Les événements s’intensifient dans la ville de Negaila, dans le gouvernorat de Matrouh (nord-ouest de l’Égypte). À la suite du meurtre de trois membres de la police lors d’une tentative d’arrestation d’un homme condamné à 35 ans de prison, le 9 avril 2025, les forces de sécurité ont détenu une vingtaine de femmes apparentées aux suspects, une mesure décrite comme une tentative de faire pression sur les accusés pour qu’ils se rendent. Elle a suscité un vif mécontentement parmi les habitants de la région, qui ont estimé que la détention de femmes sans fondement légal constitue une violation flagrante des droits fondamentaux et rappelle des pratiques sécuritaires d’un autre temps.
Le ministère de l’Intérieur dément la détention des femmes, mais des témoins oculaires interrogés par Zawia3 au cours des dernières heures ont confirmé les faits et raconté en détail ce qui s’est passé. L’un d’eux, qui a préféré taire son nom, affirme que ce qui s’est produit après le meurtre des policiers a choqué tout le monde : les forces de sécurité ont fait irruption à l’aube dans les maisons des habitants et ont détenu une vingtaine de femmes apparentées aux accusés, sans fondement légal, pour faire pression sur les personnes recherchées afin qu’elles se rendent. Il ajoute que les détenues étaient des femmes âgées, des mères et des femmes au foyer sans aucun lien avec l’incident, ce qui a provoqué une vive colère dans le village et poussé les habitants et les cheikhs à intervenir.
Un autre témoin affirme que ce genre d’incidents se répète désormais constamment avec les habitants de Matrouh : les autorités emploient des méthodes répressives pour faire taire les habitants ou les affronter, et cela ne concerne pas seulement les accusés ou les hors-la-loi, selon ses termes, mais tout le monde, y compris les ayants droit qui s’opposent à la vente de leurs biens à des entités d’investissement et qui sont persécutés, eux et leurs familles, en l’absence totale d’État de droit.
De son côté, le ministère de l’Intérieur affirme, dans un communiqué publié jeudi soir (10 avril), que « ce qui a été diffusé sur plusieurs pages des réseaux sociaux concernant la détention de femmes par les services de sécurité de la direction de la sécurité de Matrouh, à la suite de la mort en service de membres de cette direction alors qu’ils exécutaient des décisions de justice à l’encontre d’éléments criminels très dangereux, est faux », assurant que toutes les mesures légales seraient prises à l’encontre des auteurs de ces allégations, qui cherchent délibérément à semer le trouble dans l’opinion publique, selon les termes du communiqué.
Deux jeunes hommes tués

Ancien bâtonnier et membre de l’équipe de défense des femmes de Matrouh, Mamdouh Darbala révèle à Zawia3 tous les détails de l’affaire. Selon lui, un affrontement a eu lieu entre une force de sécurité et certains accusés, faisant 3 morts parmi les agents de sécurité, et les accusés ont pris la fuite ; le lendemain matin, les autorités sécuritaires ont arrêté 23 femmes, détenues en violation de la loi dans le but de contraindre les accusés à se livrer à la police. Sous la forte pression des habitants et des avocats, les autorités ont été contraintes de libérer environ 19 femmes, tandis que quatre sont restées en détention.
Face au refus des autorités de libérer les femmes, deux jeunes hommes de leur famille (17 et 18 ans) ont été contraints de se livrer à la police, sous la supervision des chefs de famille et des cheikhs, tout en affirmant qu’ils étaient innocents et n’avaient aucun lien avec le meurtre des sous-officiers de police : ils se sont rendus en remplacement des femmes détenues, en attendant l’arrestation des accusés.
Le plus grand choc est survenu lorsque les forces de police ont emmené les deux jeunes hommes, Youssef Eid Fadl al-Sarhani et Farag Rabbash al-Fazzari, sur la route de Salloum, leur ont tiré dessus et les ont exécutés de manière extrajudiciaire, alors qu’ils étaient innocents et que tout le monde le savait, ce qui a déclenché la colère des habitants. Interrogé sur les prochaines démarches, Darbala affirme que la situation est explosive et que ce qui se passe annonce une catastrophe inévitable, d’autant que des habitants souhaitent emprunter la voie légale et déposer une plainte officielle auprès du procureur général, tandis que d’autres insistent pour aller rencontrer le commandant de la région militaire et chercher à contenir la crise ; mais dans ce second cas, les habitants n’obtiendront pas leurs droits, selon Darbala.
