Deux ans d’une odeur nauséabonde répandue dans l’est et l’ouest de la ville, une odeur âcre qui ressemble fortement à celle du kérosène, au point de transformer la vie d’« Ola » et de sa famille en cauchemar, selon ses mots.
« Ola Zaki » et sa famille vivent dans le quartier d’Ain Shams, à l’est du Caire ; elle ne supporte plus l’odeur qui agresse ses narines, affecte l’appareil respiratoire de la famille et l’empêche de dormir paisiblement.
Au début, Zaki a cru que le problème venait de son immeuble, au rez-de-chaussée duquel se trouve un atelier de peinture automobile, qu’elle pensait responsable de ces émissions. Mais la persistance de l’odeur, même les jours de congé, l’a poussée à écrire à ce sujet dans des groupes du réseau social « Facebook », consacrés aux quartiers d’Ain Shams et d’Al-Alf Maskan, et à demander l’origine de l’odeur ; elle a eu la surprise de découvrir que les plaintes étaient courantes dans ces deux quartiers et dans d’autres zones de l’est du Caire, que le problème ne se limitait pas à son immeuble ni à son quartier, et que les émissions pétrolières de la raffinerie de Mostorod étaient la principale accusée. De nombreux habitants ont ainsi écrit des centaines d’appels au secours et de plaintes et créé un groupe Facebook intitulé : « Assez de l’odeur des émissions pétrolières, pour exiger l’arrêt des causes de ces émissions qui empoisonnent leur vie et leur santé ». « Nous avons découvert que l’odeur a commencé en même temps que les extensions de la Société égyptienne de raffinage du pétrole dans la zone de Mostorod », raconte Ola.
La zone de l’est du Caire comprend les quartiers (Héliopolis, Nasr City, Ain Shams, Zeitoun, Helmeya, Al-Naam, Matareya, Gesr El-Suez, Abbassia, Hadayek et Saray El-Qobba, Ezbet El-Nakhl, El-Marg, Choubra et Mostorod). Selon ce qu’a relevé « Zawia3 », les habitants de ces zones souffrent des émanations répétées de cette odeur, provenant du (complexe pétrolier de Mostorod).
| Le complexe pétrolier de Mostorod regroupe huit sociétés actives dans le secteur du pétrole et de la pétrochimie ; il a été inauguré par le président al-Sissi en 2020, pour un coût total de 4,336 milliards de dollars, le financement étranger représentant environ 87 % du coût total du projet. Selon des responsables, l’un des objectifs de la création du complexe était d’améliorer la performance environnementale en Égypte et la qualité de l’air du Grand Caire, en mettant fin à l’émission de 186 000 tonnes par an de dioxyde de soufre, soit une baisse de 29,1 % du total des émissions de dioxyde de soufre en Égypte, issues de la combustion du soufre contenu dans le gazole et le fioul ; mais la réalité et les plaintes répétées depuis le lancement du projet indiquent le contraire. |
« Ola » explique à « Zawia3 » qu’elle et d’autres ont déposé des plaintes officielles auprès du ministère de l’Intérieur, mais que les plaintes semblent avoir été rangées dans les tiroirs, et que les autorités concernées ont déclaré qu’il était « impossible de prouver l’odeur ». Elle ajoute : « Les habitants se sont tournés vers des députés, et ont contacté des plateformes de presse et des émissions télévisées l’an dernier, mais cela n’a pas trouvé d’écho auprès des responsables non plus ».
« Ola » estime que les odeurs d’émissions augmentent en été et pénètrent dans leurs maisons malgré les fenêtres fermées et la climatisation, et qu’elles diminuent chaque fois qu’il y a une pression médiatique et une mobilisation des citoyens sur les réseaux sociaux. Elle indique que son fils de dix ans, atteint d’asthme allergique et de diabète, suffoque à cause d’elles, et s’interroge : l’usine est-elle une forteresse à l’abri de toute reddition de comptes ?
Hanan Sameh, qui vit avec sa famille à Ain Shams, souffre elle aussi, comme sa mère âgée qui habite le quartier de Zeitoun, depuis deux ans, d’odeurs qu’elle décrit comme celles d’« œufs pourris », qui leur ont causé des brûlures aux yeux et à la poitrine. Elle signale une baisse de l’intensité des odeurs au dernier trimestre de l’année écoulée, mais elles sont revenues en décembre dernier, et avec force.
La densité du trafic accusée par l’Environnement
La souffrance des familles d’« Ola » et de « Hanan », que partagent des milliers de familles d’habitants de l’est du Caire, se poursuit, bien que le député Amr Roshdy, membre de la Chambre des représentants pour la circonscription de Zeitoun, ait présenté une déclaration d’urgence à la ministre de l’Environnement lors de la séance de la Chambre des représentants du 5 juillet 2022, réclamant une commission immédiate des ministères de l’Environnement et du Pétrole pour déterminer les causes du problème.
