Contrats d’asservissement… Les droits des livreurs en Égypte broyés sous les roues des profits des sociétés de livraison

L’enquête révèle que 63 % des livreurs en Égypte ont subi des accidents et des blessures au travail, alors que 2 % seulement ont été indemnisés, sur fond de contrats d’asservissement, de « reçus de confiance » (reconnaissances de dette) et d’absence quasi totale d’assurance et de contrôle.
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Aya Yasser

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Rasha Ammar

Le matin du 24 septembre 2023, Ahmed Tarek roulait à moto vers son travail, vêtu de l’uniforme orange frappé du logo de la société « Talabat ». Soudain, une voiture noire sans plaques d’immatriculation est apparue devant lui, roulant à vive allure. Il a tenté de dévier sa moto pour l’éviter, mais la voiture l’a percuté et l’a projeté à plusieurs mètres sur l’asphalte, avant que son conducteur ne prenne la fuite.

Le temps s’est arrêté quelques secondes. Son corps a violemment heurté le sol, et les passants se sont précipités pour le secourir. Le sang coulait de sa jambe gauche, entièrement broyée. Ahmed a été transporté à l’hôpital, où il a subi 18 opérations chirurgicales d’un coût total de plus de 800 000 livres égyptiennes (environ 26 000 dollars). Mais ces opérations n’ont pas mis fin à ses souffrances : il souffre toujours d’une invalidité qui l’empêche de marcher et d’exercer le moindre travail.

Bien que la société ait prélevé chaque mois, pendant cinq ans, une somme sur son salaire au titre de l’assurance maladie, elle a refusé d’assumer la responsabilité de l’accident ou de couvrir ses frais de soins. Ahmed raconte : « La société m’a payé 50 000 et j’ai payé le reste… La première opération a coûté 68 000 (après la remise, environ 64 500 livres égyptiennes), ensuite j’ai subi 18 autres opérations, et ni la société ni le bureau pour lequel je travaille n’ont pris de mes nouvelles depuis. »

Facture de l’hôpital pour Ahmed Tarek (document en arabe)
Facture émise par l’hôpital pour le travailleur Ahmed Tarek (document en arabe)

 

Les souffrances d’Ahmed ne se sont pas arrêtées à son invalidité physique : elles ont atteint sa source de revenus. La société l’a contraint à quitter son travail : « Je les ai appelés plein de fois, ils me disaient : fais ce que tu veux, nous, on a l’argent et les avocats. »

Sa famille a dû dépenser ce qui restait de ses économies, et les voisins ont participé à une collecte de dons pour couvrir les factures des soins. Ahmed raconte : « Ma jambe était complètement broyée, il fallait l’amputer, mais ma famille et moi avons refusé, et tous les gens du quartier se sont cotisés pour me soutenir. »

Mais le choc est venu lorsqu’il s’est adressé au bureau du travail pour porter plainte : il s’est heurté au déni de la société, qui affirmait qu’il ne faisait pas partie de ses employés.

Ahmed Tarek sur son lit d’hôpital
Ahmed Tarek sur son lit d’hôpital après l’accident survenu pendant son travail

 

Rapport de renvoi devant le tribunal du travail (document en arabe)
Rapport relatif au renvoi de l’affaire devant le tribunal du travail pour trancher le litige (document en arabe)

Cette enquête révèle les violations commises par des sociétés de livraison en Égypte à l’encontre de leurs livreurs, en les classant comme « travailleurs indépendants » et non comme salariés. Ce classement permet aux sociétés de se dérober à leurs responsabilités envers les travailleurs en matière de sécurité sociale et d’indemnisation des accidents, et ouvre la porte à l’imposition de conditions de travail difficiles sans protection juridique. Ce mode d’emploi repose sur des failles juridiques, tout en profitant de la faiblesse du contrôle officiel sur les pratiques de ces sociétés.

