Dans les années 1980, les responsables du gouvernorat de Matrouh, sur la côte nord de l’Égypte, ont commencé à lancer le projet Agiba. La création de ce village touristique n’avait pas encore été annoncée. Mais les témoignages présentés par Donald Cole dans son livre « Les habitants de Matrouh : les Bédouins et les vacanciers » montrent que le gouverneur de l’époque, Yousri al-Chami, et le Premier ministre, dont le nom n’est pas précisé, avaient occupé des terrains pour y construire des chalets près de la mer. Ceux-ci n’avaient pas été proposés auparavant aux citoyens : les responsables estimaient que le projet devait être réservé à un groupe homogène excluant les nouveaux riches. Il n’avait donc pas fait l’objet d’une annonce officielle, et le gouverneur s’était personnellement chargé de sa commercialisation par ses contacts et relations.
À l’époque, la loi interdisait de construire à moins de 500 mètres de la mer. Le droit égyptien prohibait l’implantation de toute installation sur les plages, y compris celles de Matrouh, sans les autorisations nécessaires. Ce principe a persisté avec l’évolution de la législation. Selon l’article 87 de la loi n° 147 de 2021 sur les ressources en eau et l’irrigation, aucune construction privée ou d’utilité publique ne peut être établie dans la zone d’interdiction définie, sauf nécessité absolue et après accord préalable des ministères des Ressources en eau et de l’Irrigation et de l’Environnement. L’article 73 de la loi n° 4 de 1994 sur l’environnement interdit aussi toute construction sur les plages maritimes du pays dans une bande de 200 mètres à partir du rivage, sauf accord de l’autorité administrative compétente en coordination avec l’Agence des affaires environnementales. On constate ici que la distance d’interdiction de construction a été réduite de 500 à 200 mètres en 1994.
Dans le gouvernorat de Matrouh, des décisions locales peuvent fixer des conditions particulières d’urbanisme et de construction pour certaines zones côtières. La décision n° 154 de 2019, par exemple, a désigné comme zone de réaménagement le périmètre allant du rocher de Cléopâtre à l’est jusqu’à la limite orientale de l’hôtel des forces armées d’Al-Abyad à l’ouest, et jusqu’à la route Marsa Matrouh-Agiba au sud. L’article 44 de la loi unifiée sur la construction n° 119 de 2008 s’y applique. Avant d’entreprendre des travaux sur les plages de Matrouh, il faut donc consulter les lois et règlements nationaux et locaux pertinents et obtenir les autorisations des organismes compétents, notamment les ministères des Ressources en eau et de l’Irrigation et de l’Environnement, ainsi que l’Autorité égyptienne de protection du littoral.
Agiba se distingue des autres villages touristiques de la côte nord : le projet appartient au gouvernorat, contrairement aux ensembles détenus par des ministères, des associations ou le secteur privé. Le village s’étend sur deux kilomètres de long et 200 mètres de large, sur une plage au beau sable blanc, à 35 kilomètres à l’ouest de Marsa Matrouh, près d’Al-Zawiya al-Sanoussiya et du village d’Oum al-Rakham. La plage d’Agiba se trouve à trente mètres du plateau d’Agiba, situé à environ 28 kilomètres à l’ouest de Marsa Matrouh.
En décembre 2024, lors de la conférence de presse hebdomadaire du gouvernement, le Premier ministre Mostafa Madbouly a annoncé un plan détaillé de développement de la côte nord-ouest, sur 260 kilomètres de plages, afin d’en faire une destination touristique mondiale et d’en maximiser les retombées. Il a précisé que la zone était divisée en trois secteurs : de Ras al-Hekma à Marsa Matrouh, de Marsa Matrouh à Sidi Barrani, et de Sidi Barrani à Salloum. Le gouvernement souhaite établir des plans détaillés pour chacun, à mettre en œuvre prochainement, afin de créer un pôle touristique mondial parallèle à celui de la mer Rouge. Il travaille aussi à maximiser le recours aux énergies nouvelles et renouvelables dans ces projets, pour réduire la dépendance aux combustibles fossiles conformément aux orientations de développement durable. Ces annonces ont suscité des interrogations et des inquiétudes chez les habitants.
Une vive controverse a agité Matrouh durant la dernière semaine de décembre, particulièrement parmi les propriétaires des chalets de la zone d’Agiba. Des informations circulaient sur un projet de démolition à partir de la mi-janvier, au nom du développement et de l’investissement. La polémique s’est intensifiée lorsque de nombreux citoyens ont exprimé sur Facebook leur mécontentement face à des décisions soudaines qu’ils jugent menaçantes pour leurs biens et leur sécurité sociale.
