Effondrements d’immeubles à Alexandrie : quand la mer devient une ennemie et la corruption une complice

L’effondrement de 43 immeubles entre janvier 2023 et avril 2025 et 7 000 bâtiments menacés d’effondrement à Alexandrie, sur fond d’enchevêtrement meurtrier entre la négligence des autorités locales et les changements environnementaux.
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Aya Yasser

Le rythme des effondrements d’immeubles résidentiels anciens s’est accéléré ces derniers temps dans le gouvernorat d’Alexandrie. Le plus récent de ces tragiques accidents est l’effondrement d’un immeuble ancien dans le secteur de Haret al-Nakhla, qui dépend du quartier d’Al-Gomrok, le 3 avril 2025, qui a coûté la vie à 5 personnes, dont une mère et ses trois enfants, et blessé son mari. Le même jour, l’effondrement du balcon d’un appartement dans un immeuble ancien, qui avait fait l’objet d’un arrêté de restauration en 2021, dans le secteur d’Al-Gazira al-Khadra, dans le quartier de Montazah 1, à l’est d’Alexandrie, a causé la mort d’une femme d’une quarantaine d’années alors qu’elle se tenait sur le balcon de son logement.

Des observateurs constatent une augmentation des effondrements totaux ou partiels d’immeubles résidentiels de 2023 à 2025, ce qui, selon certains, reflète la dégradation de l’état des immeubles et une négligence croissante des autorités locales du gouvernorat, tandis que des spécialistes pointent du doigt les changements climatiques et environnementaux qui ont pesé sur les milieux côtiers des pays du bassin méditerranéen, au premier rang desquels l’élévation du niveau de la mer et le phénomène d’érosion marine, ou érosion des côtes.

Une étude scientifique intitulée « La vulnérabilité côtière alarmante des plages deltaïques et sableuses d’Afrique du Nord », publiée sur le site de la revue « Nature » en 2021, affirme que les côtes d’Afrique du Nord, qui s’étendent sur 4 633 kilomètres du golfe de Tunis au delta du Nil, connaissent des reculs nets du rivage et des inondations côtières, en raison de l’élévation continue du niveau de la mer due au réchauffement climatique, et que la dynamique anormale du trait de côte des plages deltaïques et sableuses est fortement influencée par les fluctuations décennales soudaines des facteurs climatiques et anthropiques, ce qui accroît leur exposition aux perturbations causées par les risques côtiers.

Les côtes sédimentaires bordant le bassin méditerranéen sont principalement constituées de matériaux terrestres et marins biogènes. Selon l’étude, les sédiments terrestres étaient déversés dans la mer par les fleuves deltaïques tout au long du dernier millénaire, jusqu’à ce que la construction de barrages au cours des dernières décennies réduise considérablement le transport des sédiments fluviaux vers les côtes, comme c’est le cas pour le Nil en Égypte, ce qui a entraîné un fort recul du rivage dans les plaines d’embouchure et la salinisation des nappes phréatiques côtières. L’étude avertit que la carte statistique de l’indice intégré de vulnérabilité côtière montre que 47 % des côtes arides d’Afrique du Nord présentent une vulnérabilité élevée à très élevée, que les côtes deltaïques densément peuplées de Tunisie et d’Égypte y sont exposées à 70 % de plus que toute autre côte du bassin oriental de la Méditerranée, et que 1 à 3 % des côtes arides s’étendant le long de la Tunisie, de la Libye et de l’Égypte sont exposées à un risque élevé de submersion marine d’ici 2100, en raison d’une élévation moyenne du niveau de la mer de 1,11 mètre.

Les côtes égyptiennes se sont érodées entre 1984 et 2016 à un rythme moyen de 0,1 mètre par an, selon une étude de la Banque mondiale publiée en mars 2022, qui explique que la composition géologique des plages sableuses et des côtes deltaïques bordant la Méditerranée les rend particulièrement vulnérables à l’élévation du niveau de la mer, et que certaines portions du littoral égyptien sont plus exposées à l’érosion que d’autres. Elle met en garde contre les effets potentiels de l’érosion côtière sur le tourisme, les infrastructures industrielles et les communautés résidentielles tout au long des côtes égyptiennes, qui pourraient causer de lourdes pertes économiques dans les années à venir.

