Un rapport des organes souverains avertissait d’un mécontentement populaire… Que cache la déclaration du président égyptien sur les irrégularités électorales ?

La déclaration du président sur des « irrégularités électorales » est intervenue après des rapports des organes souverains (les services de renseignement et de sécurité) avertissant d’un large mécontentement populaire, alors que l’Autorité nationale des élections examine 88 recours qui pourraient conduire à une annulation partielle dans certaines circonscriptions.

Zawia3

La déclaration du président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi, ce lundi 17 novembre 2025, sur l’existence d’« irrégularités » ayant entaché le premier tour des élections législatives a provoqué une secousse politique et juridique dont les répercussions se poursuivent. Quelques heures après ce communiqué présidentiel, qui s’adressait au peuple égyptien en insistant sur la nécessité de respecter sa volonté et demandait à l’Autorité nationale des élections d’examiner les réclamations et d’y statuer, celle-ci a tenu une conférence de presse au cours de laquelle elle a affirmé son attachement à l’intégrité du processus électoral et annoncé que les résultats concernant les recours seraient rendus publics le mardi.

Les forces politiques et partisanes, d’opposition comme loyalistes, se sont accordées, fait rare, pour soutenir la décision du président, tandis que le suspense persiste dans les milieux politiques, dans l’attente de l’annonce du résultat des recours et des réclamations.

Le nombre de recours électoraux concernant la première phase du premier tour des élections, dans 14 gouvernorats, s’élève à environ 88 demandes, actuellement examinées de manière minutieuse par les commissions compétentes, tandis que des estimations penchent pour l’option, par l’Autorité, d’une répétition partielle du scrutin dans certaines circonscriptions où des irrégularités seraient établies.

 


Qu’a dit le président ?

Dans son communiqué, publié sur sa page officielle Facebook, Al-Sissi a évoqué des événements et des « irrégularités » survenus dans des circonscriptions lors de la première phase des élections de la Chambre des représentants, et a demandé à l’Autorité nationale des élections de les examiner minutieusement, même si cela devait conduire à l’annulation du résultat de cette phase tout entière.

Al-Sissi a déclaré : « J’ai été informé des événements survenus dans certaines circonscriptions électorales où des candidats individuels étaient en concurrence ; l’examen de ces événements et la décision à leur sujet relèvent de la seule Autorité nationale des élections, qui est une instance indépendante dans ses travaux, conformément à la loi qui l’a créée. »

Il a ajouté : « Je demande à cette honorable Autorité de faire preuve d’une rigueur totale dans l’examen de ces événements et des recours présentés à leur sujet, de prendre les décisions qui satisfont Dieu, gloire à Lui, et qui révèlent en toute honnêteté la volonté réelle des électeurs, et de renforcer la transparence des procédures en s’assurant que le représentant de chaque candidat obtienne une copie du procès-verbal de dépouillement du bureau de vote, afin que les membres de la Chambre des représentants soient, sous la coupole du Parlement, de véritables représentants du peuple égyptien ; et que l’Autorité nationale des élections n’hésite pas à prendre la bonne décision lorsqu’il est impossible de connaître la volonté réelle des électeurs, que ce soit par l’annulation totale de cette phase des élections ou par son annulation partielle dans une ou plusieurs circonscriptions, les élections correspondantes devant alors se tenir ultérieurement. »

Al-Sissi a poursuivi : « Je demande également à l’Autorité nationale des élections d’annoncer les mesures prises à l’égard des irrégularités qui lui sont parvenues dans la propagande électorale, afin d’assurer un contrôle efficace de cette propagande, qu’elle ne sorte pas de son cadre légal et qu’elle ne se répète pas lors des prochaines phases du scrutin. »

Dans ce contexte, deux sources informées qui se sont confiées à Zawia3 révèlent les coulisses du communiqué du président, qui faisait suite à des rapports des organes souverains (expression qui désigne en Égypte les services de renseignement et de sécurité) qui lui ont été présentés au cours des dernières heures, mettant en évidence des abus survenus dans certaines circonscriptions et évoquant aussi le mécontentement populaire provoqué par ces faits, et mettant en garde contre le fait d’ignorer la colère de la rue ; Al-Sissi y a répondu en décidant de s’adresser directement aux citoyens et d’affirmer son respect de leur avis, via sa page officielle sur les réseaux sociaux.