En revanche, le ministère de l’Intérieur a affirmé vendredi matin (11 avril) que les deux jeunes hommes étaient des éléments criminels impliqués dans les faits. Le communiqué indique : « Les services de police judiciaire de la direction de la sécurité de Matrouh, en collaboration avec le secteur de la Sécurité publique, sont parvenus à localiser la cachette de deux éléments criminels très dangereux, auteurs de la mort en service de 3 policiers de la direction de la sécurité de Matrouh alors qu’ils exécutaient des décisions de justice contre un élément criminel très dangereux à Matrouh », ajoutant : « Après l’accomplissement des formalités légales, ils ont été ciblés avec la participation du secteur de la Sécurité centrale, et l’échange de tirs a entraîné leur mort ; ils étaient en possession de 2 fusils automatiques et d’une quantité de munitions. »
En revenant vers les habitants et les témoins, et en contactant au moins 10 personnes qui ont assisté aux événements depuis leur début, dont trois faisaient partie du conseil qui avait convenu de remettre les deux jeunes hommes aux autorités afin d’obtenir la libération des femmes, nous avons constaté qu’ils affirmaient unanimement que les deux jeunes hommes n’avaient aucun lien avec les faits, et qu’ils avaient été exécutés contrairement à l’accord passé avec les grands cheikhs et les familles qui avaient servi de médiateurs.
Commentant le meurtre des deux jeunes hommes, un habitant qui nous a parlé en demandant l’anonymat déclare : « Nous implorons d’abord la miséricorde de Dieu pour les trois policiers martyrs, en Lui demandant de les envelopper de Sa vaste miséricorde, et nous affirmons tous que nous sommes soumis à la loi et que nous nous engageons à nous tenir aux côtés de l’État face à tout acte criminel portant atteinte à la sécurité de la nation et à celle des citoyens. Mais nous insistons en même temps sur le fait que celui qui commet une faute doit en répondre individuellement, et qu’il n’est en aucun cas permis de généraliser la sanction ou de prendre des mesures collectives contre des innocents qui n’ont aucun lien avec les faits. »
Il ajoute : « Détenir des femmes sans qu’aucune accusation claire ne soit portée contre elles constitue une violation flagrante de la loi et de la Constitution ; c’est un comportement rejeté en bloc et dans le détail, qui ne peut être justifié en aucune circonstance. Nous espérons que le ministère de l’Intérieur mènera une enquête transparente sur cette affaire, afin qu’un tel comportement ne se reproduise pas à l’avenir. Nous condamnons également avec force ce qui s’est passé hier, l’exécution de sang-froid de deux jeunes hommes du gouvernorat de Matrouh, alors qu’ils n’avaient commis aucune faute et n’avaient aucun lien avec les faits faisant l’objet de l’enquête. Ils se sont rendus volontairement sur la base de promesses de sécurité, en vue de leur audition, mais le fait de les avoir conduits au bord de la route et de leur avoir tiré dessus est une vengeance qui n’a rien à voir avec la loi, la charia ou la Constitution. »
Il ajoute : « Nous réclamons l’ouverture d’une enquête urgente sur ce douloureux incident, et nous faisons porter la responsabilité morale et éthique aux omdas (chefs de village), aux cheikhs et aux responsables du gouvernorat, à qui incombe le devoir de protéger nos enfants et de défendre leurs droits. Le sang de ces jeunes innocents est sur vos mains, et nous ne nous tairons pas face à cette injustice. »
Une menace pour la confiance entre l’État et le citoyen
Commentant la crise, le militant des droits humains Nour Khalil déclare à Zawia3 que ce n’est pas la première fois que de telles violations se produisent : un incident similaire avait déjà eu lieu au poste de police de Negaila, lorsque les forces de sécurité avaient arrêté et détenu des femmes de familles de la région, en mars 2023. Il souligne que des zones comme Marsa Matrouh et ses environs, jusqu’à Salloum, y compris Negaila, connaissent des violations continues à l’encontre des habitants, que ce soit dans les affaires visant les jeunes sous des accusations de contrebande ou dans d’autres pratiques sécuritaires arbitraires, puisqu’ils sont détenus dans une affaire puis inscrits dans une autre, sans justification légale.
Khalil a participé, aux côtés de centaines de défenseurs des droits humains et de militants, à une campagne qui a envahi les réseaux sociaux au cours des dernières heures pour protester contre les violations visant les femmes, sous le mot-dièse #Illa_an_Nissa (« Pas les femmes ! »). Dans ce contexte, le militant souligne que le problème dans ces régions ne se limite pas à la violation des droits individuels, mais qu’il crée des vendettas pouvant toucher des familles entières, comme lors de l’exécution des deux jeunes qui avaient décidé de se rendre, ou comme ce qui s’est produit ce matin dans le cas qui lui a été signalé.
