Papier fragile : une crise existentielle pour la presse publique en Égypte

Les dettes des journaux publics (dits « nationaux ») en Égypte ont dépassé 9 milliards de livres égyptiennes, les recrutements sont gelés depuis 2014 et le nombre de journaux a chuté de 57 % en une décennie, sur fond de craintes d’un scénario de liquidation progressive.
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Shimaa Hamdy

Les institutions de presse dites « nationales », c’est-à-dire publiques, en Égypte souffrent d’un vieillissement professionnel et d’un net déclin au cours des deux dernières décennies, ce qui menace leur avenir professionnel et leur statut institutionnel. Ce déclin ne se limite pas à l’aspect financier : il englobe aussi des défis professionnels, administratifs et législatifs qui menacent de faire perdre à l’Égypte une partie essentielle de son soft power et de son héritage culturel et civilisationnel.

Par ailleurs, ces institutions ont cessé de recruter et de renouveler leurs équipes de journalistes depuis plus de dix ans, ce qui a aggravé la crise du vieillissement des effectifs et l’absence de sang neuf en leur sein, les privant de la capacité d’innover et de renouveler leurs contenus, ainsi que de suivre les évolutions technologiques et les transformations du marché des médias.

Des experts estiment que ces défis s’inscrivent dans un contexte encore plus complexe, marqué par la réduction du soutien public, la baisse des ventes publicitaires, ainsi que par des restrictions administratives et de censure qui limitent la liberté du travail journalistique et affectent l’indépendance éditoriale. L’ensemble de ces facteurs pèse fortement et négativement sur la situation des journaux publics en Égypte.

La presse écrite est apparue en Égypte dès la fin du XVIIIe siècle, et le premier journal officiel égyptien a paru sous le règne de Méhémet Ali Pacha, en 1828, sous le nom de « Journal du Khédive » ; il servait à transmettre les détails et l’évolution de la production agricole, industrielle et commerciale. L’année 1828 a vu également la parution du premier numéro du journal « Al-Waqa’i al-Misriyya » (« Les Événements égyptiens »), qui réunissait les faits officiels et les questions financières et scientifiques ; son tirage ne dépassait pas 600 exemplaires, distribués aux oulémas, aux élèves des écoles supérieures et aux hauts fonctionnaires civils et militaires, et il n’était destiné ni à la vente ni à l’abonnement.

Depuis lors, de nombreux journaux se sont succédé, qu’ils soient gouvernementaux ou privés, ces derniers ayant commencé à paraître sous le khédive Ismaïl. S’y ajoutent les journaux et magazines nés eux aussi dans le sillage de la révolution de 1919, parmi lesquels « Rose al-Youssef », fondé par Fatma al-Youssef ; sont également apparus le quotidien « Al-Akhbar » d’Ali et Moustafa Amin, ainsi que les magazines « Al-Mussawar », « Al-Kawakeb », « Akher Saa », « Sabah El-Kheir » et « Shagaret El-Dorr », qui paraissent toujours aujourd’hui.

Après la révolution du 23 juillet 1952, le Conseil de commandement de la révolution a lancé, le 16 septembre 1952, le magazine « Al-Tahrir », dirigé par Ahmed Hamroush, ainsi que le quotidien « Al-Gomhuria », dirigé par Mohamed Anouar el-Sadate, et le quotidien « Al-Masaa », dirigé par Khaled Mohieddine.

Les quotidiens « Al-Ahram », « Al-Akhbar » et « Al-Gomhuria », ainsi que les magazines « Rose al-Youssef », « Sabah El-Kheir », « Al-Mussawar », « Al-Geel », « Al-Kawakeb », « Hawaa » et « Akher Saa », ont continué de paraître jusqu’à aujourd’hui, ce qui a permis à l’État de choisir les présidents de leurs conseils d’administration et leurs rédacteurs.

En 1980 a été promulguée la loi n° 148, qui a défini trois formes de journaux : les journaux « nationaux » (publics), les journaux « partisans » et les journaux « privés ».

