Ammar Ali Hassan à Zawia3 : la presse est enchaînée, le Parlement est fabriqué et le Dialogue national, une occasion gâchée

Hassan estime que l’opposition souffre depuis longtemps. « Nous avons affaire soit à une opposition fabriquée par le pouvoir avec son argent et son influence, qui lui a tracé sa trajectoire et fixé les limites de son action, soit à une opposition qui a tenté de se rebeller contre cette équation et qui a alors été assiégée, exclue, dénigrée et diffamée. »
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Shimaa Hamdy

Dans un pays où l’espace public se rétrécit d’année en année et où la politique devient une activité risquée, la question du rôle de l’intellectuel, des limites de la parole et du sens du dialogue devient existentielle. Ici, parler de la presse, du Parlement ou de l’opposition n’a rien d’un débat d’élite : c’est une question qui touche au droit de savoir et à la possibilité d’imaginer un avenir différent.

C’est dans ce contexte que s’inscrit ce long entretien avec l’écrivain et penseur politique Ammar Ali Hassan, comme un témoignage critique sur un moment de crise, dans lequel il s’exprime à la fois en témoin et en critique. Hassan revient sur sa longue expérience de l’observation des mutations de l’espace public égyptien et aborde la scène politique et culturelle sous ses angles les plus sensibles : la liberté de la presse, la structure du Parlement, la crise de l’opposition et le sort de ce que l’on a appelé le « Dialogue national ». Il ne donne pas de réponses de complaisance et ne se contente pas d’un constat superficiel, mais remonte aux racines du dysfonctionnement, en reliant la répression politique, l’érosion de l’espace public, la montée de la violence sociale et l’horizon bouché de la culture et de l’écriture.

L’entretien original avec Ammar Ali Hassan (en arabe).

 

Que pensez-vous de la multiplication des accusations de diffusion de fausses nouvelles et de la volonté du gouvernement égyptien d’alourdir les peines liées à cette accusation ?

Dans bien des cas, qualifier des informations de « fausses » n’est pas exact. Il existe une différence fondamentale entre une fausse nouvelle et une information erronée. Et même le mensonge a des degrés : il y a le mensonge total et le mensonge partiel, de même qu’il y a une différence entre le mensonge délibéré et celui qui ne l’est pas.
Et même lorsque l’erreur est établie, il faut se poser une question essentielle : quelles en sont les causes ? Est-elle due à un manquement du journaliste dans la vérification de l’exactitude ou dans l’effort pour accéder à l’information ? Ou bien est-ce le pouvoir lui-même qui a dissimulé les informations et les a refusées au public ? Dans ce cas, si le journaliste s’efforce de publier, le pouvoir s’empresse de qualifier ce qui a été publié de mensonge, puis se tourne vers les tribunaux et emprisonne des journalistes dans des affaires de publication, ce qui est historiquement inhabituel dans la vie politique et médiatique égyptienne.

Les peines actuelles sont suffisantes, elles sont même nombreuses et lourdes, et la communauté journalistique a déployé pendant des décennies des efforts soutenus pour les alléger ; mais il est regrettable que les choses aillent dans le sens inverse. On alourdit les peines à un moment où la presse est quasiment morte et étouffée.
La presse égyptienne aujourd’hui ne peut rien dire, ni sur les hauts responsables ni même sur les petits fonctionnaires de la bureaucratie. La presse est enchaînée, et les gens se sont détournés d’elle et des médias, parce qu’elle n’est plus capable de rapporter la vérité, ou ne trouve tout simplement rien à rapporter.

Qu’il s’agisse des institutions gouvernementales, de l’appareil bureaucratique, du monde des affaires ou de certaines institutions influentes de la vie égyptienne, tous opèrent dans un épais brouillard à travers lequel aucune information ne filtre. Résultat : la presse s’est perdue. Le journalisme d’information est quasiment inexistant, et il n’y a aucune possibilité de mener des enquêtes approfondies sur quelque phénomène que ce soit. Quant aux éditorialistes, ils sont pourchassés et ne peuvent s’exprimer librement, depuis l’autocensure qu’ils acquièrent sous l’effet de la répression continue jusqu’aux instructions directes transmises aux rédacteurs en chef.

