La crise de la méthadone en Égypte : pourquoi de la kétamine apparaît-elle dans le sang des patients des unités de réduction des risques ?

Cette enquête documente un revers majeur du programme de traitement de l’addiction en Égypte, après le remplacement de la méthadone importée par un substitut local non homologué au niveau international, ce qui a provoqué des symptômes de sevrage collectifs, des résultats d’analyses positifs à la kétamine et l’exclusion de dizaines de patients sans évaluation médicale, sur fond de critiques onusiennes et de démission d’une haute responsable onusienne.
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Aya Yasser

Il y a environ deux ans, vers 2023, Mazen Hussein (pseudonyme) a découvert qu’il était atteint de fibrose pulmonaire, après avoir souffert d’une baisse marquée des performances de son appareil respiratoire, conséquence de son addiction à l’héroïne pendant plusieurs années. À cette époque, sa vie tout entière lui filait entre les doigts, mais l’ouverture des unités de réduction des risques en Égypte en mars 2023 et le lancement du programme de traitement de substitution aux opioïdes (la méthadone) dans les hôpitaux du Secrétariat général de la santé mentale et du traitement des addictions lui ont rendu l’espoir de vivre et la possibilité de se rétablir de son addiction.

Après avoir rejoint le programme de traitement par la méthadone (un médicament opioïde à action prolongée, habituellement utilisé pour traiter l’addiction aux opioïdes comme l’héroïne et pour soulager les douleurs intenses) au sein de l’unité de réduction des risques de l’hôpital de santé mentale de Tanta, dans le gouvernorat de Gharbia (delta du Nil), il a senti son état de santé physique et psychologique s’améliorer et a retrouvé sa vie sociale et professionnelle. Mais la pénurie de méthadone dont ont souffert les patients inscrits au programme, de début avril 2025 jusqu’à la première semaine de mai 2025, a bouleversé sa vie et l’a mise sens dessus dessous : la réduction des doses, puis le passage au substitut égyptien « Methadensy », récemment produit par la Société égyptienne internationale d’industries pharmaceutiques (EIPICO), lui ont causé des symptômes de sevrage et des séquelles psychologiques et physiques.

Il raconte à Zawia3 : « En tant que patients, nous avions déposé des plaintes parce qu’on nous obligeait à recevoir une dose de méthadone tous les deux jours au lieu de nos doses quotidiennes. À la suite de ces plaintes, une délégation composée du parquet général, d’un organe de sécurité souverain [expression désignant en Égypte les services de renseignement et de sécurité de haut niveau] et du Secrétariat général de la santé mentale est venue le 6 mai [2025] à l’hôpital de santé mentale de Tanta. Des procès-verbaux de constat ont été dressés à l’encontre des médecins, qui ont été accusés de négligence envers les patients, puis toute l’équipe médicale de l’unité de réduction des risques a été remplacée et la méthadone importée est arrivée à l’hôpital. Mais le traitement à notre égard est devenu extrêmement froid, et les médecins se sont mis à se montrer intransigeants avec nous au sujet des tests de dépistage de drogues inopinés, sans tenir compte d’aucune circonstance personnelle urgente. »

Les choses ne se sont toutefois pas arrêtées là. Mazen raconte qu’il y a environ deux semaines (fin juin 2025), le Secrétariat général de la santé mentale a envoyé à l’hôpital des bandelettes urinaires de dépistage à neuf paramètres (détectant neuf types de drogues), afin de soumettre à des tests de dépistage de drogues tous les patients souffrant d’addiction inscrits au programme, dont le nombre se situe entre 150 et 170. C’est là qu’est survenu le choc : tous les résultats sont revenus positifs à la kétamine. Il précise que l’hôpital a d’abord traité l’affaire comme si les patients consommaient cette drogue, puis, face à la répétition du même résultat, les médecins leur ont demandé d’ignorer la chose et de la considérer comme nulle et non avenue.

Il ajoute : « J’ai déjà travaillé dans une clinique privée, où j’étais responsable de personnes consommant de la cocaïne dans toute une unité de “détox”, c’est-à-dire une unité de sevrage… Il est impossible qu’environ 200 bandelettes de test révèlent toutes de la kétamine chez 200 patients, et qu’on nous dise ensuite que les bandelettes sont défectueuses uniquement dans la case de la kétamine. Si les bandelettes étaient défectueuses, on trouverait une bandelette défectueuse pour la kétamine, une autre pour le haschich, une autre pour l’“ice” [méthamphétamine en cristaux], ou des résultats mélangés, et non une seule substance précise comme ici. Et le problème n’est pas apparu seulement chez nous, mais aussi dans d’autres hôpitaux, depuis le début du mois d’avril [2025] jusqu’à aujourd’hui. »

Il poursuit : « Fin avril [2025], tout le monde a passé des tests, des tests “à neuf bandelettes”, dans la plupart des hôpitaux de santé mentale du Caire ainsi qu’à l’hôpital de Sohag, et les résultats de toutes les personnes, sans exception, étaient positifs à la kétamine, selon ce que nous ont raconté nos collègues du programme de traitement par la méthadone. Ceux dont l’analyse révélait de la kétamine et une autre drogue ont été exclus du programme et privés de traitement ; quant à ceux chez qui seule la kétamine apparaissait, ils sont restés dans le programme. »

