L’Égypte a-t-elle reçu une cargaison russe de blé volé ?

Le fournisseur russe d’une cargaison de blé livrée à l’Égypte avait déjà vendu des céréales de territoires ukrainiens occupés.

Zawia3

Enquête publiée en collaboration avec OCCRP.

Par Salma Mahawd, Shea Laughlin et Misha Gagarin

Des documents obtenus par l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) révèlent qu’une société russe appelée Pallada LLC, déjà impliquée dans la vente de céréales provenant de territoires ukrainiens occupés, a exporté en janvier une cargaison de plus de 20 000 tonnes de blé vers l’Égypte, après son déroutement depuis la Syrie.

Les documents montrent que la société avait reçu des quantités limitées de blé de la région occupée de Zaporijjia au cours des deux mois précédant l’expédition. Il n’a toutefois pas été possible de confirmer si la cargaison elle-même contenait des céréales de cette région, faute de données détaillées sur l’origine du blé transporté.

Le navire, nommé Mikhail Nenashev, a quitté la Russie avec une cargaison de 27 000 tonnes, selon un certificat sanitaire officiel russe daté du 28 novembre, un document utilisé pour le dédouanement des produits agricoles destinés à l’exportation. Il a été repéré pour la première fois sur les systèmes de suivi maritime le 29 novembre en mer Noire, en direction d’Istanbul. Mais il a changé de destination après une période d’arrêt près de Chypre, avant de poursuivre sa route vers le port égyptien d’Alexandrie, où il a accosté le 30 décembre.

Les données de l’autorité égyptienne du transport maritime et de la logistique indiquent que la cargaison de blé était destinée à une entité identifiée comme « ministère de la Défense / Mostakbal Misr ». Il s’agit d’un organisme militaire qui a repris, à la fin de l’année dernière, la responsabilité des importations de produits stratégiques, auparavant assurées par l’Autorité générale des approvisionnements, principal acheteur public de blé en Égypte.

Les données égyptiennes font état d’une cargaison de 24 290 tonnes, soit environ 3 000 tonnes de moins que le poids indiqué dans le certificat sanitaire russe. La raison de cet écart n’est pas connue. Il semble toutefois s’agir de la même cargaison, au vu de la chronologie des déplacements du navire figurant dans les données égyptiennes, du certificat sanitaire et des informations de suivi maritime.

Les données de suivi du Mikhail Nenashev confirment son arrivée au port d’Alexandrie le 31 décembre 2024, après le chargement de sa cargaison au terminal céréalier Avlita entre le 26 et le 29 novembre. L’image montre le navire à quai dans le port égyptien, sur fond d’allégations de transport de céréales ukrainiennes provenant des territoires occupés.
Les données de suivi du Mikhail Nenashev confirment son arrivée au port d’Alexandrie le 31 décembre 2024, après le chargement de sa cargaison au terminal céréalier Avlita entre le 26 et le 29 novembre. L’image montre le navire à quai dans le port égyptien, sur fond d’allégations de transport de céréales ukrainiennes provenant des territoires occupés.

Les données ne précisent pas non plus la somme payée par l’organisme égyptien. Mais, sur la base du prix mondial moyen du blé en décembre, la quantité livrée représentait une valeur d’environ 6,7 millions de dollars.

Le certificat sanitaire obtenu par OCCRP identifie Pallada comme l’exportateur de la cargaison. La société a déjà été accusée par l’Ukraine de vendre des céréales issues de territoires occupés. Ces allégations sont étayées par des documents officiels, notamment des permis d’exportation russes examinés par le réseau d’investigation.

Pour empêcher l’exportation de ces cargaisons, l’Ukraine a exhorté plusieurs pays à refuser les navires transportant des céréales qu’elle considère comme « volées ». L’Égypte figurait parmi les pays ayant répondu à ces pressions en mai 2022, lorsqu’elle a refusé un navire que l’Ukraine disait chargé de céréales provenant de ses territoires occupés.

Parmi les alliés de Moscou, la Syrie était l’un des principaux pays accusés par l’Ukraine d’acheter des céréales provenant des territoires occupés. Depuis le déclenchement de la guerre civile syrienne, la Russie a apporté un soutien militaire massif au gouvernement de Bachar al-Assad, notamment une couverture aérienne pendant les opérations de combat.

