C’est avec un mélange de peur, d’inquiétude et de perplexité que Maggie Abdel Hay suit les nouvelles concernant les violences sexuelles commises contre des enfants dans les écoles égyptiennes. Son cœur se serre chaque fois qu’elle imagine son fils, qui a eu neuf ans il y a deux mois et fréquente une école privée, à la place de l’une des victimes. Chaque incident qu’elle découvre, chaque histoire d’enfant dont l’enfance a été violée dans un lieu censé être sûr, accroît son effroi.
La peur et l’inquiétude de Maggie font partie du quotidien de millions de parents, pour qui envoyer leurs enfants à l’école cesse d’être un geste ordinaire et devient une source permanente de tension et d’angoisse, alors que les signalements de violences sexuelles contre les enfants augmentent sensiblement dans les écoles égyptiennes, qu’elles soient publiques, privées ou internationales.
Au cours de cette enquête, 75 cas de violences sexuelles, allant du harcèlement à l’agression sexuelle, contre des élèves filles et garçons dans les écoles égyptiennes ont été recensés et documentés entre novembre 2023 et novembre 2025. Ils révèlent un schéma récurrent visant des enfants de 4 à 16 ans. Tous ces faits ont eu lieu dans les locaux mêmes des établissements : salles de classe, salles d’activités, toilettes ou espaces à l’abri des regards et des caméras. Les faits montrent que les personnes mises en cause n’étaient pas seulement des enseignants, mais aussi des membres du personnel administratif, des employés et des chauffeurs.
Ces faits ont été rassemblés à partir d’archives de presse, de communiqués officiels et de décisions du ministère de l’Éducation, du parquet, du parquet administratif et du ministère de l’Intérieur. Les données montrent que certaines écoles ont connu plus de dix faits successifs, dont la plupart n’ont été découverts qu’après la révélation du premier cas. Cela indique que les faits rendus publics pourraient faire partie de séries plus vastes qui n’ont pas encore été mises au jour.
L’enquête a également recensé des cas où certaines institutions scolaires ont dissimulé ou étouffé ces violences, ce qui accroît le danger pour les enfants dans un environnement censé être sûr. Concernant les sanctions, elle ne relève que sept affaires dans lesquelles les tribunaux ont rendu un jugement. Les décisions prononcées pendant la période étudiée relevaient tant de la première instance que de l’appel. Fait notable, trois peines ont été réduites en appel.
L’enquête établit aussi que tous les auteurs des faits documentés étaient des hommes, aucun cas commis par une enseignante ou une employée n’ayant été recensé. Certaines directrices ont néanmoins été impliquées, pour avoir couvert les auteurs ou ignoré des plaintes. Les sanctions administratives ont été très variables : renvoi devant des juridictions disciplinaires ou pénales, parfois les deux, licenciements, mutations à des postes administratifs ou destitution de directrices et directeurs mis en cause. Dans certains cas, toutefois, la seule mesure a consisté à transférer les enseignants accusés de harcèlement d’écoles de filles vers des écoles de garçons, sans sanction supplémentaire.
Le danger à l’intérieur des écoles
Maggie a choisi pour son fils une école privée de langues dans un quartier aisé du Caire, dont les frais dépassent 30 000 livres égyptiennes pour sa troisième année de primaire, pensant qu’un coût plus élevé signifiait davantage de sécurité. Mais les faits montrent le contraire : les milieux favorisés ne sont pas à l’abri des violences, et des frais de scolarité élevés ne garantissent pas un environnement scolaire sûr.
Les données documentées recueillies pendant cette enquête montrent que les violences sexuelles à l’école ne sont pas des incidents isolés. Entre novembre 2023 et novembre 2025, 75 faits de violences sexuelles contre des enfants ont été documentés. Le Caire arrive en tête avec 17 cas, suivi d’Alexandrie et d’Assiout, avec 14 cas chacune, puis de la Nouvelle-Vallée, avec 13 cas. Gizeh compte 11 faits, la Charqiya deux, tandis que la Beheira, la Qalyubiya, la Dakahlia et la Menoufiya comptent chacune un cas.