 


La domination de « Talabat » sur le marché

« Talabat » compte parmi les principales sociétés de livraison de repas et de commerce en ligne au Moyen-Orient et en Afrique du Nord : elle opère au Koweït, aux Émirats arabes unis, au Qatar, à Bahreïn, à Oman, en Égypte, en Jordanie et en Irak. La société domine le marché en termes de clientèle, de partenaires et d’étendue géographique : elle compte plus de six millions de clients actifs et 65 000 partenaires actifs, travaille avec environ 56 300 restaurants et 9 500 magasins, et ses services couvrent plus de 155 types de cuisines et de produits. En 2015, la société allemande « Delivery Hero » a racheté « Talabat ».

En 2013, le nombre de livreurs inscrits sur la plateforme « Talabat » en Égypte atteignait près de 14 000, alors qu’il s’élève actuellement à environ 25 000, répartis dans 25 villes. La société gère également 12 épiceries sous le nom de « Talabat », selon des déclarations télévisées de sa directrice générale, Hadeer Shalaby, fin 2024.

Malgré cette puissance sur le marché, la société a déjà connu en Égypte des protestations de ses travailleurs. En avril 2022, des livreurs se sont mis en grève pour protester contre la politique salariale après la hausse du dollar, ce qui a poussé la direction à accorder des primes temporaires pour le ramadan : 250 livres par semaine pour 45 heures de travail, 400 livres par semaine pour soixante heures et 600 livres par semaine pour 80 heures.

Au niveau du marché, un questionnaire réalisé pour cette enquête montre que « Talabat » emploie la plus grande part de la main-d’œuvre du secteur : 44 % des livreurs de l’échantillon travaillent pour elle, contre 35 % pour « Mrsool », 6 % pour « Breadfast », 4 % pour « Mashaweer » et 2 % pour « MyDelivery », le reste se répartissant entre d’autres sociétés comme « Bosta », « Jumia Égypte », « InstaShop » et « Rabbit ».

Des travailleurs sans protection

Ahmed n’était pas un cas exceptionnel parmi les livreurs : les risques font presque partie de leur quotidien. Un questionnaire réalisé pour cette enquête sur les droits des livreurs (« delivery ») en Égypte, auquel ont participé 130 travailleurs, a montré que 63 % d’entre eux avaient subi un accident du travail ou un accident de la route pendant leur travail, mais que les sociétés n’avaient versé d’indemnités qu’à 2 % d’entre eux. La privation d’indemnisation pour les accidents du travail représentait par ailleurs 36 % de l’ensemble des violations signalées.

Dans les rues du Caire, Rami Hassan s’élance chaque matin sur sa moto, en course contre les notifications de l’application et les embouteillages. Il monte les escaliers à toute vitesse pour livrer les commandes, puis redescend en courant vers sa moto pour entamer une nouvelle course. Un parcours éprouvant qui peut durer jusqu’à 12 heures par jour, pour une rémunération ne dépassant pas 28 livres par livraison.

Rami a commencé à travailler en février 2024 pour « Talabat » par l’intermédiaire d’un bureau intermédiaire, après avoir été contraint de signer un « reçu de confiance » (iṣāl amāna, une reconnaissance de dette dont le non-paiement est poursuivi au pénal en Égypte) d’une valeur de 20 000 livres. Il n’a obtenu ni contrat de travail ni salaire fixe : il est payé à la commission, selon le nombre de commandes et les distances. Selon le questionnaire réalisé pour cette enquête, 80 % des livreurs en Égypte n’ont pas de contrat de travail signé avec les sociétés, 77 % sont payés uniquement à la commande, 17 % reçoivent un salaire hebdomadaire et 6 % seulement un salaire mensuel.

Comme la majorité de ses collègues, Rami travaille sans aucune protection juridique ni assurance, à l’exception d’une carte de soins de la société « Medical Group » qui donne droit à des réductions sur certains services médicaux, en échange de « prélèvements » mensuels sur son salaire. Mais cette carte ne compense pas l’absence d’assurance maladie : 97 % des travailleurs ayant participé au questionnaire ont affirmé que les sociétés ne les avaient pas affiliés à l’Organisme national des assurances sociales, et 12 % seulement ont bénéficié d’une assurance maladie.