Le rapport avertit qu’environ 30 % d’Alexandrie pourraient être submergés si le niveau de la mer s’élevait de seulement 0,3 mètre, ce qui entraînerait le déplacement d’environ 545 000 personnes et la perte de 70 500 emplois dans la seule ville d’Alexandrie ; Port-Saïd et d’autres villes de la côte du delta sont exposées à des risques similaires.

Carte satellite (Google Earth) du littoral d’Alexandrie avec les noms des quartiers

Image satellite montrant l’érosion marine du littoral d’Alexandrie. Source : Google Earth

Une étude scientifique intitulée « Impact des interventions humaines et des processus côtiers le long du littoral du delta du Nil, en Égypte, au cours des 25 dernières années », publiée en 2016 dans l’Egyptian Journal of Aquatic Research, édité par l’Institut national d’océanographie et des pêches, avait déjà affirmé que la zone côtière du delta du Nil, qui abrite des villes densément peuplées comme Alexandrie et Port-Saïd et constitue la principale ressource industrielle, agricole et économique du pays, a fait l’objet de projets de développement de grande ampleur, excessifs et non planifiés, destinés à améliorer la situation économique des communautés locales, mais qui ont eu des effets négatifs sur l’utilisation des terres et les caractéristiques de l’occupation du sol. L’étude montre que le traitement d’images satellites visant à déterminer les catégories d’utilisation des terres (de 1990 à 2014) a révélé d’importants changements du trait de côte, qui ont entraîné l’apparition de zones d’érosion (jusqu’à 24 à 36 mètres par an) et d’autres zones d’accumulation (superficie totale accumulée de 3,14 km²), avec un recul total de 2,7 km² le long du littoral.

L’étude avertit que les changements climatiques attendus et l’élévation du niveau de la mer aggraveront le rythme de l’érosion et la situation générale de la zone côtière. Sur la base des scénarios du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), soit une élévation du niveau de la mer de 59 cm d’ici la fin de ce siècle, et de l’affaissement du sol envisagé (2,5 mm par an), un cinquième du delta du Nil serait gravement exposé à la submersion.

 

Les quartiers les plus exposés aux effondrements

En examinant les informations publiées par les journaux officiels entre janvier 2023 et avril 2025, Zawia3 a recensé 43 cas d’effondrement d’immeubles résidentiels dans le gouvernorat d’Alexandrie, répartis entre effondrements partiels : 20 cas (46,5 %), effondrements totaux : 18 cas (41,9 %) et chutes de balcons : 5 cas (11,6 %). Le nombre total de morts causés par ces accidents s’est élevé à 32, et celui des blessés à 37.

 

Graphique : morts et blessés dans les effondrements d’immeubles à Alexandrie, janvier 2023 à avril 2025
Nombre de morts (en rouge) et de blessés (en bleu) dans les effondrements d’immeubles à Alexandrie, de janvier 2023 à avril 2025 (graphique original en arabe) ; source : articles de presse ; réalisation : Zawia3.

En suivant les accidents dans le temps, il apparaît que les périodes où les effondrements ont été les plus fréquents sont les mois de janvier et février, ainsi que juillet et août, en 2023 et en 2024. Le mois de janvier 2023 a constitué le pic du nombre d’accidents, avec le nombre le plus élevé (5 accidents) par rapport aux autres mois. Les mois d’été ont également connu des hausses notables du nombre d’accidents, ce qui pourrait indiquer l’existence de facteurs liés aux conditions météorologiques ou à la présence d’un grand nombre d’estivants pendant ces périodes.

Graphique : chronologie des effondrements d’immeubles à Alexandrie, janvier 2023 à avril 2025
Chronologie des effondrements d’immeubles à Alexandrie de janvier 2023 à avril 2025, axe vertical : nombre d’accidents (graphique original en arabe) ; source : articles de presse ; réalisation : Zawia3.