 

Plus de 180 déclarations trompeuses ou inexactes ont été faites par des ministres et des responsables en seulement six mois, selon des statistiques établies par des organismes spécialisés dans la vérification des faits. Comment réagissez-vous ?

Si l’on appliquait la règle des « fausses nouvelles » aux déclarations de nombreux responsables, nous nous retrouverions face à des affaires en série, et nous nous réveillerions le lendemain devant un vide ministériel et politique complet.
En réalité, beaucoup de déclarations sont faites de manière approximative et arbitraire, les chiffres sont contradictoires et changent d’un responsable à l’autre, tandis que la vérité est soit absente, soit délibérément occultée. La presse tente de se frayer un chemin vers cette vérité, mais elle n’en a pas les moyens.

Comme je l’ai dit, il y a une différence claire entre le mensonge et l’erreur. L’usage professionnel s’est établi pendant des décennies sur le principe que si un journal ou une plateforme publie une information inexacte, l’entité concernée a le droit de répondre ou de rectifier dans le même espace et avec la même taille de caractères, comme nous l’ont appris les maîtres de ce métier. Mais ce qui se passe aujourd’hui est totalement différent : ils n’attendent pas de rectification et ne proposent pas de version alternative ; et dans le même temps, si les journalistes cherchent à comprendre ou à poser des questions, ils sont accusés de mensonge, de déviance, et parfois de trahison.

 

Pensez-vous que la loi sur la liberté d’accès à l’information sera bientôt promulguée ?

Je pense que la loi sur la liberté d’accès à l’information pourrait effectivement être promulguée prochainement, mais la question la plus importante à poser ici est la suivante : où est la Commission de la transparence prévue par la Constitution ? Car celle-ci ne s’est pas contentée de consacrer le droit d’accès à l’information, elle a aussi prévu de sanctionner ceux qui dissimulent l’information au peuple.
Si cette règle constitutionnelle était appliquée et que la Commission de la transparence prévue était créée, une très grande partie de la crise serait résolue, et la presse pourrait accéder à des rapports, des statistiques et des données gouvernementales réguliers, sur lesquels s’appuyer et auxquels se référer, notamment en ce qui concerne les projets économiques.

Mais traiter la loi sur la liberté d’accès à l’information comme un outil de pression, un moyen de répression ou un cadre pour assiéger les libertés est une approche étriquée et trompeuse. Cette loi doit être considérée comme une réponse directe à un droit inaliénable du peuple égyptien, détenteur de l’argent, de la terre, de la souveraineté et de la légitimité : le droit de savoir et d’être informé de ce qu’il advient de son argent, de ses droits et de son avenir.

 

 

Comment évaluez-vous les dernières élections législatives ?

Ce ne sont pas seulement les plus longues, ce sont aussi les plus étranges de toute l’histoire de l’Égypte depuis qu’elle a connu la vie parlementaire, il y a un siècle et demi, jusqu’à aujourd’hui. Des élections entachées d’une bonne dose de chaos, d’irrégularités et de violations, au point d’avoir nécessité l’intervention du président de la République lui-même, une intervention qui n’aurait pas eu lieu si on ne lui avait pas dit que l’ampleur des violations était telle que le scandale était devenu général et public, et qu’il fallait intervenir pour atténuer l’outrance des pratiques odieuses dont nous avons été témoins pendant le processus électoral.

Le Parlement issu d’élections qui se sont déroulées de cette manière restera entaché dans la conscience du peuple égyptien et dans le regard que les gens porteront sur lui, même si sa forme procédurale est complète et qu’il remplit les formalités lui permettant de se réunir, d’exercer ses fonctions et d’adopter toutes les législations, lois, voire révisions constitutionnelles qu’il souhaite. Ce Parlement restera donc entaché dans la conscience collective, et tout ce qu’il produira le sera également. C’est pourquoi revenir à la raison est une vertu, et il est indispensable de reconsidérer les choses, car il sera difficile pour les gens d’accepter un Parlement constitué de cette manière ou de lui accorder une légitimité morale.