Les données montrent que le nombre de journaux imprimés s’élevait à 142 en 2010, qu’il est tombé à 81 après le déclenchement de la révolution de janvier 2011, puis à 61 en 2021, soit une baisse de 57 % en 11 ans, selon le bulletin publié chaque année par l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS).

 

Une diffusion en recul et des crises financières

Les institutions de presse publiques en Égypte sont au nombre de huit institutions principales : la Fondation Al-Ahram, la Fondation Akhbar El-Yom, la Fondation Dar Al-Tahrir pour l’impression et l’édition, la Fondation Dar Al-Hilal, la Fondation Rose al-Youssef, la Fondation Dar Al-Maaref, la Société nationale de distribution et l’agence de presse Middle East News Agency (MENA). Ces institutions sont soumises au contrôle et à la supervision de l’Autorité nationale de la presse, conformément à la Constitution égyptienne et à la loi n° 180 de 2018 sur la réglementation de la presse et des médias.

Au cours de la dernière décennie, les journaux publics égyptiens ont connu une détérioration financière accélérée : les dettes de ces institutions, intérêts compris, ont franchi la barre des 9 milliards de livres égyptiennes, dont 3 milliards de livres de principal, selon les déclarations d’Abdel Sadek El-Shorbagy, président de l’Autorité nationale de la presse. Parallèlement, les besoins financiers mensuels atteignent 250 millions de livres, alors que les chiffres de diffusion et de publicité ont nettement reculé.

En 2019, le gouvernement égyptien a décidé de ramener le soutien financier aux institutions publiques au tiers de son niveau, avec un plan visant à le supprimer définitivement en quelques années. Parallèlement, le gouvernement égyptien a procédé à la fusion de certaines publications afin de réduire les dépenses. En 2021, l’Autorité nationale de la presse a décidé de suspendre toutes les éditions du soir des trois journaux publics, « Al-Ahram Al-Masaai », « Al-Akhbar Al-Masaai » et « Al-Masaa », puis a annoncé la fusion des publications « Hawaa », « Al-Kawakeb » et « Tabibak Al-Khass » (« Ton médecin personnel »), éditées par la Fondation Dar Al-Hilal, en une seule publication, « Hawaa ».

En avril 2024, l’Autorité nationale de la presse a décidé de transformer le magazine « Nisf Al-Donia » d’hebdomadaire en mensuel et de le fusionner avec le magazine « Al-Beit », ce qui a suscité une vague de colère et de mécontentement parmi les employés des institutions de presse, qui ont considéré cette décision comme le prolongement d’une approche consistant à fermer ou à fusionner par facilité les publications papier sous prétexte de réduire les pertes, sans réflexion sérieuse sur les moyens de les développer et de les sauver.

À ce sujet, le journaliste Hisham Fouad estime que le rôle des institutions de presse publiques est en réalité terminé et qu’on s’en débarrasse progressivement, pièce par pièce, en l’absence d’une véritable vision de réforme et sous l’emprise de la logique de « liquidation ».

Hisham Fouad explique à Zawia3 que, depuis juillet 2013 (la destitution du président Mohamed Morsi par l’armée), les autorités égyptiennes n’ont pas eu suffisamment confiance en ces institutions, malgré leur longue histoire, et qu’au lieu de les réformer, elles ont cherché à créer de nouveaux médias qui leur soient rattachés et placés sous leur supervision directe, ce qui s’est traduit par l’apparition d’une gigantesque entité médiatique comme la United Media Services (Société unie des services médiatiques), qui a pris le contrôle de la plupart des grandes plateformes télévisuelles et médiatiques.

Il ajoute que l’État s’est désengagé des institutions publiques et les a traitées comme on traite des entreprises déficitaires en voie de liquidation : d’abord par le gel des recrutements depuis 2014, puis par des fusions de publications et leur transformation en versions électroniques, jusqu’à la vente progressive d’actifs et de sièges, sans aucun plan clair de sauvetage ou de développement.