Ces demandes et appels semblent avoir trouvé un écho auprès des responsables il y a deux ans, mais ils n’ont abouti ni à une solution du problème, ni même à sa reconnaissance officielle : Yasmine Fouad, ministre de l’Environnement, avait ordonné l’examen rapide de la plainte déposée au sujet d’émanations d’odeurs pétrolières dans la zone pendant la nuit.
| Selon un communiqué publié par le ministère de l’Environnement en juin 2022, l’Agence des affaires environnementales a dépêché le laboratoire mobile de surveillance des polluants atmosphériques, relevant du réseau national de surveillance des polluants de l’air ambiant, pour qu’il se positionne dans la zone de Mostorod, où se trouvent plusieurs sociétés de production et de distribution de produits pétroliers, afin de suivre la situation environnementale et le respect des normes de la loi sur l’environnement et de son règlement d’application ; il a également dépêché un groupe de travail de l’inspection centrale du ministère pour examiner les mesures prises par les sociétés situées dans la zone et effectuer les mesures nécessaires pour établir leur conformité environnementale. Le législateur a obligé les établissements industriels, par la loi n° 4 de 1994, à tenir un registre indiquant l’impact de l’établissement sur l’environnement, et la loi exige que le site sur lequel l’établissement est implanté soit adapté à son activité, de manière à garantir que le seuil autorisé de pollution environnementale résultant de son activité ne soit pas dépassé. |
Mais ce qui a surpris les habitants, c’est que le ministère a attribué dans son communiqué les odeurs à la densité élevée du trafic et à la faible vitesse du vent, qui atteint parfois un stade d’immobilité, combinée à un taux d’humidité élevé, ce qui favorise la concentration des polluants et leur perception dans certaines zones pendant la nuit ; il a indiqué que les deux sociétés de raffinage de pétrole situées dans la zone sont reliées au réseau national de surveillance des émissions industrielles du ministère, qui suit en temps réel les émissions d’au moins quinze cheminées pour contrôler leur conformité environnementale.
Selon le troisième rapport statistique national consacré aux indicateurs des objectifs de développement durable 2023, la concentration annuelle moyenne de particules fines en suspension d’un diamètre inférieur à (2,5 microns par kilomètre cube), mesure de la pollution de l’air, a atteint selon la dernière statistique officielle 225 points au Grand Caire, contre 163 points en 2016. C’est un indicateur de l’augmentation des causes de la pollution de l’air, malgré l’annonce par le pouvoir de sa volonté d’appliquer les normes environnementales dans ses projets.
Accusation
Le démenti implicite de la responsabilité du complexe de raffinage de Mostorod dans les odeurs d’émissions, contenu dans le communiqué du ministère, n’a pas empêché les habitants de multiplier les tentatives : 673 citoyens ont adressé la plainte collective n° 5459866 au ministère du Pétrole, et environ mille citoyens ont adressé une plainte au Conseil des ministres, selon Nemir Nashaat, fondateur du groupe en ligne « Assez des émissions pétrolières ». Malgré l’absence de réponse officielle, le Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux a manifesté son intérêt et sa disposition à poursuivre en justice l’usine responsable de la crise, si les personnes lésées mandataient un avocat ; certains habitants ont répondu à cet appel, tandis que d’autres ont eu peur ou ont douté de l’utilité du contentieux environnemental, bien que l’article 46 de la Constitution égyptienne consacre le droit des citoyens à un environnement propre : « Toute personne a droit à un environnement sain et sûr, et sa protection est un devoir national. L’État s’engage à prendre les mesures nécessaires pour le préserver, ne pas lui nuire, et utiliser rationnellement les ressources naturelles de manière à assurer le développement durable et à garantir les droits des générations futures ; et malgré la décision du ministre de la Justice n° 3009 de 2011 relative à la création de l’administration générale des affaires environnementales en coopération avec le ministère concerné, l’Égypte ne dispose d’aucune instance judiciaire spécialisée dans le contentieux environnemental. »
S’adressant à « Zawia3 », Malek Adly, directeur du réseau des avocats du Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux, révèle qu’il est impossible d’intenter une action en justice contre l’usine pétrolière de Mostorod, faute de ressources financières, de recherches scientifiques et d’experts en médecine industrielle, en santé et en sécurité au travail en Égypte, et en raison du manque de coopération des autorités compétentes, au premier rang desquelles le ministère de l’Environnement, qui, selon lui, traite désormais les affaires environnementales de ce type comme une accusation à son encontre : il s’empresse de nier l’accusation et de se défendre, au lieu de se ranger du côté des habitants lésés. Il souligne que le Centre national d’études de la sécurité et de la santé au travail et de la sécurisation de l’environnement de travail, relevant du ministère de la Main-d’œuvre, ne joue pas le rôle qui lui est dévolu dans ces cas. Il ne reste alors aux citoyens égyptiens lésés d’autre choix que de recourir aux services de sociétés privées de mesure et d’évaluation de l’impact environnemental, qui facturent des honoraires estimés à environ 45 000 livres égyptiennes, une somme importante que les habitants ne peuvent pas payer.
« Adly » souligne que les zones de l’est du Caire les plus touchées par les émissions pétrolières sont Mostorod, Zeitoun, El-Marg et Helmeyet El-Zeitoun, et que des odeurs d’émissions parviennent, à un degré moindre, à Héliopolis et à El-Nozha, ajoutant qu’une étude scientifique menée par des chercheurs égyptiens avait conclu que la construction de l’usine dans la zone de Mostorod provoquerait 20 000 cas de cancer.
