Tony Shenouda (pseudonyme)
Pendant deux mois, Afaf*, architecte d’intérieur sexagénaire, a parcouru cent kilomètres aller-retour, un sac rempli de nourriture et de médicaments psychiatriques à la main, pour rendre visite à son fils, Zain*, dans l’une des prisons situées à l’ouest du Caire. Mais elle rentrait chez elle profondément déçue et s’isolait dans sa chambre pour continuer à pleurer seule, faute de pouvoir voir son fils, placé dans le quartier disciplinaire et privé de visites, de la nourriture apportée par sa famille et de ses médicaments.
Afaf n’a pas renoncé : elle a réussi à parler quelques secondes à son fils, à travers une petite fenêtre grillagée fixée en haut du fourgon cellulaire qui transfère les détenus de la prison aux audiences de prolongation de la détention provisoire au tribunal. Il lui a alors dit avoir « été torturé » ; elle s’est précipitée à la prison et a déposé une demande de visite exceptionnelle. Après bien des atermoiements, elle a été autorisée à une visite de dix minutes seulement.
Voix de la mère de Zain, en arabe (la voix a été modifiée pour préserver son anonymat)
Pendant la visite, Zain s’est précipité vers un coin isolé, tentant de se cacher des caméras de surveillance, et lui a fait signe de la main de s’approcher : sa mère l’a trouvé pieds nus. Zain a passé ses doigts à travers les ouvertures de la grille métallique et lui a dit : « Regarde, ils m’ont arraché les ongles, maman. » Il a ôté sa veste et s’est retourné pour lui montrer, sur son dos, les traces de ce qui semble être des tortures, puis il a retroussé son pantalon pour lui montrer aussi des traces de brûlures qui, selon lui, sont dues au fait que « les gardiens éteignaient leurs cigarettes sur son corps ». La mère a été bouleversée par ce qu’elle a vu, et Zain lui a demandé de déposer au plus vite une plainte auprès du parquet.

Le lendemain matin, Afaf a déposé une plainte auprès du chef du parquet près le tribunal de première instance, en y joignant le dossier médical de Zain délivré par des hôpitaux publics, et a demandé l’ouverture d’une enquête sur les faits ainsi qu’un examen de son fils par la médecine légale, afin de constater ses blessures.
Zain est l’un des 1 569 Égyptiens qui ont fait état de tortures individuelles et collectives subies dans des lieux de détention entre 2017 et 2023, selon les rapports « Archive de l’oppression » publiés par le centre El Nadeem pour la réhabilitation des victimes de torture. Le centre souligne que ces chiffres ne représentent que « la partie émergée de l’iceberg », car de nombreuses violations sont commises dans l’ombre, loin de toute documentation ou de tout suivi. Il précise également que le contenu de l’archive se limite à ce qui a été recueilli dans les médias et sur les différents réseaux sociaux.
Cas de torture documentés par le centre El Nadeem
| Année | Torture individuelle | Torture collective | Total |
|---|---|---|---|
| 2017 | 347 | 212 | 559 |
| 2018 | 262 | 112 | 374 |
| 2019 | 145 | 120 | 265 |
| 2021 | 48 | 62 | 110 |
| 2022 | 42 | 63 | 105 |
| 2023 | 52 | 104 | 156 |
| Total | 896 | 673 | 1 569 |
Source : centre El Nadeem
L’auteur de l’enquête a interrogé cinq personnes libérées, ainsi qu’un autre détenu toujours derrière les barreaux, qui ont tous porté plainte auprès du parquet et devant les juges au sujet des tortures et des violences sexuelles qu’ils disent avoir subies de la part de policiers lors des séances d’interrogatoire. Les membres du parquet n’ont pris aucune mesure, si ce n’est consigner leurs appels à l’aide dans les procès-verbaux des audiences, sans véritable enquête.
Nous avons obtenu des documents judiciaires attestant que les autorités de poursuite s’appuient sur l’appareil policier lui-même pour recueillir les informations et les preuves et faire comparaître des témoins au sujet des faits de torture, alors même que des membres de cet appareil sont partie à ces faits. Ces investigations aboutissent le plus souvent à un classement sans suite, « faute de pouvoir recueillir des informations ».
Les rapports des organisations de défense des droits humains, locales comme internationales, ainsi que du Comité des Nations unies contre la torture, font état de la négligence du parquet, qui n’ouvre pas d’enquête, ce qui renforce l’impunité des auteurs de torture.