Rami raconte comment il a subi une retenue sur son salaire à la suite de la plainte d’un client qui l’accusait d’avoir perçu un montant supérieur, sans que la société n’ouvre d’enquête. De telles sanctions ne sont pas l’exception : d’autres travailleurs ont expliqué que les sociétés recourent souvent à une retenue ou à une baisse de la note à la moindre plainte, même sans preuve. Parmi eux, « Haitham Mohamed », qui travaille pour la société « Breadfast », affirme avoir été agressé physiquement et verbalement par des agents de sécurité d’une résidence fermée du Troisième District (Al-Tagammu al-Thaleth, au Nouveau Caire) en juillet 2024 ; la société l’a pourtant sanctionné par une retenue de trois jours de salaire (700 livres) après la plainte de la cliente, sans enquêter sur l’incident malgré la présence de caméras de surveillance, selon ses dires. D’après les résultats du questionnaire, les « retenues » injustifiées sur les salaires représentaient 54 % des principales violations subies par les travailleurs, tandis que 13 % ont déclaré avoir été totalement privés de salaire.

Cicatrices de l’opération dans le dos de Rami Hassan
Les cicatrices de l’opération dans le dos de Rami Hassan après une intervention chirurgicale

Rami lui-même avait déjà travaillé pour « Breadfast » en janvier 2024, pour un salaire de quatre mille livres, mais il dit avoir découvert que ses cotisations sociales avaient été déclarées sur la base de mille sept cents livres seulement. Pendant sa période de soins, il a été contraint de travailler pendant ses jours de repos hebdomadaire et privé de ses congés maladie, en violation de l’article 131 de la loi égyptienne sur le travail, qui accorde au travailleur un congé dont la durée est fixée par l’autorité médicale compétente, ouvrant droit à une indemnité de salaire selon la loi sur les assurances sociales. Son témoignage concorde avec ceux d’autres travailleurs, contraints de travailler pendant leurs jours de repos et menacés de retenues sur salaire en cas de refus.

Rami révèle en outre les pratiques de ses superviseurs (les « coordinateurs »), qui imposent aux travailleurs d’acheter et de livrer des commandes personnelles, comme de la nourriture et des cigarettes, à leurs propres frais, en échange de leur attribuer des commandes de travail.

Lorsqu’il s’est plaint auprès de la direction, il a dû démissionner, de crainte que ne soit utilisé contre lui le « reçu de confiance » de 200 000 livres qu’il avait signé à son embauche. Selon le questionnaire, 48 % des travailleurs ont été contraints de signer un « reçu de confiance » ou une lettre de change, 18 % d’entre eux ont subi un chantage direct, et 27 % ont déclaré que ces menaces les avaient poussés à renoncer à leurs droits.

Reçu de confiance signé par un livreur au profit de Breadfast (document en arabe)
« Reçu de confiance » signé par un livreur au profit de la société Breadfast (document en arabe)

Haitham partage avec Rami la plainte concernant le favoritisme dans la répartition des commandes au sein de la société, certains travailleurs étant privilégiés au détriment d’autres. Il affirme que l’absence de sécurité de l’emploi est devenue une caractéristique essentielle : de nouveaux livreurs sont recrutés puis rapidement congédiés. Les données du questionnaire indiquent que 21,5 % des travailleurs interrogés ont subi un licenciement abusif.

En plus des témoignages, nous avons obtenu une copie des contrats et des documents officiels que les travailleurs signent avant de prendre leur poste chez « Breadfast ». Ces contrats révèlent la nature de l’« économie à la tâche » : les livreurs y sont traités comme des prestataires de services indépendants et non comme des employés permanents, ce qui les prive des avantages garantis par la loi sur le travail, comme les assurances sociales et maladie et les congés.