Il poursuit : « Ce qui se passe est une violation grave du principe de la personnalité des peines : les pratiques sécuritaires s’étendent aux proches des accusés, que ce soit par leur exécution, leur détention ou leur intimidation, et cela ne peut être justifié même si l’accusé est impliqué dans une activité illégale. » Il souligne que le communiqué publié par le ministère de l’Intérieur n’a pas abordé le fond du problème : il s’est contenté d’évoquer un échange de tirs et la mort d’une personne sur le coup, puis de deux autres à l’hôpital, la force de sécurité restant présente à l’hôpital, sans aucune explication du mécanisme suivi par le ministère pour protéger les civils de la région, ni de la raison de la violation de l’inviolabilité des domiciles.
Au cours de la dernière décennie, le ministère égyptien de l’Intérieur a fait l’objet d’accusations répétées de graves violations des droits humains, selon des rapports d’organisations de défense des droits humains internationales et locales. Ces violations comprennent l’usage excessif de la force contre les manifestants, qui a fait des centaines de morts, ainsi que la pratique de la torture dans les locaux de la Sécurité nationale et les disparitions forcées qui ont touché des milliers de personnes. Le pays a également connu l’exécution de condamnations à mort collectives contre des détenus politiques à l’issue de procès qualifiés d’inéquitables, ainsi que la dégradation des conditions de détention dans les prisons, où les détenus souffrent de surpopulation, de soins de santé insuffisants et de négligence médicale, en particulier pendant la pandémie de Covid-19.
Bien que le ministère de l’Intérieur publie des rapports affirmant que la situation des droits humains s’est améliorée grâce à des initiatives humanitaires et à la surveillance du comportement des agents de la Sécurité nationale, ces mesures n’ont pas empêché la poursuite des violations documentées. Les organisations de défense des droits humains affirment que ces abus sont devenus systématiques et généralisés, en l’absence de responsabilité effective des services de sécurité, ce qui a fortement affecté les libertés fondamentales et les droits des personnes en Égypte au cours des dix dernières années.
Une menace pour la paix sociale
Khalil insiste sur le fait que traiter les femmes de cette manière constitue une violation grave, en particulier dans les sociétés bédouines, qui considèrent les femmes comme une composante sensible et centrale de leur structure tribale et sociale. Il ajoute : « Parfois, les services de sécurité recourent à la détention des mères ou des sœurs pour faire pression sur l’accusé afin qu’il se rende, et les pratiques vont même jusqu’à l’intrusion dans les chambres à coucher et l’envoi de photos prises à l’intérieur pour exercer une pression psychologique, ce qui constitue une humiliation extrême et une violation flagrante de la loi et des coutumes. »
Il explique que ces violations conduisent l’État à perdre sa relation avec les citoyens, l’État se retrouvant lui-même dans la position de celui qui commet le crime et perdant la confiance des habitants : « Au lieu que l’État soit responsable de la protection des enfants des accusés et de leur intégration dans la société, on le voit pratiquer les mêmes méthodes de voyous, et les sanctions s’étendent aux innocents de la famille, ce qui n’est admissible en aucune façon. »
Il poursuit : « Les régions frontalières comme Marsa Matrouh, Negaila, Barrani et les environs de Ras El-Hekma connaissent de vives tensions en raison de projets d’investissement fondés sur l’expulsion des gens de leurs maisons sans indemnisation équitable, ce qui s’ajoute à des problèmes anciens comme les affaires de contrebande, dans lesquelles les habitants sont parfois impliqués en quête d’une source de revenus ; ils sont alors arrêtés et jetés en prison pendant des années, sans procès équitable et sans même connaître la date de leur libération. » Il cite l’affaire du jeune Farhat al-Mahfouzi, à Barrani, tué lors d’une opération de sécurité, et la vaste colère populaire et les blocages de route qui ont suivi, entraînant la mort de deux policiers, et affirme que de tels faits accroissent les tensions et poussent les gens vers la violence et la vengeance.