L’analyse géographique des zones les plus touchées par les effondrements d’immeubles dans le gouvernorat d’Alexandrie, au sein de l’échantillon d’informations et pendant la période mentionnée, montre que le quartier d’Al-Gomrok est le plus exposé aux effondrements, y compris des effondrements partiels et totaux et des chutes de balcons à plusieurs reprises : il a enregistré 15 accidents (effondrements partiels et totaux, chutes de balcons, chutes de parties de balcons), et les immeubles effondrés étaient anciens et délabrés, certains sans permis ou ayant fait l’objet d’un arrêté de restauration. Au deuxième rang vient le quartier de Karmouz, avec 5 accidents, allant de l’effondrement total à la chute de balcons d’immeubles anciens, dont certains faisaient l’objet d’arrêtés de démolition. Le quartier d’Al-Wardian arrive troisième, avec 4 accidents comprenant un effondrement total et des chutes de balcons d’immeubles anciens. Au quatrième rang vient le centre d’Alexandrie, qui a connu 4 accidents d’effondrement partiel et total et des chutes de balcons d’immeubles anciens, dont certains faisaient l’objet d’arrêtés de restauration, puis le quartier de l’Est d’Alexandrie, avec 3 accidents d’effondrement partiel et total d’immeubles anciens. Les quartiers de Sidi Bishr et de Bacos se partagent la sixième place, avec chacun deux effondrements totaux d’immeubles anciens, dont l’un faisait l’objet d’un arrêté de démolition partielle, tandis que des accidents isolés se sont produits dans les quartiers suivants : Al-Ibrahimiya, Al-Siouf, Bahary, Al-Assafra et Montazah 2 ; il s’agissait pour la plupart d’immeubles anciens.

L’observation des schémas d’effondrement dans les différents quartiers d’Alexandrie fait apparaître une récurrence frappante des accidents partiels et totaux à Al-Gomrok, en raison des immeubles anciens sans permis ou ayant fait l’objet d’arrêtés de démolition ou de restauration. À Karmouz et à Al-Wardian, les accidents ont été plus graves et ont comporté des effondrements totaux, reflet de la négligence et de la non-application des arrêtés de démolition ou de restauration. Les effondrements partiels se sont également répétés de manière notable à Al-Gomrok, Al-Ibrahimiya et Sidi Bishr, tandis que les effondrements totaux ont été les plus meurtriers en termes de dommages humains, notamment à Sidi Bishr, Al-Wardian et Karmouz, où ils ont fait des morts et des blessés.

Les quartiers les plus touchés par les effondrements d’immeubles à Alexandrie, de janvier 2023 à avril 2025

Quartier Nombre d’accidents
Al-Gomrok 15
Karmouz 5
Al-Wardian 4
Centre d’Alexandrie (Wasat) 4
Est d’Alexandrie (Charq) 3
Sidi Bishr 2
Bacos 2
Al-Ibrahimiya 1
Al-Siouf 1
Bahary 1
Al-Assafra 1
Montazah 2 1
Source : articles de presse ; réalisation : Zawia3.

Dans la plupart des accidents, les immeubles étaient anciens, abandonnés ou sans permis, et de nombreux immeubles menacés d’effondrement avaient fait l’objet d’arrêtés de démolition ou de restauration non exécutés, ce qui traduit des manquements dans le contrôle. La fréquence des chutes de balcons dues à la vétusté indique par ailleurs des défaillances dans les opérations d’entretien et de restauration, ou l’absence d’inspection régulière des constructions.

Les données du recensement des bâtiments de 2017, publiées par l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS), indiquent que le nombre d’immeubles menaçant ruine s’élève à 97 535, répartis dans tout le pays. Les statistiques font état de 7 millions de constructions en infraction en Égypte, dont 2 184 000 infractions au cours des dernières années, tandis que le Centre égyptien pour le droit au logement estime à 1,4 million le nombre d’immeubles menaçant ruine dans tout le pays.

 

7 000 bâtiments menacés d’effondrement

Selon l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA), les niveaux de la mer s’élèvent rapidement, passant de 1,4 mm par an pendant la majeure partie du XXe siècle à 3,6 mm par an de 2006 à 2015. Depuis 1880, les océans se sont élevés d’environ 21 à 24 cm, et les scientifiques prévoient une élévation d’au moins 0,3 mètre d’ici 2100 par rapport aux niveaux de 2000.

Cela représente une menace importante pour des dizaines de grandes villes côtières d’Afrique : cela entraînera une réduction de la superficie des terres émergées, des inondations côtières et une probabilité accrue de fortes tempêtes, ce qui touchera à son tour environ 117 millions de personnes en Afrique, selon le Centre d’études stratégiques de l’Afrique. Les scientifiques attribuent l’élévation croissante du niveau de la mer au réchauffement climatique causé par les activités humaines, qui provoque la dilatation thermique de l’eau de mer et la fonte des calottes glaciaires.