Selon les sources, ces rapports « ont traité de manière précise la réaction populaire aux abus et ont souligné l’importance d’intervenir pour trancher la question » ; le président, de son côté, a répondu en s’adressant aux Égyptiens pour les rassurer sur l’intégrité du processus électoral, et a confirmé qu’il avait effectivement reçu des informations faisant état d’irrégularités.

La déclaration du président est intervenue au moment même où des partis loyalistes et le ministère de l’Intérieur niaient toute irrégularité électorale ; le ministère a affirmé, dans un communiqué publié la veille, dimanche 16 novembre, que ce qu’avaient relayé des sites qu’il a qualifiés de « liés aux Frères musulmans » au sujet d’irrégularités électorales ou de cas de fraude était faux, assurant que les vidéos qui circulaient avaient été manipulées à l’aide de techniques d’intelligence artificielle.

Comment l’Autorité nationale des élections a-t-elle réagi ?

À 16 heures précises, lundi, quelques heures seulement après la déclaration du président, le magistrat Hazem Badawi, président du conseil d’administration de l’Autorité nationale des élections, a affirmé lors d’une conférence de presse que l’Autorité examinait les procès-verbaux de dépouillement et les confrontait à ceux des commissions générales. Il a déclaré que la décision nécessaire serait prise au sujet de ce qui s’est passé lors de la première phase des élections de la Chambre des représentants, même s’il fallait annuler les élections dans leur totalité ou dans certaines circonscriptions.

Il a ajouté que l’Autorité ne peut couvrir aucune irrégularité ni aucun contrevenant, assurant que son conseil d’administration ne recherche que l’intérêt du peuple, et précisant que l’Autorité poursuit l’examen des plaintes qui lui sont parvenues, qu’elles émanent des électeurs, des candidats ou des observateurs, et que la bonne décision serait prise conformément à la loi, même si cela devait conduire à l’annulation des élections dans leur totalité ou dans certaines circonscriptions.

De son côté, le Dr Amr Hashem Rabie, vice-président du Centre Al-Ahram d’études politiques et stratégiques, affirme que ce qui s’est passé dans la gestion du processus électoral révèle clairement la perte d’indépendance de l’Autorité nationale des élections, ajoutant que s’il y avait un minimum de sens des responsabilités, l’Autorité aurait présenté immédiatement sa démission. Il estime que les faits qui se révèlent les uns après les autres montrent une Autorité « faible et soumise aux directives », qui participe, par l’action ou par le silence, à la corruption du processus électoral, en plaçant des noms précis en tête des listes, en fermant les yeux sur les pots-de-vin de la vente de sièges, en laissant passer une forme de transmission héréditaire des sièges de suppléants, ou en permettant aux candidats de passer d’une circonscription à l’autre d’une manière dépourvue de tout critère professionnel ou juridique. Il ajoute que l’exclusion délibérée de plusieurs candidats de l’opposition s’inscrit dans le même cadre, ce qui renforce les doutes sur l’intégrité de l’ensemble du paysage électoral.

Rabie déclare à Zawia3 que ces pratiques rendent l’Autorité « catastrophique à tous points de vue », et qu’elle nuit à l’image de l’État en organisant des élections dont près de la moitié des sièges sont attribués d’office, sans concurrence, ce qui revient à vider le processus politique de sa substance et à offrir une scène électorale de façade qui n’exprime pas une volonté réelle des électeurs. Il souligne que la trajectoire actuelle reflète une volonté de faire passer les choses telles quelles, d’une manière qui donne une apparence d’ordre tout en diluant l’essence du processus et en le vidant de son sens.

Le vice-président du Centre Al-Ahram d’études s’attend à ce que l’Autorité réponde désormais aux directives du président de la République en cherchant une formule « équilibrée » de mise en scène, à travers la répétition du scrutin dans un nombre limité de circonscriptions, peut-être quelques-unes seulement parmi les soixante-dix qui ont connu des irrégularités manifestes, afin de donner l’impression d’une réponse aux directives présidentielles. Mais il affirme que l’Autorité cherchera finalement à faire passer ce qu’elle juge approprié, avec des retouches formelles limitées, de sorte que le processus électoral se poursuive dans le cadre arrangé à l’avance, soulignant que la décision finale reflétera « un traitement de façade » plutôt qu’un traitement de fond des véritables problèmes qui ont entaché le déroulement des élections.