Selon l’article 52 de la Constitution égyptienne, la torture sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations est un crime imprescriptible. Les investigations constituent la première étape de la recherche des preuves en matière pénale : elles consistent à rassembler l’ensemble des indices et des preuves utiles à la manifestation de la vérité. Or le parquet ne les mène pas lui-même, mais s’en remet à la police pour les conduire.
Les travaux de la police en matière de collecte des preuves sont soumis à la supervision, au contrôle et aux instructions des membres du parquet, en vertu des articles « 189 et 199 » de la Constitution égyptienne, et des articles « 21, 23 et 199 » du Code de procédure pénale.
Une étude de Human Rights Watch intitulée « Impunité des auteurs et déni de justice pour les victimes dans les affaires de torture » indique que l’implication de la police dans les enquêtes sur les faits de torture crée un conflit d’intérêts et contribue à l’absence d’enquête sérieuse sur les signalements de détenus torturés.
Et bien qu’il soit nécessaire de modifier la loi pour garantir que les auteurs de crimes de torture rendent des comptes, les tentatives de procéder à ces modifications ont été réprimées.

Le classement des plaintes
Le parquet ne se contente pas de classer les plaintes pour torture : ses membres font parfois pression sur les plaignants pour qu’ils y renoncent, comme ce fut le cas pour Abdel Rahman Tarek, qui affirme avoir été torturé par un officier de police.
Tarek, surnommé « Moka », raconte comment le substitut du procureur a tenté de l’intimider pour qu’il ne porte pas plainte contre le chef des enquêtes du commissariat de Qasr el-Nil, dans le centre du Caire, plainte selon laquelle ce dernier l’avait frappé alors qu’il purgeait, au sein du commissariat, une peine de surveillance policière quotidienne.
L’ancien membre du Conseil national des droits de l’homme George Ishaq a soutenu « Moka » en déposant une plainte auprès de la direction générale des droits de l’homme du bureau du procureur général ; le substitut du procureur a alors convoqué Moka pour l’entendre en tant que victime.
« Moka » raconte avoir eu la surprise d’entendre le substitut du procureur le mettre en garde contre sa plainte visant l’officier et l’inviter à y renoncer, de peur que l’officier ne monte une affaire contre lui et ne le renvoie en prison, où il avait passé plusieurs années pour avoir manifesté contre le renvoi de civils devant des tribunaux militaires.
« Moka » affirme avoir rejeté l’avertissement du parquet et maintenu sa plainte ; il a ensuite été de nouveau emprisonné.
« Moka » poursuit : « J’ai informé le parquet de la présence de caméras de surveillance installées partout dans le commissariat lorsque j’ai été agressé, et je lui ai demandé d’extraire les enregistrements pour prouver la culpabilité de l’officier agresseur, mais le parquet n’a pas bougé le petit doigt. »
« Moka » a passé sept ans en prison, durant lesquels il a tenté de se suicider en avalant différents médicaments, pour protester contre le refus de lui remettre un chargeur de radio et la nourriture préparée par sa famille, contre les insultes qu’il subissait et contre son placement en quartier disciplinaire. L’administration pénitentiaire l’a transféré à l’hôpital, où il a été sauvé, selon la Commission égyptienne pour les droits et les libertés.
« Moka » a persisté à protester contre les conditions de détention, notamment contre les tortures qu’il a subies : « J’ai déposé de nombreuses plaintes auprès du parquet lorsque j’étais en prison, mais le parquet n’a ni répondu ni prêté attention. »
Moka est convaincu que ce qui lui est arrivé se répète dans d’autres cas, citant l’exemple de Tarek El-Selkawy : « Tarek El-Selkawy, avocat à la Coordination égyptienne pour les droits et les libertés, n’a plus la force de bouger et ne peut plus marcher, à cause des décharges électriques et des coups qu’il a subis pendant sa disparition forcée dans un local de la Sécurité d’État. »

Une infirmité permanente
Au milieu d’une nuit de novembre 2018, des forces régulières et irrégulières (en civil) ont fait irruption au domicile d’El-Selkawy à Mansourah (à environ 126 kilomètres au nord du Caire) et l’ont arrêté, avant qu’il ne disparaisse de force pendant 24 jours, au cours desquels ses avocats n’ont pas réussi à connaître le motif ni le lieu de sa détention, selon les signalements adressés par ses avocats au procureur général, au chef du parquet de « Mansourah-Deuxième » et à l’avocat général des parquets de Mansourah.

