« Leurs meurtres ont doublé » : les femmes paient deux fois la facture de la pauvreté

Statistiques : 25 % des Égyptiennes sont battues par leur mari, et les centres d’hébergement pour femmes victimes de violences ne peuvent pas absorber leur nombre
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Shimaa Hamdy

Ghada Abdel Salam n’a pas pu prendre la décision de quitter son emploi, malgré les pressions psychologiques qu’elle subit dans son environnement de travail et qui la poussent parfois aux larmes.

Ghada, qui a atteint le milieu de la trentaine, travaille comme infirmière dans un hôpital public ; épouse et mère de deux enfants, elle raconte : « La vie est difficile, mon mari est sans emploi depuis la pandémie de Covid, après avoir été licencié abusivement, fin 2002, et la cherté de la vie devient de plus en plus féroce de jour en jour ».

Elle ajoute : « Mon mari est devenu de mauvaise humeur, agressif ; il m’agresse souvent verbalement ou, malheureusement, me frappe. J’ai pensé demander le divorce, ou même le khol’, mais je crains que cela ne nuise aux deux enfants ».

La souffrance de Ghada n’est pourtant pas un cas isolé, ni même rare : des milliers de femmes boivent l’amertume de la violence et endurent les difficultés du travail. Selon l’Enquête sur la santé de la famille égyptienne, publiée par l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques en 2022, 25 % des femmes subissent des violences physiques, tandis que 22 % d’entre elles subissent des violences psychologiques, et 6 % ont vécu l’expérience de violences sexuelles.

 

 

Des données tirées de statistiques de recherche d’organisations égyptiennes non gouvernementales sur les crimes de violence contre les femmes au cours des trois dernières années révèlent une hausse constante des statistiques de la violence contre les femmes en général, et en particulier des meurtres, qu’ils soient commis par le mari, par un membre de la famille ou par une personne extérieure à la famille, parallèlement à la détérioration de la situation économique, aggravée par la pandémie de Covid en 2020 et qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui.

 

 

« Il y a bien sûr une relation entre les crises économiques et la hausse des taux de violence contre les femmes, et l’exemple le plus simple en est les nombreux faits de violence recensés pendant la propagation de la pandémie de Covid ».

C’est ainsi que Mona Ezzat, présidente du conseil d’administration de la Fondation Al-Noun pour la protection de la famille, établit un lien entre la crise économique et la violence contre les femmes.

Elle déclare : « Les conditions économiques étouffantes, avec la fermeture des sources de revenus et la baisse des salaires pendant la crise du Covid, ont renforcé l’agressivité et propagé la dureté, car beaucoup d’hommes déchargent leur colère et leur frustration en frappant leurs épouses et leurs enfants ».

Elle ajoute : « Cela ne s’est pas produit seulement en Égypte : le secrétaire général des Nations unies a appelé à intensifier les services de soutien psychologique aux femmes, pour alléger le poids des charges qu’elles subissent à la suite de la crise économique mondiale ; mais la situation en Égypte est plus aggravée en raison d’héritages culturels et sociaux corrompus ».

Ezzat s’inquiète de la persistance de la situation : « Les perspectives de solution à cette catastrophe ne semblent pas se dessiner : la crise économique se fait de plus en plus pressante, la détérioration des conditions de vie n’a pas de frein, et les statistiques révèlent que les taux de violence de tous types contre les femmes augmentent proportionnellement à l’intensification des crises ».

La présidente du conseil d’administration de la Fondation Al-Noun pour la protection de la famille estime que les femmes d’Égypte ne subissent pas seulement des violences physiques : il y a aussi la violence psychologique exercée contre elles, car la plupart des hommes leur font porter la charge de la gestion du foyer, ce qui les soumet à une forte pression psychologique, susceptible d’affecter aussi leur santé physique, surtout si elles travaillent et ont également des responsabilités professionnelles.

Ghada Abdel Salam prend une profonde inspiration, puis dit : « Mon mari m’a frappée pour la première fois environ un mois après avoir perdu son emploi ; cela ne s’était jamais produit en 7 ans de mariage. J’ai pensé alors que c’était un moment d’égarement qui passerait, mais il m’a frappée, et frappée, et frappée… Depuis qu’il a levé la main sur moi, il y a pris goût. Je ne sais pas ce qui lui est arrivé ».

Une comparaison des statistiques des fondations « Edraak pour le développement et l’égalité » et « Tadwein », toutes deux non gouvernementales et consacrées aux questions des femmes, révèle que les taux de meurtres de femmes ont doublé l’an dernier par rapport à l’année précédente, sans baisser au premier trimestre de cette année.

 


« Les femmes paient deux fois la facture de la pauvreté » : c’est ainsi que Nevine Ebeid, présidente du conseil d’administration de la Fondation de la nouvelle femme, organisation non gouvernementale, exprime l’ampleur de l’impact de la crise économique sur les femmes.

« Les femmes sortent travailler et occupent des emplois dépourvus de protection sociale, ce qui les expose au harcèlement, aux violences verbales et aux mauvais traitements de la part des employeurs, sans aucun moyen de dissuasion ».