Une étude scientifique récente, publiée en février 2025 dans la revue internationale Earth’s Future, spécialisée dans les études climatiques, et menée par une équipe de climatologues, d’océanographes et de scientifiques de l’espace dirigée par l’architecte égyptienne Sarah Fouad, dans le cadre d’un projet de coopération scientifique unique entre des universités allemandes, néerlandaises, américaines, tunisiennes et égyptiennes, a révélé qu’Alexandrie avait connu plus de 280 effondrements de bâtiments sur ses côtes au cours des deux dernières décennies, et que les cas d’effondrement de bâtiments côtiers avaient décuplé au cours des vingt dernières années dans la ville égyptienne d’Alexandrie. L’étude met en garde contre la menace croissante qui pèse sur les côtes du sud du bassin méditerranéen, en particulier sur la ville égyptienne d’Alexandrie, où environ 7 000 bâtiments sont exposés au risque d’effondrement, dans un contexte d’élévation du niveau de la mer et de changements climatiques, et confirme l’existence d’un lien entre le recul du trait de côte, l’affaissement du sol et l’effondrement des bâtiments.

L’étude, financée par l’université de Californie, l’agence américaine NASA et la fondation allemande Alexander von Humboldt, qui s’est appuyée sur l’analyse de photographies satellitaires entre 1974 et 2021 pour étudier les changements climatiques et côtiers, montre que les effondrements d’immeubles à Alexandrie sont liés à l’érosion côtière due au déséquilibre sédimentaire provoqué par l’expansion urbaine, ainsi qu’à l’élévation du niveau de la mer, ce qui a accru l’infiltration d’eau de mer dans les nappes phréatiques côtières, élevé le niveau de ces eaux et érodé les fondations des bâtiments, ce qui accélère leur effondrement.

Image satellite de la NASA montrant le littoral d’Alexandrie
Image satellite de la NASA montrant l’érosion du littoral d’Alexandrie

Le scientifique égypto-américain de l’espace et astronome Essam Heggy, qui a participé à l’étude, explique que 117 effondrements ont été enregistrés entre 2013 et 2015, contre un seul entre 2001 et 2004, et que ces effondrements se concentrent principalement dans les zones proches de la mer, comme les quartiers de l’ouest d’Alexandrie, Al-Gomrok et le centre-ville, ce qui confirme l’effet direct des facteurs environnementaux et climatiques sur la stabilité des bâtiments. Il souligne qu’Alexandrie a été choisie comme modèle principal de cette étude en raison de sa situation géographique unique de ville côtière historique, qui la rend vulnérable aux changements climatiques et à l’élévation du niveau de la mer : la ville est un exemple vivant des défis auxquels sont confrontées d’autres villes côtières, et les résultats de la recherche reflètent les risques potentiels et les mesures préventives qui peuvent être appliquées à l’échelle mondiale.

Heggy attribue la cause principale de ce phénomène à l’évolution de la dynamique côtière : l’érosion des plages a entraîné l’infiltration d’eau de mer dans les aquifères côtiers, ce qui a fait monter le niveau des nappes phréatiques et modifié la stabilité du sol, d’où un affaiblissement des fondations des bâtiments et une corrosion des matériaux de construction comme le béton, l’acier et la brique, rendant les structures plus vulnérables à l’effondrement. L’augmentation des tempêtes tropicales et des vagues violentes qui les accompagnent a également contribué à accélérer ces processus et à affaiblir les infrastructures côtières, et l’affaissement continu du sol a joué un rôle majeur dans la hausse des taux d’effondrement des bâtiments, en particulier dans les zones ayant fait l’objet de vastes opérations de remblaiement, ce qui a provoqué des déformations inégales des fondations et accru les risques de fissures et d’effondrement structurel. Il souligne que ce phénomène n’est pas propre à Alexandrie, mais qu’il a été observé dans d’autres villes côtières, comme Miami, ainsi qu’au Mexique et au Brésil, où l’affaissement du sol a fait peser de lourdes menaces sur les infrastructures.