Selon une étude du centre El Nadeem intitulée « Archive de l’oppression », publiée en 2017, la disparition forcée ne va pas sans torture des personnes disparues.
Avant son arrestation, Tarek souffrait de crises chroniques de migraine qui lui faisaient perdre conscience et équilibre. Il consultait régulièrement un neurologue et prenait un traitement quotidien depuis longtemps, avec une recommandation médicale d’éviter tout effort physique et nerveux.

Les documents judiciaires montrent que l’officier de la Sécurité nationale chargé de l’arrestation d’El-Selkawy a affirmé que ce dernier était dans un état normal au moment de son interpellation. Pourtant, après la période de disparition forcée, El-Selkawy est apparu le 24 novembre 2018 à 18 heures devant le parquet de la Sûreté de l’État, porté sur les épaules d’agents de sécurité, en raison d’une hémiplégie touchant son bras et sa jambe gauches.
L’officier de la Sécurité nationale a prétendu, selon les documents, que l’arrestation d’El-Selkawy avait eu lieu à son domicile le 23 novembre 2018 à 22 heures, soit la veille de sa présentation au parquet, version que le parquet a retenue sans enquêter sur la véracité de cette date. Le parquet n’a pas non plus examiné la plainte d’El-Selkawy et de ses avocats concernant les tortures qu’il a subies et qui l’ont, selon lui, rendu incapable de bouger.
Amnesty International a indiqué que les substituts du parquet de la Sûreté de l’État ont omis d’enquêter sur les plaintes déposées par les familles et les avocats des personnes arrêtées concernant ce qu’ils ont qualifié de « falsification », par la Sécurité nationale, des dates d’arrestation dans 87 cas sur 117 : les arrestations étaient enregistrées à la date du jour précédant immédiatement l’interrogatoire par le parquet. Malgré l’envoi de nombreux télégrammes par les familles et les avocats, les procureurs n’ont pris aucune mesure pour enquêter sur leur contenu.
Bien que le procureur général et ses adjoints n’aient prêté aucune attention aux signalements précédents, la défense d’El-Selkawy a continué d’envoyer signalement sur signalement, dans l’espoir qu’une enquête soit ouverte pour identifier ceux qui, selon lui, l’ont torturé, et les renvoyer en jugement.

Le 18 mars 2019, le parquet a réagi et convoqué la défense d’El-Selkawy, qui a demandé que son client soit extrait de sa cellule et interrogé sur l’identité de ceux qui l’ont torturé. Le parquet a ensuite décidé de charger l’unité d’investigation du commissariat de Mansourah-Premier de recueillir des informations sur les faits.
El-Selkawy est toujours derrière les barreaux, incapable de bouger, et purge une peine de 15 ans de prison sur la base d’aveux qui, selon lui, lui ont été arrachés sous la torture.

La lutte contre les propositions de réforme de la loi
Les articles 63 et 232 du Code de procédure pénale égyptien interdisent aux victimes de torture d’engager des poursuites directes devant les juridictions pénales : cette prérogative est réservée exclusivement au procureur général, dans le bureau duquel la plupart des plaintes pour torture sont souvent classées sans qu’aucun accusé soit renvoyé en jugement, selon Mohamed Obeid, chercheur juridique spécialisé dans la critique constitutionnelle de la législation.
C’est ce qui a poussé l’Organisation arabe pour la réforme pénale, basée à Genève, à se tourner vers les juridictions civiles. L’organisation a recensé dans ses archives 5 821 jugements civils accordant une indemnisation pour torture, rendus par la justice entre 1991 et 2017.
Mohamed Zaree, directeur de l’organisation, explique : « Une fois le jugement définitif rendu, nous commençons à saisir le ministère de l’Intérieur pour qu’il exécute le jugement et verse le montant de l’indemnisation, mais le budget limité que le ministère consacre à ce poste obligeait les survivants à attendre entre trois et huit ans pour percevoir les indemnités qui leur étaient dues. »
En revanche, des peines dérisoires sont infligées aux personnes condamnées pour des crimes de torture. La Commission égyptienne a ainsi publié une liste de 63 officiers et agents de police condamnés par la justice pour meurtre avec préméditation, torture et coups ayant entraîné la mort de citoyens ; pourtant, la Cour de cassation a acquitté 20 des accusés, tandis que le président de la République a gracié 23 autres. Quant aux autres, ils ont été condamnés à des peines de prison allant de trois à sept ans seulement.