Hisham Fouad estime que ces mesures ont coïncidé avec la promulgation de nouvelles lois sur la presse, qui ont réduit la représentation des journalistes élus dans les conseils d’administration et les institutions, au profit de membres nommés, soumis pour la plupart aux orientations du pouvoir exécutif.

Il conclut en affirmant que « la réforme des institutions publiques est, dans son essence, une décision avant tout politique, qui ne peut être dissociée de la libération de la presse et de la liberté d’expression, afin de permettre la création d’un environnement réellement concurrentiel qui restaure le rôle de ces institutions et améliore la situation des journalistes qui y travaillent ».

 

Le gel des recrutements dans les institutions publiques

Le gouvernement égyptien a gelé les recrutements au sein des institutions publiques depuis plusieurs années, dans le cadre de politiques d’austérité et de contrôles gouvernementaux stricts sur l’embauche dans le secteur public, ce qui a entraîné le gel des structures des institutions et l’absence de renouvellement professionnel.

Dans ce contexte, se sont multipliées les revendications de centaines de journalistes, hommes et femmes, travaillant sous contrat temporaire au sein des institutions publiques, qui réclament leur titularisation et leur embauche, après que leur ancienneté a dépassé dix ans dans certains cas, sans aucune garantie d’emploi ni droits stables à la sécurité sociale.

Lors d’une rencontre avec le président du syndicat des journalistes le 12 juillet 2025, les contractuels ont demandé à l’ingénieur Abdel Sadek El-Shorbagy, président de l’Autorité nationale de la presse, d’annoncer rapidement la date de signature des contrats et d’achever au plus vite les procédures requises, dans le prolongement de ses importants efforts sur ce dossier au cours des derniers mois, d’autant que toute démarche officielle s’est arrêtée après les entretiens individuels passés par les contractuels en septembre et octobre 2024.

Et ce, après que les contractuels des journaux publics ont décidé de suspendre temporairement les actions qu’il était prévu d’organiser dans les jours suivants, afin de laisser aux responsables du dossier de leur titularisation le temps nécessaire pour achever les procédures requises en vue de la signature des contrats et des étapes nécessaires, à la suite de l’intervention du journaliste Khaled El-Balshy, président du syndicat des journalistes, qui a assuré que les procédures avançaient bien et qu’il fallait laisser aux responsables le temps nécessaire pour trancher le dossier.

Pour sa part, Iman Ouf, membre du conseil du syndicat des journalistes, appelle à une transformation radicale des institutions de presse publiques, affirmant qu’elles souffrent d’une « sclérose » qui les empêche de suivre les évolutions rapides, notamment sur le plan technologique. Iman Ouf indique à Zawia3 que ces institutions ont un besoin urgent d’injecter du sang neuf et d’ouvrir la porte aux jeunes, ainsi que de relever le plafond de la liberté de la presse, afin que la presse publique redevienne la voix du peuple.

Iman Ouf souligne que l’expérience accumulée par la génération la plus âgée de journalistes, aussi importante soit-elle, ne suffit plus à l’heure de la révolution numérique. Elle déclare : « Nous devons nous débarrasser de cette sclérose et ouvrir la porte à des groupes de jeunes qui soient embauchés au sein des institutions publiques, pour leur insuffler une nouvelle vie et une nouvelle énergie. » Elle ajoute que le plus grand défi réside dans l’exploitation des énormes ressources des institutions publiques, qu’il s’agisse de leurs bâtiments ou de leurs personnels, qui ne maîtrisent pas encore l’usage de la technologie. Elle a appelé à « une définition claire et précise des besoins » pour développer le contenu journalistique et le rendre plus moderne et attrayant.