La première phase des élections législatives en Égypte, qui s’est tenue les 10 et 11 novembre 2025 dans 14 gouvernorats, a connu une série d’abus qui ont remis sur le devant de la scène les questions sur l’intégrité et l’utilité du processus électoral. Le vote a coïncidé avec des rapports et des témoignages concordants faisant état d’achats de voix, d’une orientation organisée des électeurs et d’une exploitation à grande échelle des associations caritatives dans la mobilisation en faveur des candidats des partis loyalistes, en plus du retrait soudain de l’ancienne députée Nashwa El-Deeb, pour protester contre ce qu’elle a qualifié d’absence d’égalité des chances et de manque de critères de transparence. Sur fond de faible participation et d’absence d’outils de garantie élémentaires comme les isoloirs et l’encre indélébile, les élections ont semblé davantage une procédure formelle qui reproduit la même carte politique qu’une échéance exprimant la volonté populaire ou une véritable compétition démocratique.

Dès les premières heures du vote, le retrait de l’ancienne députée Nashwa El-Deeb a occupé le devant de la scène, après qu’elle a annoncé quitter la course pour protester contre ce qu’elle a appelé « l’absence d’intégrité et d’égalité des chances », un geste rare de la part d’une parlementaire qui s’était longtemps présentée parmi les soutiens du projet de la « Nouvelle République » (le programme politique du président Abdel Fattah Al-Sissi). Alors que des scènes de distribution d’argent et de cartons alimentaires devant les bureaux de vote étaient documentées, les témoignages de témoins oculaires et d’observateurs se sont multipliés sur la mainmise quasi totale du parti « Mostaqbal Watan » (Avenir de la patrie) sur le déroulement du vote, avec l’aide d’associations caritatives devenues, selon de nombreux récits, des bras électoraux non déclarés.

Selon des témoignages de terrain recueillis par Zawia3 dans plusieurs des gouvernorats où s’est tenu le vote, le processus électoral a été marqué par une mainmise quasi totale du parti loyaliste « Mostaqbal Watan » sur son déroulement, que ce soit par la mobilisation ou par la gestion de la scène devant les bureaux de vote. Les sources ont indiqué que le parti a eu recours à un grand nombre d’associations caritatives pour mobiliser les électeurs, en échange de la distribution de coupons échangeables contre des sommes d’argent allant jusqu’à environ 300 livres selon les zones, ainsi que de cartons contenant des denrées alimentaires utilisés comme moyen direct d’attirer les voix.

Ces élections revêtent une importance particulière, car elles interviennent avant la fin du troisième mandat du président Abdel Fattah Al-Sissi en 2030, censé être constitutionnellement le dernier, ce qui donne au futur Parlement un rôle central au cas où le président déciderait de chercher à amender la Constitution pour prolonger son règne. Les élections de la Chambre des représentants interviennent également environ trois mois après les élections au Sénat, tenues en août 2025, qui ont enregistré un taux de participation de 17,1 %.

 

Des éloges

Le Dr Freddy El-Bayadi, membre de la Chambre des représentants et vice-président du Parti social-démocrate égyptien, a salué le contenu du communiqué du président au sujet des événements et irrégularités survenus dans certaines circonscriptions lors des élections aux sièges individuels, estimant que le souci manifeste, exprimé dans le communiqué, de préserver la volonté des électeurs et d’élever le niveau de transparence constitue « un message politique important qui doit se traduire immédiatement en mesures concrètes ».

El-Bayadi a déclaré, dans un communiqué dont Zawia3 a reçu une copie, qu’il appréciait sans réserve ce qu’a affirmé le président de la République dans son dernier communiqué quant à la nécessité de respecter la volonté des électeurs et l’indépendance de l’Autorité nationale des élections, et de renforcer la transparence à toutes les étapes du processus électoral, soulignant que cette position présidentielle place les institutions, les organes et les responsables devant une responsabilité nationale directe : transformer ces directives en mesures immédiates qui rassurent les citoyens et prouvent l’attachement de l’État égyptien à la protection de l’intégrité des élections et à l’expression réelle de la volonté du peuple.

El-Bayadi a affirmé que s’il existe une volonté de rétablir pleinement la confiance, les organes sécuritaires et exécutifs doivent s’engager à garantir une transparence totale sur les faits et irrégularités qui ont été relevés, à ne pas inquiéter, menacer ou faire pression sur tout citoyen, représentant ou fonctionnaire qui signale des irrégularités ou témoigne au sujet du processus électoral, ainsi qu’à permettre aux candidats et à leurs représentants d’obtenir des copies des procès-verbaux de dépouillement des bureaux de vote, comme le prévoit la loi, et à informer l’opinion publique des mesures prises à l’égard des irrégularités dans la propagande, le vote ou le dépouillement, afin de renforcer le contrôle citoyen et de garantir la droiture du processus électoral.