Mohamed Obeid, chercheur juridique spécialisé dans la critique constitutionnelle de la législation, souligne que les lacunes de l’article 126 du Code pénal égyptien affaiblissent les sanctions infligées aux auteurs de torture, car son application est soumise à des conditions strictes qui poussent le parquet à retenir des délits atténués, comme « l’usage de la cruauté », passible d’une peine d’emprisonnement n’excédant pas un an ou d’une amende ne dépassant pas deux cents livres égyptiennes. En cas de décès de la victime, le crime est requalifié en « coups ayant entraîné la mort », un crime passible d’une peine inférieure à celle prévue pour la torture ayant entraîné un meurtre avec préméditation.
L’incapacité de la loi actuellement en vigueur à sanctionner les auteurs de la torture, pourtant criminalisée par la Constitution, a poussé certaines organisations de la société civile à proposer de la modifier.
Entre 2014 et 2015, le Groupe uni (United Group), fondé par l’avocat Negad El-Borai, a déposé 163 signalements portant sur 465 allégations de torture dans des lieux de détention, mais le parquet n’a pris aucune mesure à leur sujet, ce qui a conduit le groupe à saisir l’inspection judiciaire pour garantir la rapidité des enquêtes.
En mars 2015, le groupe a organisé un atelier d’experts pour présenter et discuter un projet de loi de lutte contre le crime de torture, conforme aux dispositions de la Constitution et aux normes internationales, selon ce qu’a annoncé le groupe.
Le projet de loi a été envoyé à la présidence de la République et à plusieurs ministères concernés, mais les destinataires n’y ont pas donné suite. À l’inverse, les deux juges qui avaient participé à la rédaction du projet de loi ont été renvoyés devant une instance d’enquête, et El-Borai a été convoqué au tribunal de Gizeh-Nord pour être entendu dans le cadre de l’enquête visant les deux juges, contre lesquels six chefs d’accusation ont été retenus, dont « l’élaboration d’un projet de loi contre la torture, les pressions exercées sur le président de la République pour qu’il le promulgue et les relations avec une organisation illégale ».

Des témoignages tournés en dérision
Dans une pièce du siège de l’Agence de sécurité nationale, dans le quartier d’Abbassiya, Shorouk Amgad dit avoir vécu une expérience douloureuse. La jeune femme d’une vingtaine d’années raconte des moments inoubliables : les yeux bandés, elle a été forcée de s’asseoir sur une chaise, les mains attachées dans le dos, tandis que son corps tressautait sous l’effet de décharges électriques successives. Les décharges se sont répétées jusqu’à ce que son corps s’effondre et qu’elle entende l’un d’eux dire à l’autre : « La fille va mourir », selon son récit.
Shorouk Amgad raconte
qu’elle s’est réveillée pour trouver un officier en train d’essayer de déboutonner son pantalon. Prise de panique, elle a crié de toutes ses forces : « Que personne ne me touche ! Je dirai tout ce que vous voulez ! » À cet instant, les collègues de l’officier se sont précipités dans la pièce et l’ont assise sur une chaise. Sous l’effet de l’intimidation, Shorouk s’est effondrée et a commencé à faire sa déposition : « Je suis journaliste et j’écris des reportages politiques et économiques pour des chaînes satellitaires opposées au régime égyptien. »
Shorouk indique que son interrogatoire a duré huit heures d’affilée, pendant lesquelles elle a ressenti la douleur et le saignement de ses règles. Elle a demandé la permission d’aller aux toilettes, mais l’officier s’est moqué d’elle en disant : « Je suis content de l’allure que tu as », et l’a menacée à plusieurs reprises de viol et d’un test de virginité.
Voix de Shorouk Amgad, en arabe


La torture que nous avons recensée ne se limite pas aux châtiments corporels : elle s’étend aux violences sexuelles. Le Front égyptien des droits humains a documenté 58 cas de violences sexuelles contre des femmes dans des locaux de la Sécurité nationale entre 2015 et 2022. Ces violations comprenaient des attouchements des parties génitales (environ 33 %), des menaces de viol (environ 24 %), la nudité forcée (environ 19 %), des décharges électriques sur les parties génitales (environ 12 %) et des viols sous différentes formes (12 %).