Le défenseur égyptien des droits humains affirme que « le traitement sécuritaire violent et les punitions collectives dans ces régions ne produisent que davantage de violence et de colère : lorsque les gens sentent que personne ne les écoute, pas même les cheikhs de tribus ou les omdas, qui ne sont plus capables de jouer leur rôle de médiation avec l’État, ils perdent confiance dans toutes les institutions de l’État », ajoutant : « Aujourd’hui, nous voyons des jeunes accuser les cheikhs de tribus d’être la cause de ce qui se passe, parce qu’ils représentent le visage de la société face à l’État, et cette colère ne va que dans le sens de l’escalade. »
« La manière dont les choses sont actuellement gérées dans ces régions, entre expulsions forcées, arrestations et exécutions, est une recette assurée pour davantage de violence à l’avenir. L’État doit revoir ses politiques et rouvrir les canaux de communication avec la société locale, faute de quoi la situation risque d’exploser », déclare Khalil.
L’effondrement de l’État de droit
De son côté, l’avocat spécialisé dans les droits sociaux et économiques Yasser Saad affirme que ces pratiques « ne sont pas nouvelles : elles représentent un retour aux anciennes politiques et un effondrement de l’État de droit. Le ministère de l’Intérieur a pris l’habitude d’employer cette méthode depuis de longues années, peut-être même avant 2011, même s’il en a relativement réduit l’usage après 2013, notamment dans les affaires à caractère politique, où les personnes arrêtées le sont pour des raisons liées à leurs positions ou à leur activité politique ».
Il ajoute, dans son entretien avec Zawia3 : « Le ministère de l’Intérieur recourt à cette approche dans les moments où certains de ses agents ont le sentiment d’être au-dessus de la loi et que toute agression ou violation ne signifie plus rien, tant qu’ils mettent en œuvre ce qu’ils considèrent comme une dissuasion des hors-la-loi. C’est extrêmement grave », soulignant que « ce qui se passe constitue une violation grave non seulement de la loi, mais aussi des règlements dont parle régulièrement le ministre de l’Intérieur, et que l’État affirme placer au plus haut dans le cadre du respect des droits humains ».
Il affirme : « Ce qui se passe exige que des comptes soient rendus et que les responsables soient sanctionnés, non seulement les agents qui ont commis les violations, mais aussi le ministre de l’Intérieur lui-même, en tant que leur plus haut responsable. Nous ne savons pas encore si les résultats que l’on cherche à atteindre intéressent réellement l’État ou la société, mais ce que nous savons bien, c’est que ces méthodes constituent des abus qui ne peuvent être justifiés et face auxquels le silence n’est pas permis. »
Il convient de noter que le bâtonnier de l’ordre des avocats de Matrouh, Adel Ali al-Abd, a publié un communiqué à la suite de la crise, dans lequel il a fermement condamné le meurtre de trois policiers dans l’exercice de leurs fonctions, soulignant que l’incident avait ébranlé la société de Matrouh dans toutes ses composantes.
Dans le même temps, Al-Abd a exprimé son rejet de ce qu’il a qualifié de « mesures sécuritaires arbitraires », qui ont inclus l’arrestation d’hommes et de femmes sans lien avec les faits, et a considéré cela comme une violation manifeste de la Constitution et de la loi et une menace pour la paix sociale dans un gouvernorat à la structure tribale et sociale sensible. Le bâtonnier a réclamé la libération rapide des personnes détenues sans fondement légal et l’ouverture d’une enquête urgente sur les abus, appelant le procureur général, le ministre de l’Intérieur et le directeur de la sécurité de Matrouh à intervenir immédiatement pour mettre fin à ce qu’il considère comme « une violation de la justice et des valeurs de la société de Matrouh ».
En conclusion, les récents événements de Negaila mettent en lumière un paradoxe dangereux dans la relation entre l’État et le citoyen, lorsque l’autorité chargée d’appliquer la loi devient une partie accusée de la violer. Au lieu que le ministère de l’Intérieur cherche à contenir la colère populaire et à apaiser les tensions par des mesures légales claires, ses pratiques sont devenues, selon les récits de témoins, d’habitants et d’avocats, une cause d’escalade de la crise et de destruction de ce qui reste des ponts de confiance avec les citoyens dans des régions sensibles comme Marsa Matrouh. Détenir des femmes sans fondement légal et exécuter des jeunes qui se sont rendus volontairement ne viole pas seulement la Constitution : cela frappe au cœur le principe de justice et menace la paix sociale.
Face au déni officiel et à la persistance du discours sécuritaire, sans enquêtes transparentes ni véritable reddition de comptes, l’État se place dans une confrontation ouverte avec une société tribale fondée sur la dignité et l’engagement, ce qui annonce des vagues de colère aux conséquences imprévisibles. Les démentis officiels et la diabolisation des protestataires ne suffisent pas : ce qu’il faut aujourd’hui, plus que jamais, c’est une révision sérieuse des politiques sécuritaires et l’ouverture des voies de la justice aux victimes.
