En Égypte, Zahraa Al-Maadi suffoque : la fumée des déchets menace des milliers de vies

À Zahraa Al-Maadi, les déchets brûlés chaque nuit menacent la santé des habitants malgré plus de 200 plaintes.
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Shimaa Hamdy

Dans le quartier de Zahraa Al-Maadi, au sud du Caire, les incendies ne cessent pas la nuit. D’épais nuages de fumée provenant de la combustion des déchets s’élèvent, emplissent l’air d’une odeur suffocante et pénètrent jusque dans les maisons malgré les fenêtres fermées. Les plaintes se répètent, mais la réponse gouvernementale reste lente, tandis que le danger s’aggrave pour les personnes les plus vulnérables.

Marwa Moubarak, une habitante du quartier, raconte à Zawia3 son calvaire quotidien avec son nourrisson, âgé de moins de cinq mois et atteint d’une malformation congénitale du cœur et des poumons. « Auparavant, il n’y avait pas d’incendies. Désormais, ils sont quotidiens, commencent vers minuit et laissent une odeur étouffante et un épais nuage noir qui remplit l’air jusqu’au matin », explique-t-elle.

La mère précise que son enfant a subi une délicate opération à cœur ouvert immédiatement après sa naissance à l’hôpital Magdi Yacoub d’Assouan. Son état de santé demeure critique et exige des soins attentifs ainsi qu’une protection totale contre toute infection ou odeur forte susceptible d’affecter ses poumons ou son système respiratoire. Les médecins ont insisté sur la nécessité de lui éviter toute exposition à des odeurs âcres. Pourtant, la fumée s’infiltre dans l’appartement, provoquant des brûlures aux yeux et à la gorge et des difficultés respiratoires chez le bébé.

La mère tente de protéger son enfant en faisant fonctionner les climatiseurs et en fermant les fenêtres avec des rideaux épais, mais ces mesures ne parviennent pas à empêcher l’infiltration de la fumée toxique. « Il m’arrive de devoir quitter mon domicile pour rester temporairement chez ma mère, qui habite dans la même zone, lorsque l’odeur y est moins forte. Mais cette situation n’est ni sûre ni humaine. Nous nous déplaçons entre deux logements uniquement pour empêcher que l’état de santé du bébé se dégrade », ajoute-t-elle.

Le nourrisson n’est pas le seul à souffrir. La mère de Marwa, une femme âgée atteinte d’asthme chronique, a elle aussi été touchée : l’inhalation des fumées a récemment aggravé son état. Marwa conclut son témoignage à Zawia3 : « Nous payons tous le prix de cette pollution, et mon enfant le paie plus lourdement que quiconque. Nous avons besoin d’une intervention urgente pour arrêter cette catastrophe avant de réellement étouffer. »

Les cas de maladies respiratoires sont en hausse à Zahraa Al-Maadi.
Les cas de maladies respiratoires sont en hausse à Zahraa Al-Maadi.

Plus de 200 plaintes sans résultat

La souffrance de la docteure Marwa Moubarak, de son nourrisson et de sa mère âgée dépasse le cas individuel. Elle incarne une crise plus large vécue par des centaines, voire des milliers d’habitants de Zahraa Al-Maadi, exposés à des fumées épaisses et à des odeurs âcres provenant de déchets d’origine inconnue brûlés presque chaque jour depuis novembre 2024.

Malgré la menace directe pour la santé publique, en particulier pour les enfants, les personnes âgées et les malades respiratoires, l’origine exacte de ces déchets n’a toujours pas été déterminée, faute d’une enquête officielle complète des autorités compétentes. Cette absence a poussé les habitants à agir eux-mêmes. Au cours des derniers mois, ils ont déposé plus de 200 plaintes officielles, dont Zawia3 a obtenu les numéros et des copies, auprès de plusieurs autorités exécutives et de contrôle : la présidence de la République, la présidence du Conseil des ministres, le ministère de l’Environnement, le gouvernorat du Caire, les arrondissements de Maadi et d’Al-Bassatin, ainsi que le portail gouvernemental des plaintes.

Ces plaintes demandent clairement l’arrêt immédiat des brûlages et l’identification du responsable de ces atteintes à l’environnement, qui menacent la vie de milliers de personnes et annoncent une catastrophe sanitaire silencieuse au cœur de la capitale. Les habitants ont également lancé une campagne en ligne intitulée « Non au brûlage des déchets à Zahraa Al-Maadi », pour mettre en lumière l’effet suffocant quotidien de ces fumées sur leur santé et leur mode de vie.

Les cas de maladies respiratoires sont en hausse à Zahraa Al-Maadi.
Les cas de maladies respiratoires sont en hausse à Zahraa Al-Maadi.