Lorsque Shorouk a comparu devant le substitut du procureur, son visage portait les marques de l’agression : sa bouche était déformée par les coups, et elle avait des ecchymoses aux mains dues aux décharges électriques. D’autres traces de coups étaient également visibles sur son corps. Shorouk a raconté tout ce qui lui était arrivé.
Le substitut a refusé d’enregistrer son témoignage et de la soumettre à un examen médico-légal, se contentant de consigner la phrase suivante dans le procès-verbal de l’audience : « Shorouk a reçu un coup de poing de la part de la personne qui l’a arrêtée. » Dans le même temps, il lui a dit qu’une enquête sur les agressions qu’elle avait subies serait menée ultérieurement.
Environ trois mois plus tard, un autre substitut a convoqué Shorouk et lui a demandé : « Voulez-vous être soumise à un examen médico-légal ? » Shorouk a refusé, car les traces de torture s’étaient estompées avec le temps, selon son récit.
Shorouk exprime son mécontentement quant à la manière dont le substitut a traité sa plainte : « Il traitait l’enquête que j’avais demandée comme une simple formalité, juste quelque chose à consigner, sans manifester la moindre réaction à mon récit, et il a fait preuve d’une forme de moquerie. »
Voix de Shorouk Amgad, en arabe
Les violences sexuelles en prison
Bien que les fouilles des cavités génitales soient une procédure de routine à l’entrée en prison ou au retour des audiences, elles se sont transformées, selon les témoignages de trois survivantes et les rapports d’organisations de défense des droits humains, en violations à caractère sexuel explicite.
Shorouk raconte : « La gardienne a commencé à palper mon corps d’une manière qui n’était pas normale. Elle s’est approchée de ma poitrine et l’a saisie sans explication, puis elle s’est dirigée vers la zone du maillot, a relevé la tête et m’a demandé : “Tu es vierge ?” J’ai répondu d’une voix faible : “Oui, je suis vierge.” Elle a répliqué d’un ton sec : “On va t’examiner.” »
Shorouk poursuit : « Elle m’a demandé de me retourner et de me pencher. Quand je l’ai fait, j’ai senti sa main appuyer sur ma nuque et me forcer à me pencher davantage, jusqu’à ce que ma tête soit au niveau de mes pieds… Soudain, elle a introduit son doigt dans l’orifice vaginal, sans aucun gant médical. Ce fut un moment effroyable ; j’ai hurlé de douleur et j’ai éclaté en sanglots. »
Violations figurant dans le graphique accompagnant l’enquête
| Type | Nombre |
|---|---|
| Nudité forcée | 23 |
| Examens anaux | 2 |
| Décharges électriques sur les parties génitales | 4 |
| Attouchements des parties génitales | 16 |
| Viol | 2 |
| Menaces de viol | 19 |
| Total | 66 |
Une autre fois, se souvient Shorouk : « Dès que je suis entrée dans la pièce, la gardienne a commencé à toucher lentement ma main, puis sa main s’est portée vers des zones sensibles de mon corps, qu’elle a saisies sans hésitation, me laissant en proie à la terreur. »
Selon le « Front égyptien », ce qu’a raconté Shorouk s’est répété dans d’autres cas et répond à la définition du viol. C’est ce que nous avons constaté en relevant les recoupements entre le cas de Shorouk et celui de Mariam Moussa*, qui suit des séances de soutien psychologique pour effacer, en vain, de sa mémoire ce qu’elle décrit comme les séquelles des violences sexuelles subies à la prison pour femmes d’Al-Qanater (à 25 kilomètres au nord du Caire).