Il a ajouté que la demande du président à l’Autorité nationale des élections de procéder à un examen complet et de prendre les décisions qui satisfont Dieu et incarnent la volonté des électeurs est un appel explicite à faire prévaloir l’État de droit, un appel qui exige désormais une mise en œuvre réelle et rapide de la part de tous les organes de l’État, afin que le citoyen soit convaincu que sa voix est respectée et que son droit est préservé. Il a souligné que le pays traverse un moment décisif et que la responsabilité impose de prouver, à l’intérieur comme à l’extérieur, que les élections égyptiennes sont gérées avec intégrité, que l’État ne tolère aucun abus et que l’avenir politique de la nation est plus grand que toute pratique individuelle, pression ou irrégularité.

El-Bayadi a insisté sur le fait que la protection des témoins et des lanceurs d’alerte, la garantie d’une transparence totale et la possibilité pour les représentants d’obtenir les documents de dépouillement sont des étapes « indispensables » si l’État veut reconstruire la confiance entre le citoyen et l’urne. Il a également affirmé que l’appel du président à l’Autorité nationale des élections à prendre la bonne décision, y compris l’annulation partielle ou totale lorsqu’il est impossible de connaître la volonté réelle des électeurs, constitue « une étape qui renforce l’État de droit et confirme que la volonté du peuple est la seule référence ». El-Bayadi a conclu son communiqué en affirmant que « le moment exige la clarté, la fermeté et le respect de la volonté des gens… car l’avenir politique de l’Égypte ne supporte pas la moindre ombre de doute ».

Et la loi électorale ?

De son côté, le coordinateur du Mouvement civil et membre du conseil présidentiel du Parti conservateur, Talaat Khalil, a appelé à profiter de la dynamique créée par l’importante déclaration du président sur le processus électoral pour revoir la loi électorale, selon laquelle le scrutin se déroule au système de la liste absolue fermée, auquel s’opposent les forces de l’opposition.

Khalil déclare à Zawia3 : « Nous remercions le président pour sa position sur les abus qui ont entaché le processus électoral, et nous demandons aussi la révision de la loi électorale et l’adoption du système de la liste proportionnelle, qui est le fondement du système électoral en Égypte et garantit une représentation équitable pour tous », affirmant que la formation d’une liste électorale unifiée a remplacé la concurrence naturelle entre les partis pour gagner la confiance de la rue, puisque tous se retrouvent désormais au sein d’une seule liste élaborée par consensus sécuritaire, qui ne reflète aucune compétition politique libre. Khalil estime que ces listes unifiées ne sont qu’un moyen d’atteindre l’objectif de faire passer des députés sous contrôle, et non des députés qui représentent le peuple ou expriment sa volonté, considérant que ce qui se passe est une occultation délibérée de la voix des citoyens et une marginalisation systématique de la politique et de son rôle en Égypte.

Il souligne que la loi électorale actuelle sert tous ceux qui cherchent à écarter les gens de la participation politique et à éloigner les partis de leur rôle naturel de compétition et de représentation, relevant que celui qui a rédigé cette loi savait parfaitement que son résultat inévitable serait un Parlement composé de ceux qui ont l’agrément des services de sécurité, et non de ceux que choisit la rue égyptienne.

Les élections de la Chambre des représentants égyptienne, dans leur première phase, ont débuté le lundi 10 novembre 2025, les électeurs votant dans les bureaux pendant deux jours ; les résultats seront annoncés mardi à midi. La première phase couvrait 14 gouvernorats : Gizeh, Fayoum, Beni Souef, Minya, Assiout, la Nouvelle-Vallée, Sohag, Qena, Louxor, Assouan, la mer Rouge, Alexandrie, Beheira et Matrouh.

Les élections se déroulent selon un système mixte qui combine la candidature au scrutin de liste et au scrutin individuel : plus de deux mille candidats se disputent les 284 sièges réservés au scrutin individuel, tandis qu’une seule liste se présente au niveau national, la « Liste nationale pour l’Égypte », qui regroupe 12 partis loyalistes et d’opposition et brigue 284 sièges, soit la moitié des 568 sièges du Parlement, avec de fortes chances de l’emporter sans concurrence si elle obtient 5 % des voix des électeurs.

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