Résultat d’un test de dépistage rapide de drogues effectué à l’hôpital de santé mentale de Tanta, positif à la kétamine
Résultat d’un test de dépistage rapide de drogues effectué à l’hôpital de santé mentale de Tanta une semaine avant la publication de cet article (début juillet 2025), consulté par Zawia3 : il montre un résultat positif à la kétamine (ligne « KET » : « Positive »)

Ces résultats suscitent de vives inquiétudes parmi les patients des unités de réduction des risques, car la kétamine est une drogue qui provoque des hallucinations et une distorsion de la perception visuelle et auditive, ainsi qu’un sentiment de dissociation et de perte de contrôle. L’addiction à cette substance peut entraîner des changements à long terme dans le fonctionnement du cerveau et provoquer d’autres effets secondaires, comme la fatigue, la dépression, une transpiration excessive, des accès de colère, des problèmes des voies urinaires inférieures, ainsi qu’une augmentation du désir sexuel ou de la violence.

Alors que Mazen subit des effets secondaires psychologiques et physiques, dont des endormissements soudains, une déconnexion temporaire de la réalité, des hallucinations, de l’irritabilité, des tremblements, des frissons, des sensations de courant électrique parcourant son corps ainsi que des lésions de la vessie et de l’appareil urinaire, il estime qu’il existe un lien entre les doses de méthadone que lui et ses collègues reçoivent et l’apparition de la kétamine dans les tests de dépistage qu’ils ont subis au cours des deux dernières semaines (fin juin et début juillet 2025), et que ce sont ces doses qui lui ont causé ces symptômes soudains. Il indique que lui et ses collègues recevaient des doses d’un médicament à base de méthadone importé, produit sous la marque Eptadone, censé être incolore ou jaune pâle, mais que le médicament qui leur a été administré depuis la première semaine de mai 2025 était de couleur bleue. C’est ce qu’ont également confirmé à Zawia3, dans leurs témoignages, plusieurs patients inscrits dans les unités de réduction des risques des hôpitaux d’Abbassia et d’El-Matar au Caire, de Tanta dans le gouvernorat de Gharbia, de Damira dans le gouvernorat de Dakahlia et d’El-Azazi dans le gouvernorat de Sharqia.

Le patient nous révèle dans son témoignage qu’il y a environ une semaine (début juillet 2025), le traitement par ce médicament a été arrêté à l’hôpital de santé mentale de Tanta et les patients ont été contraints de passer au médicament égyptien « Methadensy ». Il en ressent toutefois la faiblesse de l’effet et de l’efficacité, au point de souffrir de symptômes de sevrage environ deux heures après avoir pris cette solution de couleur bleu clair. Le récit de Mazen concorde avec ce qu’ont raconté à Zawia3 plusieurs patients des unités de réduction des risques des hôpitaux de santé mentale de Tanta, de Damira et d’El-Azazi, tandis que nos sources aux hôpitaux de santé mentale d’Abbassia, d’El-Khanka et d’El-Matar, dans le Grand Caire, ont indiqué que les patients y recevaient toujours des doses d’un médicament à base de méthadone importé d’Italie, de couleur bleue.

Zawia3 avait documenté, dans une enquête intitulée « L’effondrement du traitement de l’addiction en Égypte : la crise de la méthadone révèle les failles des unités de réduction des risques », publiée le 16 mai 2025, la souffrance de milliers de patients inscrits dans les unités de réduction des risques des hôpitaux de santé mentale, après l’arrêt de la distribution de la méthadone importée et son remplacement par le Methadensy égyptien, récemment produit par la société pharmaceutique EIPICO. Ces patients sont alors devenus la proie de symptômes de sevrage sévères, qui se sont traduits par des difficultés respiratoires, de violents maux de tête, des douleurs corporelles, des pleurs, une baisse de la tension artérielle et des tendances suicidaires, ainsi que par des rechutes qui ont poussé nombre d’entre eux à reprendre la consommation de drogues, ce qui leur a causé des crises familiales et sociales, sur fond d’informations faisant état de décès, sans confirmation officielle. Au cœur de la crise, les participants au programme ont été surpris d’être soumis à des tests de dépistage de drogues inopinés, et toute personne dont le résultat était positif était immédiatement exclue du programme, sans tenir compte des conditions du sevrage ni des causes de la rechute. Début mai 2025, les personnes exclues ont été réadmises après avoir été informées que le ministère de la Santé avait fourni à ses frais une nouvelle cargaison de méthadone, mais à des doses réduites, comprises entre 1 et 3 centimètres cubes par jour, des quantités qui, selon les patients, n’étaient pas suffisantes pour atténuer les symptômes de sevrage physiques et psychologiques sévères qui ont persisté chez eux.