Les personnes concernées ont clairement demandé au gouvernorat ou à tout organisme public compétent une clarification officielle des faits. Elles estiment que l’absence de communication nourrit les rumeurs et accroît leurs craintes. Celles-ci se sont renforcées après la circulation d’un document adressé à l’actuel gouverneur de Matrouh, Khaled Chouaïb, et à Ayman Naim Thabet, secrétaire général du ministère de la Défense. Daté du 14 décembre 2024, il indique que le ministère de la Défense, représenté par l’Autorité du génie des forces armées, a transmis les coordonnées de la zone des chalets d’Agiba. Il demande qu’une décision d’expropriation soit prise et que commence la coordination avec le gouvernorat pour édifier des clôtures autour des chalets. Ce document a provoqué la colère des propriétaires.
Salah Khaled, l’un d’eux, nous demande : « Ces décisions sont-elles des ballons d’essai ou de véritables projets ? Nous ne savons rien et exigeons une réponse des responsables. » Il explique que leur propriété est attestée depuis des décennies par des documents officiels de l’État : « Nous avons acheté les chalets au gouvernorat lui-même, avec des contrats officiellement enregistrés. Et maintenant, nous découvrons des décisions d’expropriation au nom du développement. Si un citoyen qui achète à l’État lui-même ne se sent pas en sécurité, où pouvons-nous aller ? » Khaled souligne l’importance de tenir compte des dimensions sociales et humaines dans tout projet. Leurs quartiers ne sont pas informels : ce sont des lieux établis, raccordés aux services publics comme l’eau et l’électricité. Le développement devrait, selon lui, concerner des terrains libres, loin des habitations, et non se faire au détriment de la vie et des souvenirs des gens.
Le droit international humanitaire définit le déplacement forcé comme « l’évacuation forcée et illégale d’un groupe de personnes et d’habitants des terres sur lesquelles ils vivent ». Cette pratique, liée au nettoyage et à des mesures arbitraires et coercitives, est menée par des gouvernements ou des groupes fanatiques contre un groupe ethnique ou religieux, parfois contre plusieurs groupes, afin de libérer des terres pour une autre élite ou une catégorie particulière. En 2024, les protestations de citoyens se sont multipliées au Caire et dans plusieurs régions après des décisions gouvernementales d’expropriation pour utilité publique, comme à Ras al-Hekma et dans le village de Gomayma, dans la zone d’Al-Dabaa à Matrouh, dans le quartier d’Al-Gamil à Port-Saïd, ou à Faisal et le long du périphérique à Gizeh. Pourtant, l’article 63 de la Constitution égyptienne amendée en 2019 interdit le déplacement forcé : « Le déplacement forcé arbitraire des citoyens, sous toutes ses formes et manifestations, est interdit. Toute violation constitue une infraction imprescriptible. »
La démolition sans dialogue avec les habitants
Assem Fayez, concerné par la démolition des chalets, explique à Zawia3 : « Tout ce que nous savons, c’est que la décision vise les chalets d’Agiba. Personne ne nous a précisé le périmètre concerné. En contactant le gouvernorat de Matrouh, nous avons appris que tous les chalets seraient démolis, alors que les gens les ont achetés aux autorités dès les années 1980, à des prix considérés comme élevés à l’époque. » Il indique qu’ils n’ont pas pu engager de dialogue avec les autorités responsables pour discuter de la question.
Il poursuit : « Aujourd’hui, ces chalets valent des sommes considérables, et le gouvernement veut les exproprier pour utilité publique. Nous ne sommes pas contre le développement, au contraire, nous le soutenons. Mais nous voulons obtenir nos droits. Les gens ont acheté ces chalets par des contrats officiels, qui ont une valeur juridique et ne peuvent être ignorés. Nous tenons à préciser qu’il s’agit de chalets achetés à l’État en pleine propriété, pour des montants importants, au fil de nombreuses années, depuis 1985 et 1986 jusqu’en 2000. »
Il ajoute : « Lorsque les chalets sont bâtis sur des terrains en usufruit, leurs propriétaires versent chaque année une redevance au gouvernorat. Ces dernières années, nous avons tenté une régularisation et payé de fortes sommes pour clarifier le statut juridique des chalets, sans obtenir jusqu’ici de réponses précises. Nous nous demandons s’il est prévu de vendre ces terres à des investisseurs étrangers et pourquoi les citoyens sont traités ainsi. La décision de démolition inquiète profondément les propriétaires, qui ont le sentiment que leurs droits sont ignorés. Nous demandons de la transparence et une clarification de la position officielle. »