Dans un communiqué publié par le ministère ukrainien des Affaires étrangères en mai 2022, Kyiv a qualifié ces exportations de « triple crime », accusant Moscou de bombarder la Syrie, d’occuper des territoires ukrainiens, puis de vendre à Damas des céréales ukrainiennes pillées.

Malgré les tentatives de contact, ni Pallada, ni Mostakbal Misr, ni les autorités du port de Sébastopol, ni le service russe de surveillance vétérinaire et phytosanitaire, ni le ministère russe de l’Agriculture n’ont répondu.

Tableau de l’autorité portuaire égyptienne indiquant l’arrivée du Mikhail Nenashev au port d’Alexandrie le 30 décembre 2024, avec 24 290 tonnes de blé russe destinées au « ministère de la Défense / Mostakbal Misr ».
Tableau de l’autorité portuaire égyptienne indiquant l’arrivée du Mikhail Nenashev au port d’Alexandrie le 30 décembre 2024, avec 24 290 tonnes de blé russe destinées au « ministère de la Défense / Mostakbal Misr ».

Les antécédents de Pallada dans le commerce de céréales « volées »

Il n’a pas été facile d’établir le port de départ du Mikhail Nenashev. Celui-ci n’apparaît pas dans le certificat sanitaire russe du 28 novembre, ce qui est inhabituel pour ce type de document. Le navire a également désactivé à plusieurs reprises son système de suivi automatique pendant le voyage, empêchant de reconstituer précisément son itinéraire avant son arrivée en Égypte.

En janvier, Kateryna Yaresko, journaliste au projet d’investigation SeaKrime du centre ukrainien Myrotvorets, a publié sur X que le navire avait été chargé fin novembre au terminal Avlita du port de Sébastopol, en Crimée occupée par la Russie. OCCRP n’a toutefois pas pu vérifier indépendamment ces affirmations.

De son côté, Yörük Işık, chercheur spécialisé dans les affaires maritimes au Middle East Institute, a photographié le navire lors de son passage dans le Bosphore à 2 h 47, heure locale, le 1er décembre. Cet horaire est compatible avec un départ de Sébastopol après l’inspection du navire le 28 novembre, mais n’exclut pas un départ d’autres ports.

Pallada, la société exportatrice, a été enregistrée en août 2022. L’homme d’affaires russe Sergueï Iourievitch Kouznetsov détient 89 % de ses parts. Malgré des recherches approfondies, OCCRP n’a trouvé aucun document attestant de son activité dans le secteur des céréales avant la création de Pallada.

Des documents officiels indiquent qu’en 2023, les autorités soutenues par la Russie dans les parties occupées de la région de Kherson ont délivré à Pallada des permis d’exportation pour des milliers de tonnes de blé, d’orge et de méteil. Ces documents, examinés par OCCRP, ont été révélés pour la première fois l’année dernière dans une enquête du Centre biélorusse de journalisme d’investigation et de ses partenaires.

Des certificats de quarantaine obtenus par OCCRP révèlent que Pallada a reçu trois lots de blé, totalisant environ 126 tonnes, provenant de zones occupées de Zaporijjia en septembre et octobre 2024. Il s’agissait de transports locaux entre des exploitations ou des sites de stockage et le port.

Il n’a cependant pas été possible de vérifier si ces quantités avaient été intégrées à la cargaison envoyée en Égypte. OCCRP n’a pas non plus pu obtenir de données supplémentaires sur l’origine du reste de la cargaison.

Le Mikhail Nenashev avait déjà fait l’objet d’un examen attentif les années précédentes. En 2022, le New York Times a rapporté que le navire figurait parmi trois bâtiments soupçonnés par les États-Unis de transporter des « céréales ukrainiennes volées », sur la base d’un câble diplomatique divulgué du département d’État américain. Adressé à quatorze pays, le câble exhortait les gouvernements concernés à se montrer prudents avant d’accepter ces cargaisons. On ignore si l’un de ces pays a pris des mesures à la suite de l’avertissement américain.