La membre du conseil du syndicat des journalistes affirme que le rôle premier de la presse publique est d’exprimer la voix des gens, puisqu’elle « appartient au peuple ». Elle explique que ce rôle a considérablement reculé, la presse publique s’étant transformée en simple relais de « communiqués officiels », ce qui a détourné le public de l’achat des journaux papier, faute de contenus variés et attrayants. Elle a déclaré : « Même quand des gens essaient de développer le contenu, c’est refusé, ce qui a conduit à une forme de paresse et à la désaffection du public. »

Iman Ouf critique le mode de promotion au sein des journaux publics, indiquant qu’il est « parfois entaché de bureaucratie et de calculs politiques et sécuritaires », au détriment des cadres qui possèdent un réel niveau de compétence. Elle appelle à la présence de « dirigeants jeunes, dotés d’une vision et de la capacité de développer ces institutions », loin des promotions accordées selon « les volontés politiques ».

Iman Ouf insiste sur l’importance d’introduire « de nouveaux genres journalistiques, différents, qu’il s’agisse du journalisme d’investigation, du journalisme approfondi ou du journalisme de données, entre autres formes de journalisme » au sein des institutions publiques, estimant que cela peut « rendre à nouveau confiance dans les institutions publiques et leur donner une nouvelle énergie positive ».

Iman Ouf, membre du conseil du syndicat des journalistes, ajoute que, sur le plan administratif, une restructuration globale des institutions de presse publiques est nécessaire de toute urgence, afin de leur assurer davantage de souplesse et de capacité d’adaptation aux mutations rapides du secteur des médias.

Iman Ouf considère que la coopération avec les facultés d’information et de communication est une étape nécessaire pour développer les programmes et les approches, en phase avec les évolutions récentes de l’industrie de la presse, ce qui contribuerait à former de nouveaux cadres capables de conduire le changement au sein des institutions publiques. Elle souligne également l’importance de nouer des partenariats avec des entreprises technologiques spécialisées pour introduire des outils et des plateformes numériques modernes, qui contribueraient à moderniser l’environnement de travail et à renforcer les infrastructures de ces institutions.

Iman Ouf poursuit : « Pour ce qui est de l’industrie de la presse écrite, sa crise ne peut être dissociée du contexte économique général. La hausse du coût du papier et de l’impression d’une part, et la baisse du pouvoir d’achat des citoyens d’autre part, ont rendu difficile pour le public de continuer à acheter des quotidiens, d’autant que le prix de certaines publications a atteint des niveaux inabordables pour la majorité. »

Elle ajoute : « Dans le même temps, la large diffusion des smartphones et la facilité d’accès à Internet ont renforcé la présence numérique de la presse en ligne, devenue plus attrayante pour de larges pans du public en quête de contenus rapides et gratuits. »

Dans le monde entier, la presse écrite fait face à une concurrence féroce d’Internet et des réseaux sociaux, qui offrent une source d’information plus rapide et moins chère (et souvent gratuite). Une enquête locale a montré que moins de 2 % du public s’informe désormais régulièrement par les journaux papier, tandis que 44 % se tournent vers les sites web et que 50 % s’appuient à la fois sur les sources numériques et traditionnelles. Ce virage numérique a laissé la presse écrite en Égypte, notamment publique, sans base de lecteurs jeunes. S’y ajoute l’évolution de la culture générale et des habitudes de lecture : des analyses ont pointé le manque de goût pour la lecture chez la jeune génération, sur fond de dégradation du niveau de l’enseignement et de faible intérêt des familles pour le développement de l’habitude de lire des publications imprimées.

Mais au-delà de ces facteurs généraux, il existe des causes propres à la crise de diffusion des journaux publics. La principale, comme mentionné plus haut, est la faiblesse de leur contenu et son incapacité à répondre aux attentes du public. Les distributeurs de journaux ont en effet affirmé qu’un contenu journalistique ennuyeux est l’une des principales causes de la baisse des ventes : si le lecteur ne trouve pas ce qui l’intéresse en première page, il n’achètera pas le journal. Les pages des journaux publics sont devenues moins attrayantes et captent moins l’attention du jeune lecteur que les sites d’information rapides, voire que les journaux privés qui tentent de diversifier leurs sujets et leurs titres. Le contenu arrive donc en tête des raisons de la désaffection du public, avant même la hausse des prix.