Contrat de prestation de services Breadfast et engagement de confidentialité (documents en arabe)
Copie d’un contrat de prestation de services pour la société Breadfast et d’un engagement de confidentialité signé par un travailleur (documents en arabe)

L’un des contrats stipule que la rémunération est fixée à 18,41 livres de l’heure, versée dans les cinq premiers jours du mois suivant, après déduction d’un impôt de 3 %, le travailleur s’engageant à consacrer tout son temps à la société, à utiliser uniquement sa propre moto et à assumer la responsabilité juridique en cas d’accident.

La société, de son côté, ne prend en charge que la consommation d’essence liée à la livraison des commandes aux clients, au prorata des trajets effectivement réussis, tandis que les contrats ne prévoient la prise en charge par la société d’aucun frais d’entretien ou de dommages, ni aucune responsabilité pour les accidents dont le travailleur pourrait être victime. Les contrats donnent aussi à la société le droit de mettre fin immédiatement à la relation contractuelle à la moindre infraction ou plainte de clients, alors que le travailleur ne peut résilier le contrat qu’avec un préavis d’un jour, tout en s’engageant à ne pas travailler pour des sociétés concurrentes pendant toute la durée du contrat et pendant un an après son terme, et à ne pas divulguer les secrets de la société pendant cinq ans.

« Breadfast » est une jeune pousse de la livraison de produits alimentaires, fondée en 2017 par Moustafa Amin, Mohamed Habib et Abdallah Nofal, avec un capital de 26 millions de dollars. Elle a commencé par livrer des produits de boulangerie, avant de s’étendre progressivement à la livraison d’épicerie. Dans le cadre de cette expansion, la société a lancé le service « Breadfast Now », qui fonctionne comme un supermarché en ligne permettant aux clients d’acheter une gamme de produits locaux.

Une violation de la loi sur le travail

Nous avons soumis à l’avocat et défenseur des droits humains Malek Adly, directeur du Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux, les documents et contrats que certaines sociétés de livraison obligent leurs travailleurs à signer, dont les documents émis par la société « Breadfast ». Adly a expliqué que ces documents ne constituent pas des contrats de travail au sens juridique, mais des contrats de prestation de services, qui traitent le travailleur comme un « prestataire de services » et non comme un salarié, dans une tentative de présenter les deux parties de la relation sur un pied d’égalité, tout en dépouillant le travailleur de tout droit social. Adly a qualifié cette formule de « contrats d’asservissement », affirmant qu’ils sont « dépourvus de valeur » devant la loi, car ils ne respectent pas les dispositions de la loi sur le travail relatives au salaire minimum, aux normes de sécurité et de santé au travail, aux accidents du travail ou à l’organisation du temps de travail et à la fin de la relation de travail.

Il souligne que l’engagement de confidentialité imposé par « Breadfast » à ses travailleurs contient des clauses contraires à la loi, la résiliation du contrat relevant de la seule compétence de la justice, conformément à l’article 148 de la loi n° 14 de 2025. Il affirme aussi que le fait de contraindre les travailleurs à signer des « reçus de confiance » est un moyen de chantage répandu, qu’aucun cadre juridique clair ne régit, et appelle à une intervention législative directe pour criminaliser ces pratiques, ainsi qu’à des réformes urgentes garantissant les droits des livreurs des plateformes numériques, avec un contrôle effectif des sociétés.

Adly fait la distinction entre les travailleurs des sociétés et des restaurants, dont certains bénéficient de contrats et d’assurances, et ceux qui travaillent via les applications de livraison, privés de toute protection juridique et souvent contraints d’acheter leur uniforme et leur équipement à leurs propres frais. Il explique que la majorité ne traite pas directement avec les grandes sociétés, mais passe par des sociétés intermédiaires de fourniture de main-d’œuvre, ce qui accroît la précarité de leur situation juridique et constitue l’une des pires formes d’emploi, qu’il compare à la « traite des êtres humains » en raison de l’exploitation et de l’absence de protection qu’elle implique.