Le Dr Essam Heggy déclare à Zawia3 : « Plus le niveau de la mer avance, plus l’eau salée pénètre dans les nappes phréatiques et en élève le niveau ; elle atteint alors les fondations des bâtiments et provoque leur érosion et l’effondrement des bâtiments. Elle affecte aussi les propriétés de résistance du sol, ce qui entraîne la fissuration et l’inclinaison des bâtiments ainsi que l’affaissement des terrains, comme cela s’est produit sur la corniche d’Alexandrie en 2023 et en d’autres endroits. Si l’on considère le taux annuel d’effondrement d’immeubles dans le gouvernorat, qui a atteint 40 effondrements, et qu’on le compare au nombre d’immeubles, qui s’élève à environ un demi-million, c’est un taux élevé, d’autant que des dizaines de vies ont été perdues, que 7 000 immeubles sont menacés d’effondrement et que chaque immeuble qui s’effondre menace les immeubles qui l’entourent. Mais la question dépasse l’aspect statistique, car nous ne devons pas attendre que davantage de gens meurent. »

Heggy ajoute : « En 2021, nous avons mené une étude sur les effets d’une mauvaise planification urbaine de la bande côtière sur l’érosion du littoral : les murs de ciment qui empêchent les sédiments d’atteindre les plages contribuent à leur érosion, alors qu’elles sont déjà exposées à des changements environnementaux et hydrauliques, ce qui entraîne des effondrements successifs d’immeubles. La mauvaise planification est donc responsable de 50 % de ces effondrements. Notre recherche, qui a demandé trois ans de travail et a été publiée dans une très grande revue scientifique, porte sur l’érosion des plages et la modification du sol à Alexandrie, qui entraîne l’érosion des fondations des bâtiments, et non sur la submersion d’Alexandrie, comme l’ont prétendu certains médias. Notre objectif est d’étudier le problème sous tous ses aspects, de proposer une vision intégrée et de sensibiliser. »

Il explique que le sol d’Alexandrie a des propriétés géotechniques fragiles et que l’infiltration de l’eau de mer le rend encore plus fragile, ce qui fait apparaître les défauts de construction et provoque les effondrements. On peut faire face à ce problème en élargissant la bande côtière au moyen de sable artificiel et en installant une ceinture autour de la ville et des brise-lames qui la protègent de l’eau de mer, comme le propose l’étude ; mais le problème ne sera pas résolu sans une prise de conscience des infractions de construction qui coûtent des vies, et sans que le public accepte les solutions et l’idée de modifier la bande côtière. Le gouvernement doit agir rapidement et étendre les plages de plusieurs dizaines de mètres vers la mer, pour les ramener à ce qu’elles étaient avant l’érosion.

Une étude publiée par le Centre d’études stratégiques de l’Afrique en 2022 avait déjà montré qu’en plus des menaces qui pèsent sur les villes côtières du fait de la montée des eaux et des tempêtes, celles-ci font également face à la menace invisible de la remontée des nappes phréatiques et de la transformation des zones urbaines en zones humides, ce qui provoquera des crises d’infrastructures et de santé publique : érosion des routes et des fondations des bâtiments, refoulement des eaux usées, fuites des réseaux d’assainissement, mares stagnantes devenues des foyers de prolifération microbienne et pollution des nappes phréatiques côtières qui fournissent l’eau potable et l’eau d’irrigation des cultures.

 


La fonte des glaces et le réchauffement climatique

Le Dr Magdy Allam, conseiller du Programme climatologique mondial et secrétaire général de l’Union des experts arabes de l’environnement, explique que la fonte des glaces se produit principalement aux pôles Nord et Sud, les deux plus grands réservoirs d’eau de la planète, et qu’il existe aussi des zones océaniques où les étendues d’eau gèlent pendant les périodes de grand froid. Lorsque la glace fond sous l’effet de la chaleur due au réchauffement climatique, le niveau des étendues d’eau qui servent de réservoirs s’élève, et la question est également liée à la navigation. Il précise que le problème de l’élévation du niveau de la Méditerranée ne concerne pas seulement Alexandrie, mais 40 villes qui la bordent, en raison des courants venant de l’océan et de l’embouchure du Nil par ses deux branches de Damiette et de Rosette, ce qui entraîne la submersion de certaines zones littorales ; c’est pourquoi on construit des épis et des murs brise-lames afin de limiter l’érosion marine des plages provoquée par le choc des vagues violentes.