Tout en soulignant l’importance de la presse papier en tant qu’archive et mémoire collective, Iman Ouf insiste sur le fait que la priorité aujourd’hui devrait être l’élaboration d’un plan clair de transformation numérique. Elle indique que l’expérience de nombreux pays a montré que l’orientation vers la presse en ligne n’est plus une option, mais une nécessité imposée par les évolutions technologiques et les pressions économiques.

Iman Ouf conclut en affirmant que les institutions publiques sont appelées à revoir leurs politiques éditoriales et techniques et à placer la transformation numérique au cœur de leurs stratégies futures, celle-ci constituant une voie incontournable pour garantir leur survie, leur influence et leur pérennité dans un environnement médiatique qui évolue à un rythme sans précédent.

 

L’absence de recrutements et le travail indécent annoncent la privatisation

Pour sa part, la journaliste Mona Ezzat avertit que les institutions de presse publiques traversent actuellement plusieurs crises qui menacent leur survie et leur rôle historique, indiquant que la poursuite de la situation actuelle laisse présager un scénario de privatisation qui pourrait faire perdre à l’Égypte une part importante de son soft power et de son héritage culturel.

Mona Ezzat affirme à Zawia3 que l’aspect le plus inquiétant est le « gel des recrutements », qui dure depuis 15 ans, ce qui signifie que deux générations entières de jeunes journalistes ont été privées de la possibilité d’un emploi stable au sein de ces institutions prestigieuses. Elle explique que cette situation a conduit à recourir à une « main-d’œuvre temporaire » qui porte le poids de l’institution sans bénéficier de « salaires fixes et stables, ni de contrats de travail décents » qui définissent sa relation avec l’institution et lui garantissent des salaires justes, suivant la hausse des prix et du coût de la vie. Elle estime que ces pratiques sont « indécentes au regard des normes du travail décent » et contraires aux normes internationales et à la loi.

Mona Ezzat décrit la situation des institutions de presse publiques comme « un état de sclérose qui dure depuis de longues années » : elles n’ont connu aucun « développement sur le plan professionnel », mais plutôt « un rétrécissement des espaces d’écriture » et « une baisse des taux de diffusion ». Elle indique que ces institutions, qui jouaient « un rôle important et influent dans la presse », vivent aujourd’hui « un état de recul sur le plan professionnel et des relations de travail ».

Mona Ezzat exprime sa vive inquiétude face à la persistance de cette situation, qui ressemble selon elle à ce qui s’est passé, et se passe encore, dans les usines avec les politiques de privatisation, où l’on procède à « des licenciements et à des pratiques visant à faire fuir les salariés » en préparation de la privatisation. Elle craint que « le scénario soit en passe de se répéter dans les journaux publics » et que ceux-ci soient soumis à « des politiques de privatisation de façon soudaine, sans dialogue sociétal » avec les journalistes, le syndicat et les institutions concernées.

Mona Ezzat rappelle que les institutions publiques disposaient autrefois de « correspondants et de bureaux dans tous les pays du monde », et faisaient partie intégrante de « l’influence et du soft power égyptiens » qui préservaient « notre primauté dans le domaine journalistique ». Elle affirme que « l’idée de la presse égyptienne, son influence, sa diffusion dans tous les pays du monde et ses correspondants » constituaient une part importante de « l’image du pays », et que la perte de cette présence représente « une part que l’Égypte perd dans la préservation de son image culturelle ».

La journaliste conclut en affirmant que ces institutions ont été de véritables « écoles » qui ont contribué au développement du métier, et que la perte de cet héritage et de cette histoire suscite une inquiétude collective, par crainte de décisions soudaines qui pourraient « détruire toutes ces dimensions et amputer le patrimoine culturel et civilisationnel de l’Égypte ».