Formulaire de consentement au traitement de substitution aux opioïdes signé par les patients des unités de réduction des risques
Formulaire obtenu par Zawia3 : la déclaration de consentement volontaire au traitement de substitution aux opioïdes (méthadone ou buprénorphine), que signent les patients souffrant d’addiction avant d’intégrer les unités de réduction des risques (document en arabe)

 

 

Illustration de la crise de la méthadone en Égypte

Le sevrage et la faible efficacité du médicament

Depuis l’âge de 14 ans, Ayman El-Sharkawy (pseudonyme) est pris dans la spirale de l’addiction, après avoir commencé à consommer du tramadol pour imiter son frère aîné. À peine quelques années plus tard, il est tombé dans l’addiction à l’héroïne, puis aux patchs de fentanyl (une substance opioïde utilisée pour traiter les douleurs intenses et chroniques), pendant sept ans, avant l’ouverture des unités de réduction des risques. Il a aussitôt rejoint le programme de traitement par la méthadone, où son frère l’a rejoint plus tard, et leur vie à tous deux a changé pour le mieux. Mais tous deux ont souffert de complications psychologiques et physiques et de symptômes de sevrage depuis le déclenchement de la crise de la méthadone en avril 2025, et lorsque eux et leurs collègues ont reçu le médicament « Methadensy », ils ont ressenti une diminution des doses, selon ce qu’il raconte à Zawia3.

Ayman, inscrit à l’unité de réduction des risques de l’hôpital de santé mentale de Damira, dans le gouvernorat de Dakahlia, explique que début mai 2025, la crise a été résolue grâce à l’importation de méthadone et que les patients se sentaient mieux. Mais il y a exactement une semaine (début juillet 2025), on est repassé du médicament importé au médicament égyptien « Methadensy », et on leur a dit que cette décision serait généralisée à tous les hôpitaux de santé mentale d’Égypte. Il affirme que la décision a commencé à être appliquée dans les hôpitaux de Damira, de Tanta, de Sharqia, d’El-Azazi et de la Nouvelle Damiette, et qu’elle le sera prochainement à Abbassia et à El-Matar, dans les jours à venir. Il signale un autre problème lié aux transferts entre hôpitaux : certains hôpitaux fournissent le médicament italien et d’autres le médicament égyptien, ce qui a entravé les transferts entre établissements, afin d’éviter tout problème dû à la différence de puissance des médicaments.

Il confie à Zawia3 :

« Les médecins nous ont dit que c’était le même médicament, alors pourquoi être contrariés ? Mais l’efficacité du nouveau médicament est bien moindre. Nous sommes extrêmement épuisés, nous avons l’impression que la dose a diminué de 50 %. Nous avons été confrontés aux mêmes symptômes de sevrage que ceux qu’entraîne la baisse d’efficacité d’une drogue opioïde : sensation de froid, diarrhée, douleurs dans le corps et jusque dans les cheveux, nervosité excessive, mauvaise humeur et vision de toute chose en noir… Les symptômes du sevrage des opioïdes, dont nous voulions nous débarrasser en entrant dans le programme, sont revenus. »

Ayman révèle avoir déposé une plainte par téléphone auprès du Secrétariat général de la santé mentale, à la suite de laquelle sa dose a été augmentée de 10 milligrammes, alors qu’il avait besoin d’une dose supplémentaire de 40 à 50 milligrammes. Il a donc continué à déposer des plaintes auprès du comité des droits des patients de l’hôpital, puis du Secrétariat général de la santé mentale, et auprès de la docteure Raghda El-Gamil, directrice du département du traitement des addictions, si bien que les doses ont été progressivement augmentées pour les patients de l’hôpital de Damira. Il estime toutefois que Raghda El-Gamil croit que les patients prétendent souffrir de symptômes de sevrage après la prise du « Methadensy », et qu’elle n’est pas convaincue que ce soit la réalité.

Il ajoute : « Récemment, nous avons reçu des bandelettes urinaires détectant neuf types de drogues, et il semble qu’elles présentent un défaut dans la case de la kétamine, puisqu’elles affichent un résultat positif à la kétamine chez presque tout le monde. À tel point que deux médecins de la clinique de réduction des risques de l’hôpital de Damira les ont essayées sur eux-mêmes, et le résultat était positif à la kétamine. Des patients avaient déjà été renvoyés à cause de ce problème en avril [2025], en particulier à l’hôpital d’Abbassia, qui a vu le renvoi d’environ 100 patients après un test général ayant révélé des résultats positifs à la kétamine, avant qu’il ne s’avère plus tard que les résultats étaient erronés. Récemment, les médecins ont commencé à se rendre compte que ces bandelettes étaient défectueuses, et lorsqu’un résultat positif à la kétamine apparaît à Damira, ils l’ignorent désormais. »

Dans le contexte de la crise de la méthadone, le ministère de la Santé et de la Population a relevé, le 7 mai 2025, la docteure Menan Abdel Maqsoud de ses fonctions de secrétaire générale de la santé mentale et du traitement des addictions, et le 9 mai 2025, le Secrétariat a annoncé la nomination de la docteure Wessam Abou El-Fotouh à la tête de l’administration centrale du Secrétariat général de la santé mentale et du traitement des addictions. Selon les informations disponibles sur le site officiel du Secrétariat, Wessam Mohamed Abou El-Fotouh Ibrahim est médecin spécialiste, membre du département du traitement des addictions du Secrétariat général de la santé mentale et du traitement des addictions et du département des intérêts des patients du Secrétariat, et superviseure administrative de l’équipe de soutien psychologique et de la ligne d’assistance téléphonique de consultations psychologiques. Elle a occupé le poste de cheffe du service des addictions de l’hôpital de santé mentale de Benha de 2013 à 2018, et celui de présidente du comité des droits des patients de l’hôpital de santé mentale de Benha de 2011 à 2018.