Situé au sud-est du Caire, Zahraa Al-Maadi constitue une extension urbaine du quartier bien connu de Maadi. Ses habitants appartiennent majoritairement à la classe moyenne et leur nombre est estimé à plus de 450 000. La zone comprend de nombreux équipements essentiels, notamment des hôpitaux, des écoles et des universités, dont des établissements d’enseignement internationaux. Cela accroît la sensibilité de la crise environnementale actuelle et ses effets directs sur la qualité de vie.

Des odeurs mortelles d’origine inconnue

Sept mois après le début de la crise, les habitants de Zahraa Al-Maadi respirent toujours les mêmes fumées chaque nuit, en l’absence totale d’intervention officielle. À minuit, des odeurs âcres et une fumée épaisse envahissent le quartier, et leurs effets persistent jusqu’aux premières heures du matin. Les dommages physiques et psychologiques s’aggravent, poussant les habitants à rechercher eux-mêmes les sources de pollution.

Wagih Mohamed, un habitant, décrit à Zawia3 ce qui se produit chaque nuit : « L’odeur commence à minuit et dure à peu près jusqu’à sept heures du matin. C’est un mélange de plastique et de caoutchouc brûlés, qui irrite les yeux et la gorge et rend la respiration difficile. Nous vivons comme si nous étions assiégés dans nos maisons. » Il affirme que des centaines de plaintes ont été adressées à l’arrondissement de Maadi et au gouvernorat du Caire sans réponse notable, ce qui a conduit les habitants à organiser collectivement leurs efforts pour repérer l’origine des fumées.

Il poursuit : « Nous avons recueilli sur le terrain des informations alarmantes indiquant l’existence d’activités illégales qui menacent la santé et la sécurité de tous. » Il identifie trois principaux points d’émission de fumées toxiques. Le premier est la zone d’Al-Akhwar, sur la route d’Ain Sokhna, où des déchets sont brûlés quotidiennement à ciel ouvert, la fumée atteignant directement les zones résidentielles. Le deuxième est une décharge située sur l’axe Saad Zaghloul, où des déchets enfouis sont transportés puis déversés sans contrôle ni respect des obligations environnementales.

La troisième source est un terrain situé face à la compagnie de gaz. Des gravats et des déchets y sont déversés et régulièrement brûlés à l’air libre, sans la moindre considération pour leurs effets sur les habitants du quartier.

Wagih souligne que ces odeurs sont devenues insupportables. Elles touchent tout le monde sans exception, aggravent les souffrances des malades et épuisent les personnes en bonne santé. Il ajoute que la catastrophe ne se limite pas à la pollution : elle comprend aussi de graves risques routiers. Des poids lourds circulent à une vitesse excessive, certains à contresens dans des rues étroites et résidentielles, sans contrôle notable, ce qui a provoqué des accidents documentés.

Il raconte : « Beaucoup de ces véhicules n’ont pas de plaques d’immatriculation et leurs conducteurs circulent imprudemment dans les quartiers. Des accidents se sont déjà produits. Nous avons coopéré avec la police et organisé l’interception d’un camion chargé de déchets, sans plaques. Les forces de l’ordre l’ont conduit au commissariat, où un procès-verbal officiel a été établi. »

Wagih Mohamed conclut : « Ce que nous vivons chaque jour témoigne d’une indifférence officielle flagrante, malgré tous ces risques sanitaires et environnementaux. Nous demandons une enquête urgente et transparente, et l’arrêt immédiat de ces violations avant qu’elles ne deviennent une catastrophe impossible à maîtriser. »

Un environnement sain et propre : un droit constitutionnel bafoué

La Constitution égyptienne, amendée en 2019, dispose à l’article 46 que « toute personne a droit à un environnement sain et équilibré, et l’État s’engage à prendre les mesures nécessaires à la protection de l’environnement ». L’article 18 prévoit également que « tout citoyen a droit à la santé et à des soins de santé intégrés conformes aux normes de qualité ».

Sur le terrain, les habitants de Zahraa Al-Maadi estiment pourtant que ces droits sont totalement absents de leur situation. Ils demandent la création d’une commission d’enquête indépendante, comprenant des experts de l’environnement et des représentants de la communauté locale, pour suivre les plaintes et effectuer des mesures nocturnes de la qualité de l’air à l’aide de technologies avancées afin de déterminer l’origine de la pollution.

Après sept mois de plaintes répétées, l’Autorité de régulation de la gestion des déchets a pris en charge les réclamations repérées par le ministère sur les réseaux sociaux. Elles portaient sur les dommages subis par les habitants de Zahraa Al-Maadi du fait d’incendies quotidiens et de fumées épaisses causant une pollution récurrente. Cette intervention faisait suite aux instructions de la ministre de l’Environnement, la docteure Yasmine Fouad.