Graphique 1 : Répartition géographique des crimes
Cinq faits n’ont été découverts que lors de l’interrogatoire d’un homme mis en cause dans l’agression sexuelle d’une élève dans les toilettes de son école. Celui-ci a reconnu pendant l’enquête avoir commis des faits similaires avant le sixième incident, à la suite duquel il avait été arrêté. Certaines écoles ont également connu des faits multiples et successifs, dépassant dix cas dans un même établissement.
Les données recueillies et analysées par l’autrice de cette enquête montrent que les écoles publiques ont enregistré le plus grand nombre de faits : 46 cas de violences dans 15 établissements. Cinq écoles privées ont enregistré 17 cas, tandis que quatre écoles internationales en ont compté 12. Ces chiffres indiquent que les violences sont présentes dans tous les types d’établissements, même si les écoles publiques sont les plus touchées. Ils montrent également que certaines écoles ont connu plusieurs faits pendant la même période.
Graphique 2 : Violences sexuelles contre les enfants dans les écoles publiques et privées
Le député Abdel Moneim Emam, président du parti Al-Adl, attribue la multiplication des faits dans les écoles publiques à une « absence presque totale de contrôle » et à la dégradation des conditions administratives, notamment la faiblesse des salaires dans l’enseignement, qui a créé un sentiment de « frustration et de réticence à accomplir son travail » et ouvert la voie à la négligence.
Emam souligne auprès de Zawia3 que lutter contre les violences sexuelles à l’école exige un « effort commun » des familles et des institutions éducatives, culturelles et sportives, afin de donner aux enfants les moyens de s’exprimer, de signaler les faits et d’obtenir une protection.
Les données recensées pendant cette enquête distinguent plusieurs types de faits subis par les enfants. Parmi les 75 cas documentés, 41 relèvent du harcèlement sexuel et 34 de l’agression sexuelle.
Graphique 3 : Nature des violences subies par les enfants
La plupart de ces faits ont visé les élèves les plus jeunes, ce qui indique que les agresseurs ne choisissent pas leurs victimes au hasard, mais que leur ciblage est souvent méthodique et prémédité. Le primaire compte 59 faits, suivi de la maternelle avec neuf, puis du collège avec cinq. Deux cas seulement ont été recensés au lycée.
Graphique 4 : Niveaux d’enseignement
Commentant ces statistiques pour Zawia3, Maha Abdel Nasser, députée du Parti social-démocrate égyptien, considère que les violences sexuelles contre les enfants à l’école ont dépassé le stade des incidents individuels pour devenir un phénomène qui appelle une étude approfondie de ses dimensions sociales et psychologiques. Selon elle, une partie du problème tient à la justification sociale du harcèlement et à la culpabilisation des victimes, qui conduisent à minimiser le crime en le présentant comme le résultat d’un « instinct incontrôlable ».
Abdel Nasser insiste sur l’importance de l’éducation sexuelle à l’école, qu’elle juge indispensable pour sensibiliser les enfants à leurs droits et aux limites de leur corps, et les protéger de toute agression potentielle. Elle estime que les programmes de sensibilisation doivent faire partie des cursus de toutes les écoles afin que les enfants comprennent leurs droits et acquièrent, d’une manière adaptée à leur âge, les moyens de se défendre.
Moheb Abboud, expert en éducation et vice-président du Syndicat indépendant des enseignants, considère pour sa part que les violences sexuelles et les autres violences dans les écoles égyptiennes ne sont pas de simples incidents individuels, mais le produit d’une profonde crise sociale qui se répercute sur les enfants. Il décrit la situation comme les fruits amers d’une mauvaise graine semée dans la société et voit dans les élèves un « thermomètre sensible » révélant clairement les dérives présentes dans celle-ci.