Il déclare à Zawia3 : « L’Égypte a dépensé 750 millions de dollars pour préserver le littoral méditerranéen entre Damiette et Rosette, afin que les eaux n’avancent pas et ne submergent pas le delta. Les habitants ont réalisé des constructions en béton qui sont devenues une sorte de digue face à l’élévation du niveau de la mer et aux violents courants marins, pour les atténuer. De nombreuses zones d’érosion des étendues sableuses ont été maîtrisées à Borollos, à Port-Saïd et dans la zone située entre Damiette et Rosette, où les cultures de riz étaient submergées par l’eau de mer. »

L’architecte Engy El-Husseiny, spécialiste de l’architecture intelligente et de l’architecture bioclimatique, estime pour sa part que la principale cause de la menace qui pèse sur certains immeubles du gouvernorat d’Alexandrie est la construction illégale et anarchique, sans permis, qui exerce une pression sur les services de la ville et ses infrastructures, à quoi s’ajoutent une concentration des constructions et une densification des bâtiments à proximité des plages de ce gouvernorat côtier, qui ne répondent pas à des normes élevées de qualité et de sécurité. La superficie des plages se réduit en raison de l’empiètement des bâtiments sur le trait de côte, comme la construction de restaurants, de « cafés » et d’hôtels, qui ont constitué une charge supplémentaire sur les fondations de la ville, ses plages et ses bâtiments. Cela perturbe l’écosystème aquatique et menace la vie marine, en raison de la hausse de la pollution due à la propagation des gaz toxiques issus de l’élimination des déchets et des eaux usées. Toutes ces causes réunies affectent par conséquent le sol ainsi que les fondations des immeubles, en particulier ceux qui n’ont pas respecté les normes de construction sur le plan structurel en raison de fraudes sur le fer et le ciment.

Elle déclare à Zawia3 :

« Comme j’ai travaillé auparavant dans un centre de recherche, nous nous sommes penchés sur les problèmes et la corruption des administrations locales. Par exemple, comment un bâtiment de huit étages peut-il obtenir des facilités de construction pour que le nombre d’étages atteigne 17, voire parfois 20 ? Cela représente une charge pour le sol, qui n’était pas préparé à de telles charges, compte tenu de la pression sur les systèmes d’alimentation en eau et d’assainissement des bâtiments et sur les réseaux publics d’égouts. »

Elle ajoute qu’à la lumière des études qui mettent en garde contre l’accélération de l’érosion des côtes d’Alexandrie et l’augmentation de l’érosion marine, en raison de l’élévation du niveau de la mer et de l’infiltration de l’eau salée dans les fondations sous l’effet des changements climatiques, cela représente un autre défi qui pourrait menacer les bâtiments, les installations et les routes. On peut y remédier en installant des barrières et des écrans faits de matériaux durables et respectueux de l’environnement, qui réduisent l’ampleur des inondations, en recourant à des moyens intelligents pour stocker et recycler l’eau de pluie, et en mettant en place des systèmes de drainage pour éliminer les mares laissées par les pluies torrentielles du fait de la submersion côtière liée aux fortes vagues, que les bouches d’égout ne peuvent pas absorber, ce qui affecte les fondations des bâtiments et des immeubles, en particulier ceux qui sont en infraction.

 

Construction anarchique et absence d’études préalables

L’architecte spécialisé en architecture environnementale Mohamed Issa affirme à Zawia3 que les changements climatiques affectent les bâtiments, en particulier dans les milieux côtiers, en raison de la hausse de la salinité et de l’humidité ; il faut donc protéger les bâtiments contre elles, afin que l’humidité et les sels n’atteignent pas la structure en béton et ne provoquent pas la rouille du fer, ce qui entraîne le vieillissement du bâtiment et le « cancer du béton », après quoi il peut s’effondrer à la suite de travaux d’excavation ou d’une construction à proximité. Il souligne qu’il existe un code de conception structurelle des bâtiments résidentiels et de leur armature, et que ceux-ci ont une durée de vie théorique, au terme de laquelle il faut rénover et restaurer le bâtiment, car son efficacité diminue progressivement, ou bien prendre un arrêté de démolition, selon l’état du bâtiment.

L’architecte environnemental attribue les effondrements d’immeubles à Alexandrie à l’anarchie de la construction et à l’absence d’études préalables, de normes et de codes de sécurité, estimant que les bâtiments construits récemment, depuis les années 1980, 1990 et 2000, sont les plus exposés aux dommages, en particulier ceux construits pendant la période de la révolution de janvier 2011, en raison de l’anarchie de la construction. Il explique qu’avant toute construction, il faut examiner le sol et sa nature en faisant appel à des laboratoires spécialisés, mesurer le niveau de l’eau et en déterminer la nature, salée ou douce, et savoir si elle nécessite un pompage permanent, comme ce fut le cas pour l’hôtel San Stefano. C’est ce qui détermine la nature des matériaux de construction utilisés par les architectes et l’excavation nécessaire aux fondations, conformément aux études des laboratoires ; ils peuvent recourir à des pieux d’une certaine profondeur, selon des conditions précises, et les soumettre à des essais.