 

Des violations des protocoles nationaux et des normes internationales

Dans un contexte connexe, un rapport d’urgence adressé à l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC, UNODC en anglais) à Vienne a révélé une crise humanitaire et médicale en Égypte : des milliers de patients souffrant d’addiction et suivant un traitement de substitution aux opioïdes, la « méthadone », dans les unités de réduction des risques, sont confrontés à des conditions qui menacent leur vie, deux semaines seulement après que la délégation égyptienne a salué, le 14 mars 2025, lors de la 68e session de la Commission des stupéfiants (CND) à Vienne, le succès des programmes de traitement par la méthadone en Égypte. Le programme s’est en effet effondré sans avertissement, et les patients de tout le pays ont été soudainement informés, à partir du 1er avril 2025, que la méthadone importée et approuvée par les Nations unies était périmée et qu’il y avait une pénurie d’approvisionnement, alors qu’aucun plan d’urgence n’a été annoncé et qu’aucune déclaration officielle n’a été publiée au sujet de la crise. Le rapport affirme que des violations manifestes ont été commises à l’encontre à la fois des protocoles nationaux de traitement par la méthadone en Égypte et des traités et normes internationaux régissant les politiques en matière de drogues et de réduction des risques.

Le rapport, dont Zawia3 a obtenu une copie, passe en revue ces violations : le passage soudain à une substance locale appelée « Methadensy », un produit local récemment approuvé par l’Autorité égyptienne du médicament, mais qui n’a été approuvé ni par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), ni par les Nations unies, ni par la Food and Drug Administration (FDA) américaine ; et le fait de contraindre les patients à réduire leurs doses sans évaluation clinique ni consentement. Il y a également eu une hausse massive et soudaine des cas de sevrage, de rechute et d’hospitalisation, ce qui a entraîné de graves perturbations et une profonde instabilité dans la vie de tous les patients. Fin avril 2025, les analyses d’urine obligatoires dans les hôpitaux ont montré que la majorité des patients étaient positifs à des drogues, tandis que les résultats des analyses de tous les patients confirmaient la présence de kétamine, ce qui a suscité des doutes au sujet du médicament local qui leur était administré. À la suite de cela, de nombreux patients ont été renvoyés du programme et définitivement privés d’accès au traitement pour une simple rechute ponctuelle, une mesure punitive qui contredit à la fois les protocoles nationaux et les normes internationales de traitement de la dépendance aux opioïdes.

Extrait d’un rapport d’urgence adressé à l’ONUDC à Vienne au sujet de la crise de la méthadone
Extrait d’un rapport d’urgence adressé à l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) à Vienne au sujet de la crise de la méthadone. Traduction du passage, rédigé en anglais : « Contexte des événements. Le 14 mars 2025, lors de la 68e session de la Commission des stupéfiants (CND) à Vienne, la délégation égyptienne a salué le succès des programmes de traitement par la méthadone en Égypte. Pourtant, à peine deux semaines plus tard, à partir du 1er avril, le programme s’est effondré sans avertissement. Les patients de tout le pays ont été soudainement informés que la méthadone importée approuvée par l’ONU avait expiré et qu’une pénurie était survenue. Aucun plan d’urgence n’a été annoncé, aucune déclaration officielle n’a été publiée. Il y a eu des violations manifestes à la fois des lignes directrices nationales de traitement par la méthadone en Égypte et des traités et normes internationaux régissant la politique en matière de drogues et la réduction des risques. »

 

Le rapport indique que les patients dont les résultats d’analyse ne révélaient que la présence de kétamine n’ont pas été considérés comme ayant rechuté et n’ont pas été renvoyés du programme, tandis que les patients renvoyés n’ont même pas été autorisés à bénéficier d’un sevrage progressif sécurisé, et que les doses de méthadone qui leur étaient prescrites ont été brutalement interrompues. Le 1er mai 2025, les patients ont été informés que la méthadone importée était de retour, mais le produit était étrange, différent du type habituellement importé par l’intermédiaire des Nations unies, et les patients ont été limités à des doses uniformes (1 à 4 ml), sans tenir compte des besoins cliniques individuels, en violation des normes internationales et des recommandations de traitement clinique.

 

Extrait d’un rapport d’urgence adressé à l’ONUDC à Vienne : liste des lois égyptiennes violées
Extrait d’un rapport d’urgence adressé à l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) à Vienne au sujet de la crise de la méthadone. Traduction du passage, rédigé en anglais : « Les conséquences de ces événements comprennent de multiples violations du droit égyptien ainsi que des traités et protocoles internationaux. Premièrement, liste complète des lois égyptiennes violées : Constitution égyptienne, articles 18 et 55 ; loi n° 71 de 2009 sur la prise en charge des malades psychiatriques ; Code pénal égyptien, articles 122 et 123 ; décrets ministériels et règlements du ministère de la Santé relatifs au traitement par la méthadone. »

 