Sahar Abdel Wahab, également concernée, nous confie : « Nos biens valent désormais des dizaines de millions. Nous disposons de contrats de pleine propriété dans la zone des chalets d’Agiba, achetés à l’État lui-même sur de nombreuses années. S’il est nécessaire de nous en retirer la propriété pour le développement, le gouvernement doit nous accorder une indemnisation appropriée ou de véritables solutions de remplacement. Nous ne voulons pas perdre ce dans quoi nous avons investi durant toutes ces années. Nous demandons une résolution juste et équitable. Nous sommes des citoyens égyptiens et méritons que nos droits soient respectés. Matrouh est aussi une région au caractère particulier. »
Mahmoud Mahgoub raconte : « Nous doutions du caractère officiel de la décision et de son caractère définitif. Le gouvernorat a construit les chalets d’Agiba en 1986 sur 93 mètres carrés. Nous les avons achetés à l’époque pour 25 000 livres, soit environ cinq kilogrammes d’or. Lorsque nous avons commencé à en devenir propriétaires, nous avons découvert qu’aucune décision de lotissement des terrains n’avait encore été prise. En 2020, le gouverneur a décidé de faire passer la redevance annuelle d’usufruit de 120 à 183 350 livres. Puis des décisions de démolition ont visé les chalets construits depuis 2000 et dont la situation avait été régularisée. Mécontents, nous avons saisi l’organisme d’inspection technique des travaux de construction du ministère du Logement, chargé de contrôler les décisions de démolition, et demandé leur suspension jusqu’à l’examen de la situation. »
Il poursuit : « Nous avons découvert avec surprise que toutes ces démarches préparaient notre départ pour s’emparer du lieu. Nous ignorons si ces décisions servent l’utilité publique ou les investisseurs. Nous avons des chalets et des souvenirs de plus de vingt-cinq ans. Nous ne comprenons pas pourquoi les démolir au lieu d’aménager les espaces libres entre Agiba et Salloum. »
« Nous sommes prêts à financer le développement, qu’il s’agisse d’une station de dessalement ou de traitement des eaux usées. Nous sommes disposés à verser jusqu’à un, voire deux millions de livres par chalet. Nous voulons aider les autorités à développer la région, mais sans être chassés d’un lieu que nous aimons et où nous vivons. Il existe de nombreuses possibilités d’investissement autres que l’expropriation des chalets. Nous ne refusons pas le développement : nous demandons seulement de conserver nos maisons et de contribuer à leur amélioration, sans être exclus ni expulsés », affirme Mahgoub.
Alors que plusieurs citoyens interrogés estiment possible de trouver un accord avec les autorités moyennant une indemnisation convenable, Sara al-Wakil revient sur la manière dont les administrations successives ont traité les habitants. « Nous avons acheté le chalet trois fois à l’État. La première fois, dans les années 1980, nous l’avons payé environ 28 000 livres, alors que le gramme d’or valait trois livres. Son prix correspondait donc à environ neuf kilogrammes et demi d’or. Les chalets n’avaient aucun service, ni eau ni électricité. Nous avons donc créé un réseau d’eau et une association pour installer un réseau électrique. Chaque chalet a aménagé son propre accès et un réservoir d’eau. »
Selon elle, en 2000, les responsables ont accusé les habitants et propriétaires d’avoir construit sans autorisation. Elle ajoute : « Nous n’avions construit que pour avoir de l’eau et de l’électricité. Nous avons acheté auprès du gouverneur Samir Youssef et payé 30 000 livres supplémentaires. Le gramme d’or valait alors soixante livres, ce qui signifie que nous avons ajouté environ trois kilogrammes d’or au prix initial. »
Elle poursuit : « En 2020, on nous a dit que nous avions construit sans autorisation, alors que c’était le gouvernement qui avait construit au départ. Comment pouvions-nous être sans permis ? On nous a alors imposé une régularisation auprès de l’Autorité des communautés urbaines. Nous avons payé 2 000 livres au mètre carré. Certains ont payé 100 000 livres, d’autres ont versé 25 % à titre d’acompte de régularisation. »
Elle ajoute : « Mon contrat date de 1982 et me donne un droit d’usufruit sur le terrain pour 120 livres par an. Mais le gouvernement a porté cette redevance à environ 183 350 livres pour un chalet qui ne coûtait initialement que 28 000 livres. Nous avons dû engager une procédure judiciaire qui a duré trois ans. Nous avons finalement obtenu gain de cause et le retour à l’ancienne redevance. Mais, surprise, les autorités ont décidé de nous exproprier, et 96 contrats de propriétaires de chalets datant de 2000 ont été annulés. »
Les personnes concernées appellent les responsables à suspendre et à réexaminer ces décisions pour garantir leurs droits. Elles attendent des communiqués du gouvernement qui dissipent l’incertitude entourant la zone et les décisions prises par les autorités sans consulter les habitants dans le cadre d’une négociation.
Précision éditoriale : 30 000 livres, au cours de soixante livres le gramme d’or, équivalent à environ un demi-kilogramme d’or, et non à trois kilogrammes comme indiqué dans les propos de la source.