Il ajoute que certains habitants de Mostorod et d’El-Khanka ont tenté d’intenter des actions en justice, mais qu’elles ont été rejetées, estimant que le Conseil d’État, sous l’ancien président Mohamed Hosni Moubarak, s’intéressait aux affaires environnementales, comme dans les affaires de l’usine Kima à Assouan et de la pollution du Nil ; aujourd’hui, les affaires sont rejetées, et le plaignant en supporte le coût, sans résultat.
De son côté, le chercheur et avocat en droit de l’environnement Ahmed El-Saeedy explique que l’Agence des affaires environnementales en Égypte est l’autorité de contrôle et d’exécution compétente pour les cas similaires à la crise des émissions pétrolières dans l’est du Caire ; le tribunal, lorsqu’il examine une action relative à la pollution environnementale, devrait prendre l’avis de la commission des affaires environnementales, censée former une commission d’experts pour mesurer l’impact environnemental, connaître le volume des émissions et leur effet sur l’environnement, et tenir compte des plaintes des citoyens lésés. Il souligne que « le manque d’informations et la méconnaissance par les juges de la loi sur l’environnement et de ses enjeux conduisent généralement au rejet des affaires environnementales ».
« El-Saeedy » précise que, lors de la création d’un projet ou d’une usine, une étude d’impact environnemental doit être présentée, sous la supervision annuelle de l’Agence des affaires environnementales, et que les habitants doivent être associés dans le cadre de ce que l’on appelle la contribution communautaire à la création de solutions environnementales.
Des émissions nocives pour l’environnement
Abdel Messih Samaan, vice-doyen de l’Institut d’études et de recherches environnementales de l’université Ain Shams, estime que les industries pétrolières produisent des émissions nocives pour l’environnement, comme le dioxyde de carbone et le dioxyde de soufre, et que les usines devraient prendre des mesures et des précautions pour limiter ces émissions afin qu’elles restent dans les limites autorisées, comme l’installation de filtres, affirmant que les anciennes usines sont tenues de régulariser leur situation auprès du ministère de l’Environnement, tandis que les nouvelles usines doivent réaliser une étude d’impact environnemental pour obtenir l’autorisation de construction.
Interrogé sur la source probable des odeurs d’« œufs pourris » dont se plaignent certains citoyens de l’est du Caire, d’Agami et de la côte nord à Alexandrie, il a expliqué qu’elle est due à la présence de sulfure d’hydrogène, un composé chimique de formule (H2S) ; ce gaz incolore est inflammable et provient du gaz associé au pétrole.
Le professeur d’études environnementales explique, dans une déclaration à « Zawia3 », que tout changement quantitatif ou qualitatif de la composition de l’air constitue une pollution de l’air, mais qu’il n’existe pas d’air pur à 100 % : il existe des limites autorisées pour les émissions, soulignant que le ministère de l’Environnement a créé environ 116 stations d’observation au Caire seulement pour mesurer et surveiller les taux de pollution.
| La loi égyptienne sur l’environnement n° 9 de 2009 définit la pollution de l’environnement comme « tout changement des propriétés de l’environnement entraînant, directement ou indirectement, une atteinte à la santé humaine et à l’exercice de la vie normale, ou une atteinte aux habitats naturels, aux êtres vivants ou à la diversité biologique », et son article 10 dispose que « la pollution de l’air est tout changement des caractéristiques et des propriétés de l’air naturel entraînant un danger pour la santé humaine ou pour l’environnement ». |
Pour sa part, le docteur Mahmoud Mohamed Amr, professeur de médecine du travail à la faculté de médecine Kasr Al-Ainy, président de la commission nationale de toxicologie et fondateur du Centre national des poisons, souligne la dangerosité pour la santé humaine des émissions pétrolières, à savoir le sulfure d’hydrogène (H2S), le dioxyde de carbone et le dioxyde de soufre, car elles provoquent des maladies des voies respiratoires supérieures, des poumons, des bronches, des sinus, des yeux, de la peau et du foie. Il explique que ces émissions agressent toutes les muqueuses du corps, provoquent des inflammations et une augmentation des sécrétions muqueuses comme les glaires, ainsi qu’un rétrécissement des bronches entraînant un déséquilibre du taux d’oxygène dans le sang ; l’arrivée de ces polluants dans les poumons, puis dans le sang, entraîne également des troubles des fonctions hépatiques.Alors que le gouvernement du Caire nie que ses projets accroissent le risque des émissions thermiques et pétrolières nocives pour l’environnement et la santé des citoyens, un rapport de la Banque mondiale de 2022 indique que 3 secteurs en Égypte (l’énergie, les transports et l’industrie) sont responsables d’environ 80 % des émissions de gaz à effet de serre du pays, qui représentent 0,6 % des gaz à effet de serre dans le monde. La question reste donc posée : dans quelle mesure les dispositions constitutionnelles et légales qui consacrent le droit des citoyens à un environnement propre sont-elles respectées ?