Depuis avril 2025, les unités de réduction des risques des hôpitaux de santé mentale ont enfreint les lignes directrices cliniques nationales relatives au traitement médicamenteux assisté de la dépendance aux opioïdes au moyen des traitements de substitution aux opioïdes en Égypte, rédigées en juin 2022 et approuvées par un groupe de hauts responsables et d’experts en psychiatrie et en traitement des addictions en Égypte, dont les plus éminents sont : Ahmed Okasha, professeur de psychiatrie à la faculté de médecine de l’université Ain Shams, président de l’Association égyptienne de psychiatrie et conseiller du président de la République pour la santé mentale et la cohésion sociale ; Ehab El-Baz, psychiatre consultant spécialisé dans le traitement des addictions et membre du corps enseignant de l’Académie médicale militaire ; Raghda El-Gamil, directrice générale du traitement des addictions au Secrétariat général de la santé mentale et du traitement des addictions, et superviseure officielle de l’élaboration du protocole national de la méthadone en Égypte ; le docteur Momtaz Abdel Wahab, professeur de psychiatrie et de traitement des addictions et ancien président du Secrétariat général de la santé mentale et du traitement des addictions ; Heba Abdel Qawi El-Sayed, directrice du programme national de lutte contre le sida au ministère de la Santé et de la Population ; ainsi que 14 autres universitaires et experts.

Des rapports onusiens avaient confirmé que le traitement de substitution aux opioïdes (TSO, OST en anglais), en particulier la méthadone, est en partie financé en Égypte par l’ONUDC et ses partenaires internationaux, notamment en ce qui concerne les infrastructures et l’approvisionnement en médicaments. Ils n’ont toutefois pas révélé le montant de ce financement, ni précisé le nombre d’unités de réduction des risques effectivement soutenues ou les quantités de « méthadone » fournies, pas plus qu’ils n’ont indiqué si ce financement couvre le fonctionnement durable de ces centres ou se limite à la phase de création et de mise en place. L’Organisation mondiale de la santé (OMS), en coopération avec le Programme commun des Nations unies sur le VIH/sida (ONUSIDA), a pour sa part assuré la formation des personnels et l’intégration des protocoles médicaux.

Le rapport publié par l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) en août 2024, intitulé « Vers la prévention du VIH, le traitement, les soins et le contrôle des drogues en Égypte : réflexions sur l’impact », contient des références explicites au soutien apporté au traitement de substitution aux opioïdes (TSO) en Égypte, y compris au traitement par la méthadone : il y est indiqué que l’Office des Nations unies a fourni le médicament concerné, la « méthadone », et a soutenu le renforcement des infrastructures des centres de traitement de substitution aux opioïdes en fournissant les équipements et le matériel électronique nécessaires. Le rapport indique que le financement global des efforts de réduction des risques en Égypte provient de l’Allemagne (principal bailleur de fonds), ainsi que de partenaires tels que l’Australie, la Suède, les Pays-Bas, la Fondation Drosos et le Programme commun des Nations unies sur le VIH/sida (ONUSIDA).

 

La démission de Ghada Wali de son poste onusien

Depuis sa prise de fonctions en février 2020, la docteure Ghada Wali était devenue la responsable exécutive de l’ensemble des politiques et programmes de l’ONUDC dans le monde, parmi lesquels : les programmes de traitement de l’addiction ; le soutien aux stratégies de traitement de substitution aux opioïdes (TSO), dont la méthadone et la buprénorphine, dans le cadre des programmes de « réduction des risques » ; et l’apport d’un soutien technique et financier aux États membres, dont l’Égypte, sous la forme de la formation des personnels médicaux, de la création de centres spécialisés dans le TSO, ainsi que de l’approvisionnement en méthadone et de sa distribution.

Un rapport consulté par Zawia3 tient Ghada Wali pour responsable de la crise, en sa qualité, à l’époque, de directrice générale de l’Office des Nations unies à Vienne (ONUV) et de directrice exécutive de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Il lui reproche d’avoir ignoré les plaintes déposées par les patients (que Zawia3 avait déjà consultées en mai 2025), de ne pas avoir assuré le contrôle des programmes soutenus par l’ONUDC, dont faisait partie le programme de traitement par la méthadone en Égypte dans le cadre de la stratégie de réduction des risques, et de ne pas avoir respecté les principes du « traitement de la pharmacodépendance » publiés par l’Organisation mondiale de la santé et les Nations unies, qui prévoient que toute modification des protocoles de traitement de substitution aux opioïdes doit être fondée sur des données probantes, centrée sur le patient et non punitive. Il lui reproche en outre de ne pas avoir ouvert d’enquête ni publié de déclaration après la réduction ou l’interruption des doses de méthadone sans justification clinique, l’exclusion d’un grand nombre de patients du programme thérapeutique sur la base de résultats positifs aux analyses d’urine, en violation des recommandations nationales et internationales, et le remplacement de la méthadone importée par un produit fabriqué localement, le « Methadensy », dont plusieurs patients ont signalé l’inefficacité ou les effets secondaires, et ce, alors même que les patients avaient signalé publiquement la crise et porté plainte auprès des instances internationales, y compris les Nations unies.