 

Pensez-vous que le prochain Parlement sera différent des précédents ?

Je pense que les Parlements de 2015 et de 2020 sont passés par le même procédé : une liste absolue fermée, des élections individuelles dont beaucoup étaient jouées d’avance ; mais l’utilisation de l’argent politique, les violations et les mesures arbitraires étaient relativement moindres lors des législatures précédentes. Cette fois, en revanche, on a dépassé les limites habituelles et on est arrivé à une ingénierie de l’ensemble du processus électoral, où les résultats ont été fixés avant même que les prémisses ne soient posées, de manière à mener vers une trajectoire préparée à l’avance. Ce schéma était partiellement présent dans les Parlements de 2015 et de 2020, mais il n’avait pas atteint ce degré de grossièreté ou d’évidence.

Et je crois que nous verrons le même Parlement, fonctionnant de la même manière, avec les mêmes performances. Il y aura des voix d’opposition, certaines dont la trajectoire est tracée à l’avance, d’autres en dehors de ce cadre, mais leur capacité d’influence sera en fin de compte quasi nulle, car la majorité mécanique écrasante reste entre les mains du pouvoir. Le Parlement se transforme ainsi en simple pont que l’exécutif emprunte pour réaliser ce qu’il veut.

 

Comment évaluez-vous l’expérience du Dialogue national ? A-t-il réellement ouvert une fenêtre, même limitée, dans l’espace public ?

Le Dialogue national était, en réalité, une occasion gâchée d’ouvrir des canaux de communication entre, d’un côté, des opposants et des personnalités indépendantes, des experts, des scientifiques et des penseurs, ainsi que des responsables politiques expérimentés et dotés d’une histoire, et de l’autre, le pouvoir actuel. Certains participants semblaient jouer le rôle d’intermédiaires transmettant le pouls de la population au pouvoir, et d’autres étaient sincèrement soucieux de l’intérêt national.

Il aurait fallu, à tout le moins, que le Dialogue national débouche sur un plan d’action clair, appliqué en tout ou en partie lors de l’étape suivante. On n’espérait pas que cela se limite à la libération de prisonniers d’opinion ou politiques, ou à la modification de lois électorales seulement ; nous espérions que ce plan comprendrait une véritable réforme politique globale.

Mais, malheureusement, le Dialogue national a été traité comme une campagne de relations publiques, un moyen de prendre le pouls de l’opinion ou d’alléger les pressions. Puis les choses ont suivi leur cours. Est arrivée la guerre dite du « Déluge d’Al-Aqsa » (déclenchée le 7 octobre 2023), le pouvoir n’a plus eu besoin d’écouter les participants au dialogue, et l’affaire s’est terminée ainsi.

C’est un mal familier de la vie politique égyptienne, auquel nous sommes habitués depuis de longues décennies. Personnellement, je fais partie de ceux qui ont ouvert les yeux sur la politique sous Moubarak, et j’ai constaté que chaque fois que le pouvoir était en crise ou que la pression s’accentuait sur lui, il recourait à ce genre de dialogues, retransmis à la télévision, où les participants parlent avec logique et compétence. Mais dès que la crise est passée, la porte du dialogue se referme et nous revenons au point de départ. C’est exactement ce qui s’est produit aussi avec l’expérience du Dialogue national sous ce régime.

 

Cela signifie-t-il que le même scénario pourrait se répéter avec la commission de développement des médias ?

La commission de développement des médias, à mon avis, n’aboutira à rien de notable tant que la doctrine politique bien ancrée qui prévaut actuellement considère les médias comme une menace pour la stabilité si on leur laisse la porte ouverte et s’ils sont libres. C’est une conception réfutable : la souplesse et la liberté médiatique qui existaient lors de périodes antérieures sont précisément ce qui a, dans une large mesure, préservé l’Égypte. Si la liberté des médias était un facteur d’effondrement, d’autres pays se seraient effondrés, d’autant que nous avons vu autour de nous des conflits, des guerres civiles et de vastes soulèvements populaires.