 

La crise éditoriale : absence de diversité et érosion de l’indépendance

La crise de la presse publique en Égypte ne se limite pas à ses aspects financiers et administratifs : elle touche le cœur même de la pratique journalistique. Ces institutions souffrent depuis des années de l’érosion de l’espace éditorial et de la mainmise officielle persistante sur le contenu, ce qui les transforme, aux yeux du public, en porte-parole officiels du pouvoir, et non en plateformes indépendantes qui rendent compte de la réalité ou expriment la voix du public.

Les espaces de critique et d’opposition ont nettement reculé après 2013, lorsque les lignes rouges ont été redessinées de manière stricte et que les voix de la diversité se sont progressivement éteintes. Même l’équilibre de façade qui existait à certaines périodes antérieures, lorsque certains journaux publics publiaient quelques articles critiques limités, a totalement disparu.

Ce recul de l’indépendance éditoriale s’est répercuté sur le contenu lui-même : les articles sont souvent dépourvus d’informations essentielles et reproduisent les mêmes formulations officielles d’un journal à l’autre, et même dans les bulletins de la télévision officielle, ce qui a créé dans l’opinion une impression générale de monotonie, de répétition et d’absence de dynamisme professionnel.

La faiblesse des libertés éditoriales a également conduit à négliger le journalisme d’investigation et d’enquête : les journaux publics publient rarement des enquêtes révélant la corruption ou les défaillances institutionnelles, ce qui a créé un vaste vide en matière de contrôle, que comblaient en partie certaines plateformes indépendantes avant que l’étau ne se resserre sur elles.

Cette crise éditoriale a entraîné une perte croissante de la confiance du public, une baisse des taux de lecture et une désaffection des nouveaux journalistes pour le travail dans ces institutions, en l’absence d’un environnement éditorial leur permettant de s’exprimer ou d’innover.

Pendant deux siècles, la presse publique en Égypte a constitué une part de l’épine dorsale de la culture générale et du rôle éclaireur de la presse, et a conservé une place symbolique et professionnelle dans la conscience collective, malgré des soubresauts politiques et économiques répétés. Mais sa crise actuelle dépasse le simple faux pas passager : elle atteint le niveau d’une crise existentielle qui menace des institutions entières de perdre leur fonction sociale, leur poids professionnel, voire leur existence même.

L’accumulation des crises financières, la dégradation de l’environnement de travail et l’absence de politiques de recrutement et de développement, ajoutées au retrait progressif de l’État de ses responsabilités, ont placé les institutions publiques dans une position fragile sur la carte des médias. Quant au rétrécissement éditorial, il a entraîné la désaffection du public, l’effondrement de l’attrait des contenus et l’érosion de la confiance professionnelle.

En revanche, ces institutions conservent encore certains atouts : des archives historiques, un ancrage institutionnel et des restes de capital symbolique dans l’imaginaire collectif. Mais ce capital ne peut à lui seul garantir leur survie s’il ne s’accompagne pas d’une volonté politique claire et d’un plan de réforme global qui conjugue transformation numérique et travail éditorial professionnel, respecte les droits des journalistes et leur liberté, et redéfinit la fonction des médias publics en tant que plateforme de service public et non comme outil de propagande.

La presse publique se trouve aujourd’hui à un carrefour décisif : soit elle sera soumise au scénario d’une liquidation progressive, sous forme de privatisation ou de négligence systématique, soit elle se verra offrir une nouvelle chance de renaissance, avec des outils modernes et des conditions éditoriales différentes, qui respectent le droit de savoir et s’adressent à un nouveau public dans sa langue et à travers ses préoccupations.

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Shimaa Hamdy
Journaliste égyptienne, elle couvre les dossiers politiques et des droits humains et s’intéresse aux questions des femmes. Chercheuse sur la liberté de la presse, les médias et les libertés numériques.

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