Extrait du rapport accusant Ghada Wali d’avoir failli dans le contrôle du programme de méthadone
Le rapport accuse la docteure Ghada Wali d’avoir failli dans le contrôle du programme de traitement par la méthadone. Traduction du passage, rédigé en anglais : « (…) Principes fondamentaux des Nations unies relatifs au traitement des détenus (1990), principe 9. Défaillance de l’ONUDC en matière de contrôle et violations flagrantes de Mme Ghada Fathi Waly. Malgré sa position (directrice générale de l’Office des Nations unies à Vienne, ONUV, et directrice exécutive de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, ONUDC), sa présence à la CND en mars, toutes les plaintes des patients et toutes ses obligations professionnelles officielles face à la catastrophe en cours en Égypte, elle a manqué aux obligations suivantes. 1. Défaut de garantir le contrôle des programmes soutenus par l’ONUDC. Contexte : la méthadone utilisée en Égypte faisait partie d’une stratégie de réduction des risques soutenue par l’ONUDC. Manquement : après l’arrêt soudain ou le remplacement de la méthadone importée par un produit fabriqué localement (« Methadensy »), que les patients ont signalé comme inefficace ou provoquant des effets indésirables (…) »

Début juin 2025, Ghada Wali, directrice exécutive de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, a démissionné de son poste après un mandat de cinq ans, invoquant, dans un courriel envoyé au personnel des Nations unies, des raisons familiales. Lors d’une intervention téléphonique dans l’émission de la présentatrice Lamis El-Hadidi sur la chaîne égyptienne ON E, le 1er juin 2025, Ghada Wali a évoqué son souhait de donner la priorité à sa famille après des décennies de service public, déclarant : « J’ai senti que le moment était venu de rentrer et de rester auprès de ma famille, mes enfants, mes petits-enfants, et surtout mon père âgé, qui a désormais besoin de soins. » Des sources ont toutefois affirmé à Zawia3 que cette démission est intervenue après la révélation de son échec en tant que responsable du dossier de la réduction des risques et des violations des droits humains commises au nom de la lutte contre la drogue.

Zawia3 avait contacté par téléphone la docteure Ghada Wali, alors directrice exécutive de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, en mai 2025, afin d’obtenir son commentaire sur la crise du traitement par la méthadone en Égypte et sa réponse aux plaintes déposées par certains patients. La responsable onusienne et ancienne ministre se trouvait alors encore à l’étranger ; elle a répondu brièvement, affirmant que le programme de traitement par la méthadone relève du ministère de la Santé et de la Population en Égypte, et niant que l’Office des Nations unies soit responsable du programme et de la distribution du médicament.

En avril 2025, plusieurs patients ont adressé des plaintes et des appels à l’aide à des instances internationales et locales, dans lesquels ils accusent Ghada Wali, directrice exécutive de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime et ancienne ministre égyptienne de la Solidarité sociale, d’avoir induit la communauté internationale en erreur sur la réalité du programme de méthadone en Égypte. Selon ce qu’ont documenté les plaintes adressées au Bureau de la déontologie des Nations unies, dont Zawia3 a obtenu des copies en mai 2025, Ghada Wali a évoqué, lors de la 68e session de la Commission des stupéfiants des Nations unies, tenue à Vienne le 14 mars 2025, « le succès de l’expérience de la méthadone en Égypte », deux semaines seulement avant l’arrêt soudain de la distribution du médicament, sans avertissement ni solution de remplacement, ce qui a mis en danger la vie des patients et pourrait relever d’une « faute, d’une négligence ou d’un abus de pouvoir ». Les plaignants estiment que la responsabilité directe de Ghada Wali à l’égard du programme la place en position de devoir rendre des comptes, et réclament l’ouverture d’une enquête onusienne indépendante sur ces faits.

Dans une précédente enquête, Zawia3 avait documenté une plainte collective officielle intitulée « La fin soudaine du programme de traitement par la méthadone en Égypte viole les droits de l’homme », envoyée le 27 avril 2025 à quatre instances : le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH), l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), le Bureau régional de l’Organisation mondiale de la santé pour la Méditerranée orientale et le Conseil national des droits de l’homme en Égypte.

 

« Methadensy », un médicament produit dans des circonstances obscures

L’homologation officielle du médicament « Methadensy » (méthadone 10 mg/1 ml), une solution concentrée à prendre par voie orale produite par la Société égyptienne internationale d’industries pharmaceutiques (EIPICO), délivrée par l’Administration centrale des soins pharmaceutiques le 1er mars 2023 et publiée auparavant par la Direction générale des références scientifiques et des notices médicales, montre que le médicament a été produit conformément à l’EMC (Electronic Medicines Compendium), une référence électronique des médicaments utilisée au Royaume-Uni, gérée par une société appelée Datapharm en collaboration avec les laboratoires pharmaceutiques, et dont les informations sont révisées par des autorités de réglementation telles que la MHRA (l’Agence de réglementation des médicaments et des produits de santé du Royaume-Uni). L’homologation ne précise toutefois pas que le Methadensy dispose d’une autorisation d’une quelconque autorité de réglementation internationale, comme l’Agence européenne des médicaments, la Food and Drug Administration (FDA) américaine, l’Organisation mondiale de la santé ou l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime. Parallèlement au passage à ce médicament dans les unités de réduction des risques, nous avons reçu de nombreuses plaintes de patients faisant état d’une dose insuffisante, d’une faible efficacité et d’inquiétudes concernant la sécurité.