« La relation entre la violence contre les femmes et la pauvreté est plus qu’étroite : les deux phénomènes sont totalement liés, et plus la pression sur les hommes augmente, plus ils ont tendance à la décharger sur les femmes ».

Nevine Abdel Salam déclare : « Le sentiment de l’homme d’être incapable de répondre aux besoins économiques de sa famille leur donne un sentiment d’infériorité, et ce sentiment renforce l’agressivité comme comportement compensatoire au fond d’eux-mêmes. En vérité, la pauvreté est injuste envers l’homme comme envers la femme, mais l’injustice que subissent les femmes est double, car elles sont le maillon le plus faible ».

Ghada reprend : « J’ai beaucoup pensé à démissionner, mais qui nourrirait les deux pauvres enfants ? Leur père ne travaille pas. Je n’ai d’autre choix que de supporter les tracas du travail, et de patienter ; peut-être Dieu fera-t-il ensuite advenir quelque chose ».

Les estimations de l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques, dans l’enquête « Revenus et dépenses 2017-2018 », indiquent que le taux de pauvreté en Égypte s’élève à 32,5 %.

Selon le seuil de pauvreté fixé par l’Agence, un revenu de 8 827 livres (285 dollars) par personne et par an place celle-ci dans la catégorie des pauvres, tandis qu’il existe un seuil d’« extrême pauvreté », sous lequel se trouvent environ 6 % des Égyptiens : ce sont ceux dont le revenu s’élève à 5 890 livres (190 dollars) par an.

L’Observatoire de la violence fondée sur le genre de la Fondation Edraak pour le développement et l’égalité a recensé, au cours du premier semestre de cette année, 471 crimes de violence contre des femmes et des filles en Égypte, l’âge des victimes allant du nourrisson à 90 ans.

Selon les données recensées par la fondation, les chiffres enregistrés au cours du premier semestre de l’année dépassent ceux des trois dernières années.

Il est à noter que toutes ces statistiques proviennent d’organisations non officielles, tandis que les statistiques officielles sont rares et que le rôle de l’Agence centrale de la statistique et du Conseil national de la femme est largement absent, ce qui soulève des questions sur « le sérieux officiel dans l’étude de la crise ».

Au cours des huit dernières années, l’Agence centrale de la statistique n’a publié que deux statistiques « seulement » portant sur la violence contre les femmes.

La première en 2015, intitulée « Le coût économique de la violence contre les femmes », réalisée en coopération avec le Conseil national des droits de la femme, et la seconde en décembre de l’année dernière, intitulée « Enquête sur la santé de la famille égyptienne », dans laquelle la question de la violence exercée contre les femmes figurait comme un paragraphe marginal.

« Les chiffres jouent un grand rôle dans l’ancrage du problème, et ils mettent aussi en lumière ses causes, ce qui est le premier pas pour le surmonter », déclare Aya Monir, de la fondation de l’initiative « Superwoman ».

Monir estime que la plupart des statistiques relatives à la violence contre les femmes ne sont pas réalistes, car elles sont établies selon des mécanismes peu clairs, comme la « violence psychologique », mesurée auprès de femmes sans explication de ce qu’est cette violence ; certaines femmes nient avoir subi des violences psychologiques faute d’une conscience suffisante.

On sait que « Superwoman » est une initiative consacrée à l’autonomisation économique des femmes, qui fournit en outre des services de soutien psychologique, juridique et numérique.

Ghada dit encore : « Je suis épuisée par les pressions à la maison et au travail, et j’ai pensé consulter un psychiatre, mais je n’ai pas pu en raison des tarifs de consultation très élevés… Les enfants ont davantage besoin de cet argent ».

La militante féministe Elham Eidarous affirme que la pauvreté fait du soutien psychologique dont beaucoup de femmes ont besoin un rêve impossible à réaliser : la femme égyptienne se dévoue par amour pour sa famille, et peut se priver de soins malgré son besoin urgent, afin d’économiser de l’argent pour les besoins de ses enfants, et c’est une crise complexe.

Les services fournis par l’État aux femmes victimes de violences restent très limités par rapport au nombre de cas de violence. Par exemple, les centres officiels d’accueil des femmes victimes de violences sont au nombre de 9 dans l’ensemble des gouvernorats du pays, une situation qu’il faut changer au plus vite.

Eidarous indique que certaines femmes sont contraintes de rester dans le même lieu où elles subissent des violences, faute d’avoir un autre endroit où aller ; elles restent ainsi prisonnières de la prison de la violence.

Selon les Nations unies, la violence contre les femmes se définit comme tout comportement brutal exercé contre elles, fondé sur le sexisme, et entraînant un préjudice physique, psychologique ou sexuel ; les menaces contre une femme, sous quelque forme que ce soit, sa privation et la restriction de sa liberté dans sa vie privée ou publique sont considérées comme des pratiques de violence.

La violence contre les femmes constitue une violation claire et explicite des droits humains, car elle les empêche de jouir pleinement de leurs droits.

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Shimaa Hamdy
Journaliste égyptienne, elle couvre les dossiers politiques et des droits humains et s’intéresse aux questions des femmes. Chercheuse sur la liberté de la presse, les médias et les libertés numériques.

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