Il affirme à Zawia3 que ces phénomènes reflètent les comportements et les contradictions de l’ensemble de la société, y compris les formes de corruption. Il évoque les recours contestant les diplômes du ministre de l’Éducation, qui n’ont toujours pas été tranchés par la justice malgré les actions engagées et n’ont suscité aucune initiative gouvernementale. La réforme, souligne-t-il, ne doit pas se limiter aux écoles, mais concerner toute la société, en mettant l’accent sur le rejet de la violence et l’éducation morale dès le plus jeune âge.
Filles et garçons
L’inquiétude de Maggie grandit parce que son fils est encore au primaire, le niveau qui a enregistré la plus grande part des violences pendant la période étudiée. Elle est d’autant plus effrayée que ces violences ne se limitent pas aux filles. Si celles-ci représentent la majorité des victimes, avec 64 faits, les garçons n’ont pas été épargnés : 11 faits les ont visés.
Graphique 5 : Faits selon le sexe des victimes
Autrement dit, les filles subissent ce type d’agression à une fréquence environ six fois supérieure à celle des garçons, ce qui souligne leur vulnérabilité particulière face à ces violences.
Graphique 6 : Rapport entre les filles et les garçons
La docteure Olfat Allam, consultante en psychothérapie, explique que les agresseurs ciblent les plus jeunes enfants, notamment ceux du primaire et de la maternelle, parce qu’ils sont les plus vulnérables et dépendent entièrement des adultes. L’agresseur voit dans l’enfant un « être faible », facile à contrôler, qui n’a pas la capacité de refuser ou de révéler ce qu’il subit.
Elle ajoute à Zawia3 que les enfants de quatre à dix ans sont les plus exposés : à cet âge, ils manquent de conscience du danger et de discernement, et peuvent facilement être attirés dans un piège ou soumis à un chantage. Le ciblage particulier des filles est, selon elle, lié à la structure culturelle d’une société qui les sexualise très tôt, dès l’enfance. Une fille y est considérée comme une « femme » avant même d’avoir atteint la maturité, ce qui en fait une cible malgré son jeune âge.
Olfat Allam considère les agressions contre les petites filles comme une composante plus large des violences exercées contre les femmes dans la société. La banalisation de ces violences et l’absence d’une véritable dissuasion juridique favorisent leur répétition contre les enfants. Elle conclut que la conviction des agresseurs d’avoir peu de chances de devoir répondre de leurs actes, ajoutée au désordre social général, contribue à l’aggravation et à la propagation du phénomène.
La réalité des écoles : que disent les chiffres ?
L’inquiétude et la colère de Maggie se sont accrues ces derniers mois à mesure que les faits se multipliaient. Les nouvelles ont révélé la diversité des agresseurs, enseignants, directeurs et employés des écoles, mais aussi, dans certains cas, des personnes extérieures entrées dans la cour pour suivre leurs victimes jusqu’à la porte des toilettes. Sept faits de ce type ont été recensés pendant la période étudiée.
La répartition des violences sexuelles selon la fonction de l’agresseur place les enseignants en tête avec 49 cas, suivis des employés de service des écoles avec 11 cas, puis des personnes extérieures aux établissements avec sept cas commis par deux personnes seulement. Deux faits ont été commis par des chauffeurs de bus scolaires, trois par des directeurs et trois par des membres du personnel administratif. Cette répartition montre que la majorité des violences provient de l’environnement scolaire lui-même.
Graphique 7 : Les agresseurs et leurs fonctions
Concernant les lieux des agressions, la plupart ont eu lieu dans la cour ou dans des zones de l’école éloignées des caméras et de toute surveillance, avec 38 faits, suivies des salles de classe, avec 16 cas, puis des toilettes, avec 11 faits. Deux cas ont eu lieu dans un bus scolaire, six dans des salles des enseignants, des réserves ou des couloirs latéraux non surveillés, un dans une pièce réservée à un employé de service et un autre dans un lieu isolé de l’établissement. Cette répartition montre que les agresseurs exploitent souvent les espaces isolés ou non surveillés pour commettre leurs violences.