Zawia3 a examiné une boîte du nouveau médicament appelé « Methadensy », sur laquelle il est écrit qu’il s’agit de chlorhydrate de méthadone, d’une concentration de 10 mg/ml, produit par la société pharmaceutique EIPICO ; ce médicament n’est pas commercialisé sur le marché pharmaceutique. Nous avons également obtenu l’une des doses à emporter à domicile du médicament « Methadensy » (une solution transparente tirant sur le bleu clair, « bleu ciel »), afin de tenter de l’analyser et d’en connaître les substances actives, pour vérifier le bien-fondé des soupçons de certains patients des unités de réduction des risques quant à l’existence d’un lien entre les doses de médicament qui leur sont administrées et l’apparition de la kétamine dans les résultats de leurs analyses. Mais les procédures bureaucratiques auprès des laboratoires et des organismes publics, ainsi que le manque de moyens d’analyse nécessaires dans les laboratoires du secteur privé, nous en ont empêchés. Zawia3 a tenté de contacter la direction de la société pour qu’elle réponde à ces allégations, mais nous n’avons reçu de réponse à aucun de nos appels.

Zawia3 avait déjà contacté par téléphone, en mai 2025, le docteur Assem El-Okbawy, directeur du secteur commercial de la société pharmaceutique EIPICO, pour l’interroger sur le nouveau médicament. Il nous avait alors affirmé que l’Autorité égyptienne du médicament avait demandé à la société, en avril 2025, de fabriquer une quantité déterminée de « méthadone », que la société avait accompli la mission qui lui avait été confiée et livré le médicament à l’Autorité, afin qu’il soit distribué à une catégorie déterminée de patients (les patients souffrant d’addiction) sous supervision médicale, dans le cadre d’une initiative présidentielle consacrée à la santé mentale et au traitement des addictions, et qu’il s’agissait ainsi du premier médicament à base de méthadone fabriqué localement.

El-Okbawy a indiqué que la société ne savait pas si l’Autorité lui demanderait à nouveau de le fabriquer, mais qu’elle n’avait aucun projet de mettre sur le marché ce médicament non commercialisé, destiné à une catégorie restreinte de patients et dont la prise des doses nécessite une supervision médicale, affirmant qu’il n’existe aucune différence de composition pharmaceutique entre la méthadone égyptienne et son équivalent importé.

 

Doses à emporter à domicile du médicament Methadensy, une solution bleu clair
L’une des doses à emporter à domicile du médicament « Methadensy », produit par la société EIPICO

La notice du médicament indique qu’il est utilisé pour traiter l’addiction aux drogues opioïdes (comme inhibiteur des symptômes de sevrage), et qu’avant de commencer le traitement par la méthadone, une discussion doit avoir lieu avec les patients afin d’établir une stratégie d’arrêt progressif du traitement, dans le but de réduire le risque d’addiction et de syndrome de sevrage. La décision de maintenir le patient sous prescription d’opioïdes à long terme doit être une décision active, convenue entre le médecin et le patient, et réexaminée à intervalles réguliers (généralement au moins tous les trois mois, selon l’évolution clinique).

Les recommandations posologiques pour les adultes prévoient une dose initiale de 10 à 20 mg par jour, augmentée de 10 à 20 mg par jour jusqu’à la disparition des signes de sevrage ou d’intoxication, la dose habituelle étant de 40 à 60 mg par jour ; la dose est ajustée selon le degré de dépendance, dans le but de la réduire progressivement. Son utilisation est contre-indiquée chez les patients souffrant de dépression respiratoire ou de maladies obstructives des voies respiratoires, pendant une crise d’asthme aiguë, en cas d’intoxication alcoolique aiguë, en cas d’utilisation concomitante d’inhibiteurs de la MAO (monoamine oxydase), y compris le moclobémide, ou dans les deux semaines suivant leur arrêt, chez les patients dépendants de médicaments non opioïdes, ainsi qu’en cas de travail (accouchement), d’hypersensibilité à la substance active ou d’augmentation de la pression intracrânienne, de traumatisme crânien, de phéochromocytome ou de risque d’iléus paralytique (y compris l’hypotonie du tube digestif d’origine médicamenteuse).

La notice du médicament met en garde contre l’éventualité d’une tolérance et d’une dépendance de type morphinique, d’un œdème pulmonaire en cas de surdosage et d’une augmentation de la pression intracrânienne. Elle mentionne les effets secondaires rares observés chez les patients suivant un traitement de l’addiction, parmi lesquels : le signalement de décès chez plusieurs patients héroïnomanes dans les jours qui ont suivi le début du programme de traitement par la méthadone, les examens ayant révélé une hépatite chronique dans dix cas de décès survenus dans les 2 à 6 jours suivant le début du traitement, avec une dose moyenne de 60 mg. La notice estime probable que ces décès soudains soient dus à l’accumulation de la méthadone et à la survenue de complications telles qu’un trouble du rythme cardiaque ou un collapsus cardiovasculaire, la méthadone ayant un effet dépresseur sur les membranes nerveuses.

La mise sur le marché d’un médicament, un an après son homologation

Le docteur Ali Ouf, président de la division des médicaments de la Chambre de commerce, estime probable que le problème à l’origine de la pénurie de méthadone tienne au fait que le stock de flacons du médicament importé était resté inutilisé et avait expiré, ce qui n’exonère toutefois pas les responsables : si le stock était périmé, ils devaient importer de l’étranger. C’est l’un des scénarios possibles, affirme-t-il dans des déclarations à Zawia3, ajoutant que l’État doit prendre en charge le coût du traitement des patients souffrant d’addiction et, par conséquent, importer des quantités correspondant uniquement au nombre de cas, sans faire venir de quantités excédant les besoins, afin qu’elles n’arrivent pas à expiration. Il évoque également la possibilité que la société étrangère n’ait pas accepté le prix fixé pour le médicament.