Bien que la nouvelle loi sur le travail n° 14 de 2025 ait intégré les travailleurs des plateformes numériques dans son champ, en leur accordant des droits égaux à ceux des travailleurs traditionnels, comme la protection sociale, le salaire minimum et le droit syndical, elle n’est entrée en vigueur qu’au début de septembre 2025. Son article 99 exige un contrat de travail écrit, sur papier ou sous forme électronique, tout en permettant de prouver la relation de travail par tout moyen, y compris la preuve électronique ou testimoniale. Néanmoins, le fossé reste large entre les textes et la réalité, en raison de la faiblesse du contrôle exercé par le ministère de la Main-d’œuvre, faute d’un nombre suffisant d’inspecteurs au regard de l’ampleur du marché du travail, selon Adly.

Ce vide législatif et de contrôle a un effet direct sur les travailleurs. Selon le questionnaire réalisé pour cette enquête, les travailleurs estiment que les violations de leurs droits par les sociétés s’expliquent avant tout par l’exploitation, par les employeurs, de leur besoin de travailler, ainsi que par la faiblesse des législations censées les protéger, sans compter leur connaissance limitée de leurs droits, ce qui les rend plus vulnérables à ces violations.

 

Bureaux intermédiaires et courtiers : une brèche pour l’exploitation

Certaines sociétés de livraison ont recours à des bureaux intermédiaires qui inscrivent les livreurs sur leurs applications en échange d’un prélèvement sur leurs revenus, généralement versé sur des portefeuilles électroniques personnels, sans contrat direct avec la société mère ni aucun lien juridique avec elle. De cette manière, les sociétés s’affranchissent de toute obligation envers les travailleurs, et les bureaux obligent même ces derniers à signer des « reçus de confiance » d’une valeur de 10 000 à 50 000 livres, en plus de prélever sur leurs salaires le prix de l’uniforme, du caisson et du casque. Plusieurs témoignages de travailleurs ont aussi révélé l’existence de courtiers qui attirent de nouveaux travailleurs avec des promesses trompeuses de gains élevés, en échange de commissions pour chaque nouveau travailleur rejoignant le système de paiement à la commande.

Comme Ahmed, Rami et Haitham, la majorité des livreurs en Égypte travaillent sans contrat ni protection juridique. Le questionnaire montre que la privation d’assurances maladie et sociales représente 45 % des violations, que 78 % se plaignent de l’absence de couverture juridique, et que 79 % ne se sentent pas en sécurité, ni matériellement ni socialement.

Les travailleurs sont rémunérés selon le système des « batches » (lots de commandes), qui lie le revenu à la rapidité de livraison et à la note des clients, ce qui permet aux sociétés d’imposer des retenues injustifiées. Mahmoud Yousry, l’un des livreurs de Talabat, dit ne pas avoir de contrat, être payé uniquement à la commande et supporter lui-même le coût des accidents. Quant à Zeinab Mohamed, qui a travaillé pour Talabat entre 2021 et 2022, elle touchait 12 livres par livraison sans aucune assurance. Ahmed Gamal, qui a travaillé pour Mrsool avant de passer chez Talabat, indique qu’il payait de sa poche le prix des commandes annulées, avant de subir ensuite des retenues et des messages de menace de la part de ses superviseurs.

En juillet 2025, les travailleurs de Mrsool ont organisé une grève pour protester contre la baisse des rémunérations, l’augmentation des commissions de la société, atteignant parfois cent pour cent, et le système du « crédit », qui les oblige à payer la commande en espèces avant d’être remboursés plus tard. Le travailleur Mohamed Bakry raconte : « Un client m’a dit : apporte-moi une commande de 1 500 livres. Je l’ai apportée, il m’a dit qu’il ne voulait plus rien, et Mrsool m’a répondu : ça ne nous regarde pas. »

Il n’existe pas de statistiques officielles précises sur le nombre de livreurs en Égypte, mais le ministre du Travail les a estimés à plusieurs millions, tandis que des syndicalistes estiment que leur nombre ne dépasse pas 900 000, tous classés dans la « main-d’œuvre irrégulière », sans assurance ni protection.