La ministre a chargé une commission technique d’inspecter les sites visés et d’identifier la source des émissions nocives. Elle réunissait des représentants de l’Autorité de régulation de la gestion des déchets, de l’antenne régionale de l’Agence des affaires environnementales du Grand Caire, de l’Autorité des nouvelles communautés urbaines, de l’Agence de la ville du Nouveau Caire et de la police de l’environnement et des voies d’eau.

Selon le communiqué publié le 13 mai sur la page Facebook officielle du ministère, l’inspection a montré qu’un projet résidentiel du Nouveau Caire se débarrassait de ses déchets sur un site situé entre la réserve de Wadi Degla et la route Sokhna-Hurghada. Ces dépôts ont provoqué des incendies et des émissions de fumée affectant les quartiers résidentiels voisins, notamment Zahraa Al-Maadi.

La ministre a demandé que l’entreprise responsable soit obligée de recouvrir immédiatement les déchets présents sur le site pour limiter leurs effets sanitaires et environnementaux. Elle a également ordonné la mise à disposition d’équipements d’intervention rapide par l’Autorité générale de la propreté et de l’embellissement du Caire, en coordination avec le vice-gouverneur chargé de la zone sud. Dans son communiqué, le ministère de l’Environnement a affirmé qu’il se coordonnait avec le ministère du Logement, des Services publics et des Communautés urbaines pour prendre les mesures juridiques et administratives nécessaires contre l’entreprise à l’origine de ces graves dommages environnementaux.

Les émissions et le brûlage du plastique menacent les habitants

Malgré le communiqué du ministère de l’Environnement évoquant une « action urgente et une réponse immédiate » aux plaintes, plusieurs habitants touchés affirment que la fumée continue de remplir le ciel du quartier chaque nuit, sans changement tangible sur le terrain. Les odeurs de brûlé les poursuivent quotidiennement, en l’absence de mesures concrètes pour les protéger, eux et leurs familles, des risques sanitaires liés à la combustion des déchets, en particulier du plastique.

Des rapports de l’Organisation mondiale de la santé avertissent que l’exposition chronique aux émissions provenant du brûlage du plastique constitue une menace sanitaire majeure. Elle est associée à une augmentation des maladies respiratoires, des troubles cardiaques et des risques de cancer. Les enfants, les personnes âgées et les femmes enceintes sont les plus vulnérables à ces complications, ce qui renforce l’inquiétude des familles vivant au milieu de ces polluants sans protection institutionnelle.

Le docteur Mostafa Mahmoud, consultant en anesthésie et en soins intensifs et habitant du quartier, déclare à Zawia3 : « Le brûlage de déchets et de plastique à ciel ouvert, au milieu d’une zone résidentielle de Zahraa Al-Maadi, constitue une véritable menace pour la santé. Les fumées contiennent un mélange de polluants toxiques, notamment du dioxyde de carbone, qui pénètre dans les poumons à la place de l’oxygène pendant la respiration, exposant les personnes atteintes de maladies cardiaques et respiratoires à de graves complications. »

Il ajoute : « L’air saturé de ces polluants ne nuit pas seulement aux malades ; il affecte aussi les personnes en bonne santé. Les enfants sont toutefois les plus touchés en raison de la sensibilité de leur système respiratoire, tout comme les personnes âgées, les asthmatiques et les personnes allergiques. Nous observons déjà une hausse des difficultés respiratoires et une aggravation des maladies pulmonaires dans la zone. »

Il poursuit : « Le danger ne réside pas seulement dans l’odeur, mais dans les effets cumulatifs de l’exposition quotidienne à ces fumées. Le plastique brûlé libère des composés organiques volatils, dont certains sont cancérogènes. C’est un risque environnemental et sanitaire qu’on ne peut ignorer et qu’il faut arrêter d’urgence pour protéger les habitants. »

Cette situation représente une menace directe pour le droit à la santé et à un environnement propre, un droit humain fondamental consacré par les textes internationaux. L’article 25 de la Déclaration universelle des droits de l’homme reconnaît à chacun le droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé et son bien-être, notamment en matière d’alimentation, de logement et de soins médicaux. L’article 12 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels reconnaît également le droit de toute personne de jouir du meilleur état de santé physique et mentale possible, et oblige les États à prendre les mesures nécessaires pour améliorer les conditions environnementales et sanitaires de leurs citoyens.

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Shimaa Hamdy
Journaliste égyptienne, elle couvre les dossiers politiques et des droits humains et s’intéresse aux questions des femmes. Chercheuse sur la liberté de la presse, les médias et les libertés numériques.

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