Les médias ont même été l’une des raisons qui ont contribué à prolonger la vie du régime de Moubarak : bien que ce régime ait épuisé sa raison d’être dès 1995, il s’est maintenu seize ans de plus, grâce à la marge de souplesse créée par la liberté des médias.
Par conséquent, si le pouvoir politique ne reconnaît pas que les libertés publiques, dont la liberté des médias, sont des droits inaliénables des citoyens, il doit au moins les considérer comme un moyen d’insuffler une certaine souplesse dans les rouages de la vie politique, ce qui rendrait ce pouvoir plus familier, plus stable et plus acceptable aux yeux d’une large partie de la population.

 

Passons du système politique à l’opposition. Pensez-vous que l’opposition égyptienne soit capable de jouer son rôle ? A-t-elle encore un pouls, ou sommes-nous face à une véritable crise de la structure de l’opposition ?

L’opposition souffre depuis longtemps. Nous avons affaire soit à une opposition fabriquée par le pouvoir avec son argent et son influence, qui lui a tracé sa trajectoire et fixé les limites de son action, soit à une opposition qui a tenté de se rebeller contre cette équation et qui a alors été assiégée, exclue, dénigrée et diffamée, tandis qu’on tarissait les sources de financement légitimes venant de la poche des Égyptiens, qu’on la soumettait à une surveillance étroite, ou qu’on y introduisait des éléments chargés de la faire exploser de l’intérieur et de l’affaiblir jusqu’à l’effondrement.

Nous avons vu ces pratiques à maintes reprises depuis l’ère Moubarak, avec des partis comme le Wafd, Al-Amal (le Travail), le Tagammu, Al-Ahrar (les Libéraux), puis Al-Ghad (Demain). C’est le mécanisme que le pouvoir a constamment utilisé pour jouer sur les marges de l’opposition sérieuse.
Quant à l’autre opposition, celle dont on trace la trajectoire, qui se contente de ce qui est permis ou qui partage certains butins avec le pouvoir politique, je ne compte pas sur elle et je ne la considère pas comme une opposition au sens propre.

Pour autant, cela ne signifie pas que l’Égypte soit dépourvue d’opposition. Il existe une opposition non organisée, une opposition fluide, qui regroupe des scientifiques, des penseurs, des experts, des responsables politiques et des notables, et qui s’étend même aux citoyens ordinaires et au grand public. Ces gens existent, on ne peut absolument pas les nier ni les exclure, et je pense même que leur cercle s’élargit avec le temps.

 

Cela signifie-t-il que vous ne reconnaissez pas ce que l’on appelle l’opposition de l’« espace disponible », qui distingue alliances électorales et alliances politiques ?
Je ne reconnais pas une opposition dont le pouvoir trace le chemin. Il est naturel, et même d’usage dans toutes les démocraties du monde, que l’opposition, en tant que partie du système politique, dialogue avec le pouvoir, s’entende avec lui, s’assoie à la même table, présente des programmes, propose des alternatives, discute, transmette au pouvoir le pouls de la rue, et participe même à la prise de décision. Tout cela est compréhensible et acceptable.

Mais ce que je ne comprends pas, c’est que le pouvoir politique fixe des « butins » précis pour l’opposition et que la relation se limite à ces seuls butins, ou à la tentative d’adoucir la répression que le pouvoir peut exercer contre les opposants. La relation se transforme alors en une sorte de mendicité ou de supplication, et non en une relation d’égal à égal, ni en un dialogue entre égaux. Dans ce cas, l’opposition ne se considère ni comme ayant le droit de proposer des alternatives, ni comme ayant le droit d’envisager d’accéder au pouvoir. Tout cela est absent.