Graphique 8 : Lieux des faits à l’intérieur des écoles
Dans ce contexte, Mona Ezzat, présidente du conseil d’administration de la Fondation Noon pour la protection de la famille, explique que la multiplication des révélations de violences sexuelles dans les écoles n’a rien de soudain. Elle résulte de nombreuses années de travail mené par des organisations féministes qui ont mis en lumière différentes formes de violences contre les femmes et les enfants, notamment le mariage des mineures et les mutilations génitales féminines. Cet effort a préparé le terrain à la révélation d’autres formes de violences, dont les violences sexuelles contre les enfants, avant que les institutions de l’État et les médias ne s’en saisissent à leur tour, encourageant davantage de familles à parler et à signaler les faits.
Concernant la prévention dans les écoles, Mona Ezzat demande des mesures immédiates qui ne peuvent attendre : des dépistages périodiques de drogues pour le personnel, des mécanismes de détection précoce reposant sur des questionnaires réguliers destinés aux élèves, des boîtes à plaintes et des équipes spécialisées capables de repérer les signes de peur ou d’anxiété chez les enfants. Elle préconise aussi le retour effectif des psychologues et des travailleurs sociaux dans les écoles, avec de véritables prérogatives de suivi, de soutien et de signalement.
La présidente de la Fondation Noon ajoute que les associations ont un rôle essentiel à jouer pour faire appliquer ces mesures et sensibiliser les familles, en formant les parents à observer les changements de comportement de leurs enfants et en les encourageant à discuter chaque jour de ce qu’ils vivent à l’école. Ces échanges doivent constituer un espace sûr permettant de détecter rapidement toute violence.
Mona Ezzat souligne aussi qu’une partie de la crise tient au comportement de certaines directions, qui couvrent les personnes mises en cause et font pression sur les enfants et leurs familles pour empêcher le dépôt de plaintes. Selon elle, cette dissimulation doit être combattue par des mesures fermes : non pas une fermeture temporaire, mais le retrait complet de l’autorisation de l’école ou son placement sous une nouvelle direction relevant du ministère de l’Éducation, afin de garantir un contrôle strict et une véritable protection des enfants.
La députée Maha Abdel Nasser insiste, de son côté, sur l’importance de créer des registres publics des agresseurs et d’imposer une vérification complète des antécédents de tout le personnel scolaire, y compris sur le plan psychologique, avant toute embauche, afin d’éviter la répétition des crimes. Les caméras, souligne-t-elle, doivent être généralisées à toutes les écoles et couvrir toutes les installations, à l’exception de l’intérieur des toilettes, avec une surveillance continue pour garantir la sécurité.
Maha Abdel Nasser explique que l’absence de ces mesures, pourtant simples, tient en partie au manque de coopération entre les organismes concernés, dont le ministère de l’Éducation.
Nous avons tenté de joindre Shady Zalta, porte-parole du ministère de l’Éducation, pour obtenir un commentaire sur les statistiques recensées et documentées au cours de cette enquête, ainsi que sur les mesures que le ministère envisage de prendre prochainement pour limiter ces violences. Il n’avait répondu ni à nos appels ni à nos messages à la date de publication de cette enquête.
Dissimulation et étouffement des faits
Le recensement et la documentation réalisés pour cette enquête permettent de répartir ainsi les réactions des directions aux violences sexuelles dans les écoles : deux cas d’indifférence ou de dissimulation du crime, et sept autres où cette indifférence s’est accompagnée de menaces ou de violences contre l’élève, fille ou garçon, pour le dissuader de parler de ce qu’il avait subi. Dans la majorité des cas, soit 66, la réaction de la direction reste inconnue, faute d’informations.
Graphique 9 : Réaction des directions aux plaintes
Les voies de signalement de ces violences ont varié. Les familles des victimes ont déposé 41 plaintes auprès des commissariats et des directions de la sécurité, tandis que 27 plaintes ont été enregistrées dans les administrations de l’éducation. Cinq cas ont été révélés par les aveux de l’accusé pendant l’enquête, et deux ont été portés devant le parquet administratif. Ces chiffres montrent que la majorité des signalements a été adressée aux services de sécurité, ce qui révèle une confiance fluctuante des familles dans les mécanismes de responsabilité des écoles et des administrations éducatives, ainsi que l’absence de protocoles de protection efficaces et transparents encourageant les victimes et leurs proches à signaler les faits au sein même de l’institution.
