisation, dans la culture du coton, de plusieurs pesticides contenant la substance interdite. La comparaison avec l’édition de 2015 montre que certains pesticides désormais réservés au coton étaient auparavant utilisés sur les fruits et légumes. Cela ouvre la voie à leur réutilisation indirecte sur les cultures alimentaires et révèle que ces pesticides restent autorisés et disponibles sur le marché.

En mai 2024, le Comité d’enregistrement des désinfectants et des insecticides de l’Autorité égyptienne du médicament a décidé d’interdire l’utilisation du chlorpyrifos contre les larves de moustiques en milieu agricole, en raison de sa contamination persistante des cultures. Il a toutefois maintenu son usage comme insecticide domestique, en accordant aux entreprises six mois pour écouler leurs stocks. De son côté, le ministère de l’Agriculture a supprimé toute référence à cette substance dans son livret de recommandations de 2024 et a officiellement cessé de l’autoriser.

Cette succession de décisions n’a pourtant pas eu d’efficacité tangible : l’Union européenne a continué de constater des infractions liées à la présence de résidus de la substance interdite dans des cargaisons agricoles égyptiennes, soulevant des interrogations sur l’application réelle de ces mesures.

Le système de « codification » mis en place par le ministère de l’Agriculture pour contrôler la qualité des exportations agricoles reste d’application limitée : il ne couvre que 11 cultures. Cela réduit son efficacité pour garantir la qualité des autres récoltes et laisse subsister des failles permettant la contamination par des pesticides interdits.

Amer Al-Chorbagui, député et secrétaire adjoint du secrétariat à l’agriculture et aux agriculteurs du parti Mostaqbal Watan, prévient que la persistance de ces infractions nuit directement à la réputation agricole de l’Égypte et expose son économie à de lourdes pertes, lorsque les cargaisons sont refusées ou détruites sur les marchés étrangers.

L’arrêté ministériel n° 562 de 2019 impose à la quarantaine agricole des contrôles réguliers sur chaque cargaison destinée à l’Union européenne : un premier examen visuel, puis des analyses de laboratoire pour détecter les résidus de pesticides, les métaux lourds, les mycotoxines et les éléments microbiens et viraux, avant la délivrance d’un certificat phytosanitaire conformément à l’Accord sur les mesures sanitaires et phytosanitaires (SPS) de l’Organisation mondiale du commerce.

Les journalistes Cyril Rothman et Wissam Hamdi ont contribué à cette enquête.
Cette enquête a été réalisée avec le soutien d’ARIJ.

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Barbara Youssef
Journaliste d’investigation.

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