Mariam raconte : « J’ai vu la gardienne venir vers moi d’un pas assuré. Elle m’a lancé des vêtements blancs et m’a emmenée dans des toilettes au bout du couloir. Elle m’a ordonné d’enlever mes vêtements ; j’ai cru qu’elle parlait des vêtements de couleur, alors je les ai enlevés. Mais elle m’a ordonné d’un ton ferme : “Ceux-là aussi”, en désignant mes sous-vêtements. Je suis restée figée quelques instants sans comprendre ce qu’elle voulait dire. Voulait-elle vraiment que je reste nue devant elle ? L’idée était terrifiante pour moi : comment rester nue devant elle ?! »
Mariam poursuit : « Je me tenais nue, tremblante, pleurant sans bruit. Soudain, elle m’a saisie violemment par les cheveux. Je souhaitais seulement que cet enfer prenne fin, mais ce n’était qu’un début. Elle m’a tournée vers le mur et a appuyé sur mon dos pour que je me penche, puis sa main s’est dirigée vers des endroits plus intimes et elle a touché mes organes génitaux. J’étais sous le choc, figée sur place, incapable de bouger ou de crier ; tout ce que je pouvais faire, c’était pleurer en silence… Mon corps s’est complètement effondré. D’autres détenues m’ont portée alors que je tremblais. J’ai souffert d’un saignement qui a duré toute une semaine. »
Mariam raconte : « Ce n’était pas la première fois que j’étais torturée : j’avais déjà été suspendue comme une bête d’abattoir et soumise à des décharges électriques ailleurs, mais ce qui s’est passé ce jour-là m’a vraiment brisée, m’a détruite physiquement et psychologiquement. »
Selon des témoignages documentés par des organisations de défense des droits humains, comme la « Commission égyptienne pour les droits et les libertés » et le « Front égyptien des droits humains », des survivantes ont révélé des faits choquants de violences sexuelles lors de leur transfert vers la prison ou de leur retour du tribunal. Dans ces moments-là, les gardiennes accompagnent les détenues dans des toilettes ou des pièces fermées, où on leur demande de se déshabiller entièrement. La main de la gardienne se porte vers les seins de la détenue ; parfois, elle ramasse un sac en plastique par terre, l’enfile sur ses doigts et introduit deux ou trois doigts dans le vagin sous prétexte de fouille. Ces pratiques sont connues sous le nom de « fouille vaginale forcée ».
Mariam a rassemblé ses forces et décidé de porter plainte contre la gardienne, prénommée « Hanem », lors de l’audience devant le substitut du procureur ; mais elle n’a rencontré de sa part que moquerie au sujet des faits, puis il « a clos le procès-verbal sans permettre que mes déclarations soient écrites et consignées dans le procès-verbal de l’audience, justifiant cela par son incompétence en la matière… Et l’audience s’est terminée par la prolongation de ma détention provisoire, pour appartenance à un groupe terroriste », selon son récit.
L’avocat de Mariam a adressé au procureur général un signalement, que nous avons consulté, demandant la convocation du directeur de la prison d’Al-Qanater, du chef des enquêtes de la prison et de la gardienne prénommée « Hanem », et leur interrogatoire pour « attentat à la pudeur sur une femme », en vertu de l’article 268 du Code pénal ; mais il n’a reçu aucune notification de l’ouverture d’une enquête à ce sujet.
Après le signalement, l’administration pénitentiaire a utilisé des appareils de fouille spécialement conçus, qui étaient jusque-là stockés sans être utilisés, puis, au bout d’un certain temps, elle est revenue à la fouille vaginale manuelle, selon la Commission égyptienne.
Les règles des Nations unies concernant le traitement des détenues (règles de Bangkok, règle 20) recommandent l’adoption de méthodes de contrôle alternatives, comme l’utilisation de scanners, afin d’éviter le recours aux fouilles corporelles intrusives, y compris les fouilles des cavités et les fouilles intimes, et de limiter ainsi les effets psychologiques et physiques néfastes que ces pratiques peuvent entraîner.
Selon la Commission égyptienne pour les droits et les libertés, les parquets refusent souvent d’ouvrir une enquête distincte sur les plaintes relatives au harcèlement et aux violences sexuelles contre les détenues, et refusent d’assumer leur mission d’autorité d’enquête.
Alors que Solafa Magdy, journaliste, tentait de se remettre d’une intervention chirurgicale complexe pour l’ablation d’une tumeur de l’utérus, les murs de la prison ne lui ont apporté que davantage de douleur. Elle raconte qu’une fois, elle a été forcée de se déshabiller entièrement dans la salle de fouille, pour subir une fouille vaginale brutale, sans égard pour son état de santé. Cela ne suffisait pas : elle a également été soumise à un examen forcé de l’utérus, qui lui a causé une hémorragie grave pendant des mois.
Lorsqu’elle a tenté de protester, elle a été punie physiquement et psychologiquement. Solafa a présenté sa plainte devant le juge en ces termes : « J’ai subi un harcèlement systématique, un examen forcé qui m’a causé un long saignement, et j’ai été traînée par terre à l’intérieur de la prison. »
Nous n’avons reçu aucune réponse du bureau du procureur général en Égypte concernant le contenu de cette enquête, bien que nous l’ayons contacté dans le cadre du droit de réponse.
* Noms d’emprunt
Cette enquête a été réalisée avec le soutien d’ARIJ