En septembre 2023, le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement technique a adressé aux directions de l’éducation une circulaire urgente sur l’installation de systèmes de vidéosurveillance dans les écoles afin de les protéger contre le vol et le vandalisme. Elle prévoyait aussi l’enregistrement des coordonnées des visiteurs dans des registres, ainsi qu’un ou deux jours seulement de rencontres avec les parents, par l’intermédiaire des comités de protection scolaire, pour suivre leurs enfants sans perturber le déroulement de l’enseignement. Malgré l’importance de ces mesures pour renforcer la discipline, la circulaire ne mentionnait aucune politique ni aucune mesure envisagée par le ministère pour répondre à la multiplication des agressions sexuelles contre les élèves dans les écoles.
En parallèle, le ministre de l’Éducation a multiplié les décisions plaçant certaines écoles privées et internationales sous contrôle financier et administratif après la révélation d’agressions dans leurs locaux. Ce fut le cas de l’école internationale Seeds et d’une école d’Alexandrie où quatre agressions sexuelles ont été découvertes en novembre, ainsi que d’autres établissements ayant connu des faits similaires. Aucune stratégie claire et globale de protection des enfants dans l’environnement scolaire n’a cependant été annoncée. Le contrôle financier et administratif signifie que le ministère de l’Éducation prend directement et temporairement la gestion de l’établissement afin d’y rétablir l’ordre.
Pour l’expert en éducation Moheb Abboud, les écoles ont besoin de redonner un caractère démocratique à l’enseignement et d’accorder aux élèves et aux enseignants davantage de libertés et de possibilités d’exprimer leurs problèmes quotidiens, au lieu de se concentrer uniquement sur des sanctions sévères.
Il nous explique qu’une réponse réelle exige un contrôle strict et une véritable obligation de rendre des comptes au sein des institutions éducatives, loin de la culture du secret et de la justification qui domine dans certaines écoles et protège les agresseurs aux dépens des enfants. Il insiste sur l’importance de mécanismes clairs de responsabilité, de mesures fermes contre la complicité et de l’indépendance des établissements éducatifs vis-à-vis des influences politiques ou personnelles pour garantir la protection des élèves.
Concernant les responsabilités officielles, Abboud estime que le ministère de l’Éducation et le Parlement égyptien n’ont pas apporté les solutions nécessaires. La situation perdure, selon lui, en raison de la nomination de responsables non qualifiés, de l’absence de critères rigoureux de recrutement et du manque de suivi réel de l’application des règlements éducatifs, autant de facteurs ayant permis la poursuite des violences dans les écoles.
Abboud conclut qu’un environnement scolaire qui ignore ou justifie les violences aggrave le problème. Combattre ce phénomène nécessite une réforme systémique globale portant sur les programmes, l’administration et la culture des écoles, ainsi que la coopération de l’ensemble de la société afin de protéger les enfants de toutes les formes de violence et d’exploitation.
Le député Abdel Moneim Emam explique pour sa part que de nombreuses directions choisissent d’étouffer les faits par crainte de nuire à la réputation de leur établissement et d’en réduire l’attractivité. Il qualifie ce comportement de « faute grave » qui aggrave les violences au lieu de les limiter. Il ajoute que le placement des écoles sous contrôle administratif est actuellement la mesure maximale que le ministère peut prendre. Fermer les établissements n’est pas, à ses yeux, une option réaliste, compte tenu de ses conséquences directes sur l’avenir de centaines d’élèves.
La députée Maha Abdel Nasser considère néanmoins que les réponses actuelles du ministère, centrées sur le placement sous contrôle administratif et financier des écoles internationales et privées où des violences sont découvertes, sans véritables mesures de protection des enfants, sont insuffisantes et ne font que calmer provisoirement la situation. Elle réclame une stratégie et un plan de protection des enfants appliqués à toutes les écoles.