La même année, Sky News et le site d’investigation Bellingcat ont utilisé des données satellitaires et des rapports de suivi maritime pour retracer le parcours du Mikhail Nenashev. Les éléments recueillis montraient qu’il avait accosté au terminal céréalier Avlita, dans le port de Sébastopol contrôlé par la Russie, avant de prendre la mer vers plusieurs ports de Méditerranée orientale.

En 2022, l’Ukraine a également adressé à la Turquie une demande officielle d’aide pour enquêter sur le Mikhail Nenashev et deux autres navires appartenant à Crane Marine Contractor LLC. Cette société russe est propriétaire du navire selon les données de l’Organisation maritime internationale (OMI), agence des Nations unies. On ignore si Ankara a répondu à la demande ukrainienne ou pris des mesures contre le bâtiment.

Alors que Crane s’est abstenue de commenter, l’OMI a déclaré à OCCRP avoir appelé ses États membres à avertir les navires, leurs propriétaires, leurs exploitants et les courtiers d’assurance qu’ils devaient s’abstenir d’enfreindre les règles concernant les ports fermés des territoires occupés d’Ukraine. Cet avertissement pourrait affecter à l’avenir la capacité du Mikhail Nenashev à opérer dans les eaux internationales.

Les ventes de céréales ukrainiennes

L’Égypte est l’un des plus grands importateurs de blé au monde et représente un marché majeur pour des producteurs de céréales comme la Russie et l’Ukraine. Après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, la production ukrainienne a toutefois fortement diminué sous l’effet des combats et du blocus russe des ports de la mer Noire, compliquant les exportations de céréales ukrainiennes.

Dans le même temps, la Russie a intensifié ses exportations de blé provenant des territoires ukrainiens qu’elle occupe, notamment Kherson et Zaporijjia, dont Moscou a cherché à officialiser l’annexion. La Syrie faisait partie des rares pays ayant reconnu les revendications russes sur ces territoires. Elle a acheté d’importantes quantités de céréales ukrainiennes acheminées par la Russie, selon Vladyslav Vlasiuk, conseiller du président ukrainien et commissaire chargé de la politique de sanctions.

Les États-Unis ont aussi accusé la Russie de mener des « attaques délibérées et systématiques » contre le secteur agricole ukrainien, dans le but d’éliminer l’Ukraine comme concurrent agricole mondial. Des rapports américains ont fait état d’attaques contre les installations de stockage et les infrastructures agricoles, compliquant encore les exportations de céréales ukrainiennes.

Concernant le Mikhail Nenashev, Vlasiuk considère que les antécédents du navire, sa destination initiale vers la Syrie, les lacunes dans ses données de suivi et certains documents russes constituent autant de « signaux d’alerte » qui devraient conduire le gouvernement égyptien à examiner sa cargaison. « Traiter avec les Russes en ayant sous les yeux ces signaux d’alerte pourrait justifier des procédures de vérification ou de conformité plus approfondies », a-t-il déclaré.

Mais retracer l’origine des céréales est complexe. Les cargaisons de différentes régions sont souvent mélangées avant l’exportation, ce qui rend difficile l’identification précise de leur provenance sans des techniques avancées comme les analyses ADN, selon Mike Lee, spécialiste de la production agricole dans la région de la mer Noire. « Le commerce des céréales reste opaque, même dans les périodes les plus stables », explique-t-il, ajoutant que les transports se font parfois de manière informelle, ce qui complique encore les vérifications.

Pour répondre à ce problème, le Royaume-Uni a annoncé en janvier 2024 le lancement d’un « programme de vérification des céréales », fondé sur des technologies avancées destinées à identifier précisément leurs lieux de culture et de récolte. Si ce programme s’avère efficace, il pourrait aider l’Ukraine à prouver qu’elle est propriétaire des céréales exportées par des circuits illégaux.

Il reste toutefois difficile de déterminer dans quelle mesure ces dispositifs pourraient limiter ce commerce controversé à court terme, alors que le conflit se poursuit et que la demande mondiale de céréales augmente.

Ont contribué à l’enquête : Maria Zholobova (iStories), Elena Loginova et Anna Babinets (OCCRP), Maksym Dudchenko (KibOrg).

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