« Mrsool » a été fondée en 2015 par les Saoudiens Ayman Al-Sanad et Nayef Al-Samri, et est devenue en quelques années l’une des principales plateformes de livraison en Égypte. En 2018, elle comptait quatre millions d’utilisateurs et 150 000 livreurs, pour un volume de transactions de 270 millions de dollars. La société détient environ 28 % du marché de la livraison en Égypte, avec 1,4 million de commandes par jour, et le nombre de ses livreurs est estimé à plus de 100 000, avec un projet de le porter à un million, selon son directeur général, Oussama Harfouch.

Ce débat ne concerne pas que l’Égypte : en Irak, par exemple, une enquête publiée par « ARIJ » en septembre 2025 a révélé des violations similaires subies par les livreurs de ce pays. Un mois seulement après la publication, le gouvernement irakien a réagi en prenant une série de mesures pour réformer le secteur, de manière à garantir les droits de cette catégorie et à limiter les violations à son encontre. Cette comparaison montre l’écart entre des pays qui ont réagi rapidement et une réalité où les livreurs en Égypte restent en dehors de tout cadre de protection effectif.

La réponse du ministère du Travail

Bien que nous ayons adressé des questions détaillées au ministère égyptien du Travail sur les mesures prises pour protéger les livreurs, les mécanismes de contrôle des sociétés et la réception des plaintes, le conseiller médiatique du ministère, Abdel Wahab Khedr, s’est contenté d’évoquer la campagne « Votre sécurité nous importe », lancée par le ministère en juillet 2025.

Il a expliqué que la campagne vise, dans sa première phase, à protéger les livreurs à moto, à vélo et en voiture, qu’ils travaillent via des applications électroniques ou à titre individuel. La campagne comprend leur formation et la fourniture gratuite d’équipements de protection, en coopération avec le secteur privé et la société civile, ainsi qu’un plan d’inspection et de contrôle commençant par la Nouvelle Capitale administrative et s’étendant progressivement aux autres gouvernorats, avec une ligne d’assistance et un service en ligne pour recevoir les plaintes et les demandes de renseignements.

Mais la réponse du ministère ne comportait aucun détail sur les mécanismes de contrôle des sociétés de livraison, le volume des plaintes ou les mesures prises contre les contrevenants, et ne précisait pas non plus si le ministère impose des sanctions ou des obligations légales pour garantir les droits des travailleurs.

Après avoir adressé de nouveau les mêmes questions au conseiller médiatique pour obtenir des précisions supplémentaires, nous n’avons reçu aucune réponse à la date de publication.

Alors que son action contre la société « Talabat » est toujours pendante devant les tribunaux égyptiens, Ahmed Tarek reste prisonnier de sa chambre, appuyé sur ses béquilles, contemplant sa jambe qui ne peut plus porter son corps, plongé dans l’angoisse d’un avenir incertain. Rami Hassan, lui, sillonne toujours chaque jour les rues du Caire à moto, d’une « zone » (un secteur ou un lieu) à l’autre, travaillant douze heures par jour sous la pression des « retenues » et le risque d’accident. Et tandis que Haitham Mohamed cherche un moyen juridique de récupérer ses droits chez « Breadfast », Mohamed Bakry est contraint de faire le ménage dans des bureaux le matin avant de commencer sa journée de « livreur » chez « Mrsool », pour un salaire qui ne suffit pas à couvrir ses besoins essentiels.

Et à chaque nouvelle « commande », ces livreurs font la course contre la montre sur une route semée de dangers, entre le spectre des accidents et la menace des retenues, dans une quête sans fin d’un revenu qui ne les protège pas de la pauvreté.

 

Cette enquête a été réalisée dans le cadre d’une collaboration journalistique entre Zawia3 et Arab Reporters for Investigative Journalism (ARIJ)

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Aya Yasser
Journaliste, écrivaine et romancière égyptienne, titulaire d’une licence en information et communication de l’université du Caire.
Rasha Ammar
Journaliste égyptienne, elle a travaillé pour plusieurs sites d’information égyptiens et arabes et s’intéresse aux affaires politiques et aux questions sociales.

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