Interrogée sur la possibilité d’une mise en cause parlementaire du ministre de l’Éducation, par exemple par une interpellation au sujet de la répétition des violences, Abdel Nasser estime que les interpellations sont difficiles à obtenir. Elle prépare cependant une demande d’explications dès la première session parlementaire.
Des peines réduites
La plupart des affaires de violences sexuelles dans les écoles sont encore à l’instruction devant le parquet ou en cours d’examen devant les tribunaux après leur renvoi. Seuls sept jugements ont été recensés à ce jour. Ils reflètent, dans leur majorité, des trajectoires diverses, entre acquittement, réduction de peine et condamnations à de lourdes peines en première instance.
Dans l’une des affaires les plus marquantes, la cour criminelle d’appel de Damanhour a réduit de la réclusion à perpétuité à dix ans la peine de l’homme condamné pour l’agression sexuelle du jeune Yassine dans une école privée de Damanhour, dans le gouvernorat de la Beheira. À Al-Warraq, la cour criminelle d’appel de Gizeh a modifié la condamnation d’un homme accusé d’avoir agressé sexuellement une élève, ramenant sa peine de quinze à sept ans de réclusion après avoir déclaré son appel recevable.
La cour criminelle d’appel du Caire a également accepté l’appel d’un enseignant contre sa condamnation et réduit sa peine de six à trois ans de réclusion dans une affaire d’agression sexuelle contre une élève dans une salle de classe d’une école du quartier d’Al-Nozha, au Caire.
À Assiout, la cour criminelle a acquitté un enseignant accusé de harcèlement sexuel contre 13 élèves d’une école primaire de langues à Al-Kharga, une affaire qui avait suscité une vive controverse lors de sa révélation.
À l’inverse, les tribunaux ont prononcé plusieurs lourdes peines. La cour criminelle de Gizeh a condamné un enseignant à sept ans de réclusion pour des agressions sexuelles contre plusieurs élèves de l’école Ahmed Zewail, à Al-Omraniya. Au Caire, la cour criminelle a condamné à quinze ans de réclusion un homme ayant agressé sexuellement une enfant sous la menace dans une école d’Al-Marg. Il avait reconnu cinq faits similaires avant son arrestation à la suite du sixième.
La cour criminelle d’Alexandrie a également condamné un enseignant à la réclusion à perpétuité pour des agressions sexuelles contre dix élèves dans une école primaire relevant du premier commissariat d’Al-Raml. Ces trois lourdes condamnations ont été prononcées en première instance, un stade auquel les peines peuvent encore être réduites en appel, comme cela s’est produit dans des précédents similaires.
Graphique 10 : Décisions judiciaires rendues
Mona Ezzat considère pour sa part que l’agression d’un enfant de trois, quatre ou cinq ans est un « crime effroyable qui exige les sanctions les plus sévères », d’autant que ses auteurs sont souvent des adultes abusant d’une position de pouvoir. Certains faits récents révèlent, souligne-t-elle, des agressions collectives et des complicités au sein des institutions, allant de la dissimulation d’enregistrements de vidéosurveillance au fait d’ignorer l’absence d’enfants. Elle y voit « une dérive qui s’apparente presque à un comportement de bande criminelle dans certaines institutions », appelant selon elle à renforcer les peines autant que possible.
En février 2020, la Cour administrative suprême égyptienne a rendu une décision définitive interdisant à un enseignant d’exercer après sa condamnation pour harcèlement sexuel contre 120 élèves du primaire dans le gouvernorat d’Alexandrie. Les faits remontaient à 2013, année où l’enseignant avait été licencié administrativement de son école. La juridiction administrative avait ensuite confirmé son licenciement, mais il avait formé un recours devant la Cour administrative suprême. Celle-ci a confirmé la validité de la décision définitive de licenciement, sans renvoi devant une juridiction pénale.