De son côté, la Dr Inas Ahmed, coordinatrice de la communication sur les réseaux sociaux à l’Union internationale des sciences géologiques, explique à Zawia3 qu’il faut réaliser une étude d’impact environnemental avant de construire dans les zones côtières, afin de connaître la capacité portante du sol pour déterminer le nombre d’étages adapté au bâtiment et la durée de vie théorique de la construction, ainsi que les facteurs environnementaux qui l’affecteront et rendront sa restauration nécessaire. Elle indique que les bâtiments proches de la mer sont exposés aux facteurs marins qui provoquent la corrosion et ont besoin d’entretien, car l’eau salée proche des bâtiments représente un risque pour eux.

La géologue ajoute que la présence d’eaux souterraines sous la surface du sol exige de construire selon des conditions précises, sur des couches rocheuses déterminées, conformément à l’étude d’impact environnemental et en fonction de la proximité de l’eau par rapport à la surface du sol. Elle estime que les bâtiments anciens des années 1930 et 1940 étaient construits avec d’énormes blocs de briques et des colonnes, ce qui les rendait plus solides que les bâtiments modernes, construits en briques rouges et selon le système des murs.

 

La menace sur les infrastructures

L’avocat spécialisé dans les affaires environnementales Ahmed El-Saidi, président du conseil d’administration de la Fondation égyptienne pour les droits environnementaux, affirme à Zawia3 qu’une catastrophe est en train de se produire dans le gouvernorat d’Alexandrie, reflet du désintérêt officiel pour les rapports scientifiques qui mettent en garde contre les catastrophes environnementales menaçant la ville et d’autres villes bordant la Méditerranée, du fait de l’élévation du niveau de la mer due au réchauffement climatique, qui menace les infrastructures et aura des effets négatifs sur l’économie égyptienne : on continue en effet d’accorder des permis de construire pour de nouveaux bâtiments et des installations gouvernementales, et de délivrer des autorisations d’ouverture de restaurants et de cafétérias donnant sur la mer, sans tenir compte de l’importance de l’adaptation aux changements environnementaux, alors même que l’état structurel de nombreux bâtiments anciens d’Alexandrie se dégrade.

El-Saidi explique qu’il existe des points d’érosion du littoral sur la côte nord et à Abou Qir, et que l’Égypte a obtenu des financements climatiques pour résoudre le problème. Il rappelle qu’une stratégie d’adaptation aux changements climatiques avait été publiée en Égypte en 2011 ; elle appelait à intégrer l’adaptation aux changements climatiques dans les études d’impact environnemental des projets réalisés sur la côte nord, mais cela n’a pas été respecté. Il cite l’expérience de la Grèce, qui a suspendu les permis de construire sur les côtes et évacué les habitants des immeubles donnant sur la mer pour les protéger des risques d’effondrement des infrastructures liés à l’élévation du niveau de la mer.

Interventions parlementaires et initiatives gouvernementales

En avril 2023, le parlementaire Ayman Mohsab, membre de la Chambre des représentants, a adressé une demande d’information (talab ihata) au Premier ministre et au ministre du Développement local au sujet de l’effondrement d’un immeuble à Al-Wardian, dans l’ouest d’Alexandrie, qui a causé la mort de 6 citoyens et en a blessé 5, et de l’échec du gouvernement à traiter le dossier des immeubles menaçant ruine, avertissant que la série d’effondrements d’immeubles menaçant ruine ne prendrait pas fin.

Le député a révélé que, selon les estimations, le nombre d’immeubles dangereux, anciens et menaçant ruine, dans la seule ville d’Alexandrie, dépasse 6 000 immeubles en infraction et 160 immeubles penchés, en plus des immeubles en infraction ayant fait l’objet de 133 000 arrêtés de démolition, et que le nombre d’arrêtés de démolition a dépassé 5 000 au cours des dernières années.

En février 2023, le député Mahmoud Essam, membre de la Chambre des représentants pour le gouvernorat d’Alexandrie, a adressé une demande d’information au Premier ministre et aux ministres du Développement local et de l’Environnement au sujet de l’affaissement du sol sur la corniche de Sidi Bishr, à Alexandrie, appelant à prendre des mesures décisives pour protéger les plages du phénomène d’érosion marine.