Ali Ouf estime que c’est une bonne initiative de l’Autorité du médicament que de confier la fabrication de la méthadone à une usine égyptienne, afin que les patients ne soient pas à la merci du producteur étranger, qui pourrait augmenter subitement son prix, afin d’économiser des devises étrangères, et afin d’éviter à l’Égypte d’être à la merci de décisions politiques, comme l’a fait Donald Trump lorsqu’il a soudainement décidé de ne plus exporter certains médicaments hors des États-Unis. Il déclare : « L’Autorité du médicament s’adresse à la société EIPICO parce que c’est une entreprise géante, capable de localiser cette industrie. »

Il ajoute : « Une fois que la société a reçu le document d’homologation (la notification), la mise sur le marché du médicament intervient au moins un an plus tard, car elle commence par importer les matières premières, ce qui prend trois ou quatre mois, puis elle les soumet à des analyses et à des études de stabilité pour s’assurer que le produit est sain, que sa couleur ou son goût ne changeront pas et que son efficacité est stable… Et n’oublions pas qu’entre 2023 et 2024, il y avait une crise du dollar : vous n’aviez pas de dollars pour importer les matières premières, et se procurer des devises était un problème. »

Le président de la division des médicaments poursuit : « Depuis 2006, l’Égypte n’enregistre aucun médicament à moins qu’il ne dispose d’une référence auprès de l’une des instances suivantes : la Food and Drug Administration américaine (FDA), l’Agence européenne des médicaments (EMA), le Canada, le Japon ou l’Australie. Ce sont nos pays de référence. Nous nous appuyons sur eux parce que, lorsqu’ils mettent un médicament sur le marché, ils ont mené des recherches à son sujet et ses résultats sont publics et connus. L’Autorité du médicament n’homologue pas un médicament provenant de l’Inde ou de la Chine, par exemple, car ce ne sont pas des pays de référence. Le médicament [Methadensy] est donc enregistré sur la base de sa référence britannique, qui est une référence scientifique majeure. »

Ali Ouf affirme que si une société égyptienne souhaite fabriquer un médicament comme le « Panadol » américain, dont la substance active est le paracétamol, et que la société américaine a déjà mené tous les essais cliniques, l’Égypte ne refait pas ces essais : elle procède à ce que l’on appelle des « essais de biodisponibilité » dans des centres de recherche agréés, en administrant le médicament étranger à un groupe de volontaires et le médicament égyptien à un autre groupe, puis en comparant les résultats. Si les résultats de votre médicament se situent entre 95 % et 105 % de ceux du médicament étranger, il lui est conforme ; s’ils sont en dehors de cette fourchette, il est non conforme et l’Autorité du médicament le rejette, et cela se fait avant la mise sur le marché du médicament.

 

L’importance du consentement éclairé

Pour sa part, le docteur Ayman Attia, conseiller médico-juridique et expert des lois et de l’éthique régissant la pratique médicale, estime, dans des déclarations à Zawia3, qu’il est illégal de changer le type de médicament administré aux patients et de leur donner un médicament nouvellement produit sans obtenir leur consentement éclairé. Selon lui, il faut respecter ce que prévoient les droits et devoirs du patient psychiatrique et obtenir son consentement avant de le soumettre à toute procédure ou de l’amener à participer à des essais cliniques, dont les étapes sont fixées par la loi et commencent par l’obtention d’autorisations de centres de recherche et d’universités ; le patient ne peut y être soumis sans avoir signé un consentement éclairé et avoir connaissance des risques potentiels.

L’expert médical et juridique explique que la kétamine est un médicament utilisé pour anesthésier les patients lors des opérations chirurgicales, et qu’elle peut provoquer des hallucinations sexuelles (sexual hallucination) en cas de mauvais usage. Il se dit peu convaincu par l’explication selon laquelle les résultats positifs à la kétamine chez tous les patients seraient dus à un défaut des bandelettes de test ; et si cette hypothèse était exacte, ce serait à l’organisme officiel qui les a fournies d’assumer la responsabilité de ce dysfonctionnement.

En définitive, on peut dire que la crise de la méthadone dans les unités de réduction des risques révèle un effondrement sans précédent de l’un des plus importants programmes de traitement de l’addiction en Égypte, sur fond de mépris des droits des patients et de violation des recommandations nationales et des normes internationales. Des rechutes collectives aux symptômes de sevrage sévères, de l’absence de transparence sur la validité et l’efficacité des médicaments au renvoi de patients sans évaluation clinique, des milliers de personnes ayant besoin d’un traitement ont été confrontées à une crise médicale et éthique qui menace leur vie.

Malgré le remplacement de certains dirigeants et le retour du médicament importé, les patients reçoivent toujours des doses insuffisantes et un médicament douteux, non homologué au niveau international. Tandis que des responsables se renvoient les accusations, les patients en paient seuls le prix, entre la douleur de l’addiction et les risques du traitement, à un moment où les crises sanitaires exigent transparence et réaction urgente, et non le silence et l’expérimentation. Le droit à un traitement sûr et digne n’est pas un luxe, mais une obligation qui ne souffre aucun atermoiement.

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Aya Yasser
Journaliste, écrivaine et romancière égyptienne, titulaire d’une licence en information et communication de l’université du Caire.

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