Le député Abdel Moneim Emam appelle à revoir les sanctions liées aux violences sexuelles contre les enfants. Il estime qu’elles doivent être davantage alourdies pour assurer leur effet dissuasif, d’autant que certaines affaires aboutissent à des peines réduites aux stades ultérieurs de la procédure. Son parti, précise-t-il, entend proposer des modifications législatives au début de la nouvelle législature afin de combler ces lacunes juridiques.
Qui porte la responsabilité ?
Pour l’avocat spécialiste des droits humains Abdel Razek Mostafa, la multiplication des violences sexuelles subies par les élèves dans les établissements éducatifs égyptiens constitue désormais une grave crise sociale et des droits humains. Elle exige une action décisive et un examen complet de la répartition des responsabilités et du cadre juridique applicable. Ces violences ne portent pas seulement atteinte au droit à une éducation sûre, consacré par les textes internationaux, au premier rang desquels la Convention relative aux droits de l’enfant. Elles représentent aussi une atteinte directe à l’intégrité physique et psychologique du groupe le plus vulnérable de la société.
Mostafa souligne que les responsabilités s’articulent à plusieurs niveaux. Le premier est la responsabilité pénale individuelle, qui incombe directement à l’auteur. Le Code pénal égyptien prévoit une aggravation des peines, notamment lorsque l’agresseur exerce une autorité éducative ou professionnelle sur la victime, conformément aux articles 268 et 269.
S’y ajoute la responsabilité de l’établissement éducatif. La direction scolaire porte une responsabilité professionnelle et civile claire, qui couvre « la négligence grave dans la surveillance des élèves et du personnel, l’absence de signalement ou la dissimulation des faits, ce qui fait de l’école une complice du crime, la faiblesse des procédures de sélection du personnel et l’absence d’une évaluation psychologique et comportementale rigoureuse avant l’embauche, particulièrement pour les postes sensibles ».
Le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement technique porte également une responsabilité au titre de ses compétences législatives, exécutives et de contrôle. Celle-ci comprend « l’exercice d’un contrôle efficace et inopiné des écoles, l’élaboration et l’application de normes obligatoires de sécurité professionnelle et d’un code de conduite pour tout le personnel, ainsi que la mise en cause des directions impliquées dans des négligences ou des dissimulations ».
Mostafa insiste, dans notre entretien, sur la nécessité de mesures urgentes pour limiter les violences et renforcer la confiance entre les familles et les institutions éducatives. Il préconise d’activer les mécanismes de surveillance et de signalement en créant un dispositif indépendant et confidentiel permettant de signaler immédiatement les agressions tout en protégeant les personnes qui les dénoncent. Les écoles devraient être tenues de mettre en place un système complet de caméras couvrant tous les espaces communs et les salles de classe, avec un suivi continu. Il recommande également une évaluation psychologique et comportementale périodique de tout le personnel, particulièrement des personnes en contact direct avec les élèves, ainsi que des règles strictes encadrant la présence d’agents de maintenance et de service dans les espaces sensibles sans supervision directe.
Mostafa conclut que le système législatif actuel, bien qu’il contienne des dispositions réprimant le harcèlement et les agressions sexuelles, présente encore des lacunes à combler. Il propose une loi complémentaire sur la « sécurité scolaire », qui définirait les normes de protection à respecter dans les établissements éducatifs et prévoirait des sanctions sévères contre les écoles et les directions impliquées dans des négligences ou des dissimulations, afin de dissuader les auteurs et de protéger les élèves de la répétition de ces crimes.
Cette enquête montre que les violences sexuelles dans les écoles égyptiennes ne sont pas des incidents isolés. Elles sont devenues un phénomène récurrent qui révèle la fragilité des mesures de prévention et la faiblesse du contrôle dans les institutions éducatives, publiques, privées ou internationales. Face aux retards persistants dans la mise en cause des responsables et à la réduction des peines, les enfants restent les plus vulnérables, exposés à un danger permanent dans un environnement censé être sûr.