Le député a expliqué que le gouvernorat avait connu à l’époque une nouvelle vague de mauvais temps, qui avait provoqué une fissure dans le sol de la corniche, en particulier dans le secteur de Sidi Bishr, suivie de l’effondrement d’une partie de la corniche et de son sol, précisément à la plage Edward al-Kharrat, à Sidi Bishr, où un affaissement du sol s’est produit sur l’esplanade de la plage, en plus de l’inclinaison du mur de la corniche et de l’apparition d’une fissure longitudinale dans le trottoir, estimée à 20 mètres.

En septembre 2024, la députée Irene Saïd, membre de la Chambre des représentants, a appelé à examiner de manière approfondie le dossier des immeubles menaçant ruine et à prendre des mesures fermes pour faire face aux crises que pourrait provoquer l’effondrement de certains immeubles, soulignant que 5 immeubles s’étaient effondrés au cours du seul mois de septembre, qu’aucune mesure n’était prise en dehors de la recherche des corps et des blessés, et qu’il n’existait aucun plan d’exécution pour traiter ce dossier.

Le ministère égyptien des Ressources en eau avait annoncé la mise en œuvre d’un projet de transfert de sable depuis la zone du delta marin pour alimenter les zones d’érosion des plages, la réalisation de travaux de protection des plages sur 210 kilomètres et la construction d’un mur marin de 835 mètres à Alexandrie, à l’aide de blocs de béton et de pierres, tandis que le ministère de la Planification et de la Coopération internationale a fait état de la mise en œuvre d’un projet visant à renforcer l’adaptation aux effets des changements climatiques sur la côte nord et dans le delta du Nil, en coopération avec le Programme des Nations unies pour le développement, afin de faire face à l’élévation du niveau de la mer et aux phénomènes météorologiques extrêmes sur la côte nord et dans le delta du Nil.

 

Solutions proposées

L’étude scientifique publiée en février 2025 dans la revue Earth’s Future, dans le cadre d’une coopération scientifique entre des chercheurs d’Égypte, d’Allemagne, des États-Unis, des Pays-Bas et de Tunisie, propose d’intégrer des techniques de « défense douce », qui reposent sur les infrastructures vertes et des aménagements côtiers respectueux de l’environnement, afin de renforcer la protection contre les changements climatiques. Ces solutions comprennent la création de plages vivantes et de brise-lames naturels pour limiter l’érosion côtière, la conception de jardins de pluie et de zones humides artificielles pour gérer les inondations et limiter l’infiltration de l’eau de mer, le développement d’un réseau de rues vertes comprenant des plantes résistantes au sel pour absorber l’eau et atténuer l’effet des marées hautes, et le raccordement des zones côtières à un réseau d’eau intégré afin de renforcer la capacité des habitants à s’adapter aux changements climatiques.

L’étude recommande également, à court terme, la mise en place de barrières naturelles dans la zone ouest d’Alexandrie pour faire face au recul rapide du trait de côte et empêcher de nouveaux effondrements de bâtiments ; à long terme, l’adaptation des infrastructures existantes dans les quartiers d’Al-Gomrok, de l’Est et du centre-ville à l’élévation du niveau de la mer ; et la mise en œuvre d’une stratégie de « retrait géré » dans la zone d’Al-Amériya, en y intégrant des solutions fondées sur la nature pour garantir la préparation aux futurs changements environnementaux. Elle appelle à la coopération entre les pays méditerranéens, à la coordination de leurs efforts et à l’échange d’expériences entre eux, afin d’élaborer des stratégies communes d’adaptation à ces changements et d’atténuation de leurs effets.

Malgré les efforts déployés par le gouvernement pour lutter contre l’érosion marine et l’érosion des plages, le danger continue de menacer les bâtiments et les infrastructures du gouvernorat d’Alexandrie, sous l’effet, d’une part, des changements environnementaux et climatiques qui provoquent l’élévation du niveau de la mer et des nappes phréatiques et, d’autre part, de la dégradation de l’état structurel de nombreux immeubles résidentiels en infraction et d’immeubles anciens, sur fond de négligence et de manquements des autorités locales, ce qui menace la vie d’un grand nombre d’habitants, à moins que les autorités ne se hâtent de prendre des mesures urgentes et de suivre les recommandations des spécialistes et des études scientifiques récentes.

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Aya Yasser
Journaliste, écrivaine et romancière égyptienne, titulaire d’une licence en information et communication de l’université du Caire.

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