Le pouvoir regarde l’opposition comme des « colliers d’ornement », et beaucoup de composantes de l’opposition acceptent malheureusement ces rôles. Mais à l’inverse, il y a ceux qui se rebellent contre cette situation et cherchent à construire une véritable opposition, qu’il s’agisse d’une opposition organisée au sein de partis politiques, de groupes de pression et d’intérêts, ou d’une opposition fluide qui s’étend au grand public et aux institutions civiles.

Vous attendez-vous à ce que le prochain Parlement s’attelle à une révision de la Constitution ?

J’imagine que tous les scénarios restent ouverts pour l’avenir. Nous pourrions voir ce Parlement mener à son terme toute sa prochaine législature. Nous pourrions assister à un arrêt de la Cour constitutionnelle prononçant la dissolution du Parlement et l’organisation de nouvelles élections. Le Parlement pourrait aussi aller au bout de son mandat et adopter une série de législations et de lois attendues, qui s’inscriraient dans l’ensemble dans le cadre des orientations politiques et économiques du pouvoir exécutif actuel.

Ce Parlement pourrait aussi entreprendre une révision de la Constitution, qu’elle porte sur la durée des mandats présidentiels ou sur d’autres articles ; c’est une possibilité envisageable. Il se pourrait aussi que la vie de ce Parlement prenne fin au bout d’un an, ou de quelques mois, voire avant qu’il n’entreprenne de telles révisions. Et la révision pourrait avoir lieu s’il mène sa législature à son terme.

Et si un autre Parlement était élu lors de nouvelles élections, il pourrait lui aussi se pencher sur ces dossiers. Plus précisément, toutes les possibilités sont sur la table. Il y a des propos qui circulent, des informations non confirmées, des inquiétudes, des spéculations et des prévisions, qu’il est difficile de classer : s’agit-il d’informations réelles ? De conjectures ? D’inquiétudes ? De prophéties ?

Mais à en juger par ce qui s’est passé auparavant, et par les désirs, les ambitions, les capacités et les convoitises présents sur la scène politique, une très grande partie de ces dossiers reste liée au Parlement et à son rôle dans la prochaine étape.

Nous vivons une violence palpable dans la société égyptienne depuis deux ans, une violence le plus souvent dirigée contre les catégories les plus faibles, comme les femmes, les enfants et d’autres. Selon vous, quelles sont les causes de cette violence ? Et où se situe précisément la crise ?

La violence sociale qui se propage et se répand dans la société égyptienne n’a pas de cause unique ; elle est le produit d’un ensemble de facteurs complexes et étroitement imbriqués.

Il y a, d’abord, des causes politiques, liées à la fermeture des cadres du dialogue public et à l’absence d’espaces d’expression, sans compter l’effet des décisions prises au sommet du pouvoir sur l’ensemble des conditions de vie. À cela s’ajoutent les lois qui sont adoptées et qui étouffent les gens, que ce soit sur les marchés, avec la hausse continue des prix sous l’effet de l’inflation, dans la relation entre propriétaire et locataire des terres agricoles, ou avec les nouvelles lois sur les loyers des logements, entre autres. Tout cela engendre des formes de violence au sein de ce que l’on pourrait appeler des « sociétés de la pénurie ».

Il y a aussi des causes liées au recul du frein religieux, car les institutions religieuses et certains producteurs du discours religieux n’offrent plus aux gens un modèle ou un bon exemple. Certains d’entre eux ont même chuté de manière effroyable au cours de la dernière décennie, lors d’une véritable épreuve que l’Égypte traverse depuis la révolution de janvier 2011 jusqu’à aujourd’hui.

Il y a également des causes économiques évidentes : l’extension des sociétés de la pénurie, la hausse des taux de pauvreté et le recul de la générosité. Il est naturel que le manque de moyens conduise à des formes de violence : l’être humain qui ne trouve ni de quoi se nourrir, ni de quoi se vêtir, ni de quoi se soigner ne sera pas calme ni paisible, et il peut retourner sa colère contre la société s’il ne peut la diriger contre le pouvoir.

Il y a encore des facteurs liés au recyclage de la violence, ou à ce que l’on pourrait appeler les « déchets de la violence », qui sont reproduits et diffusés sur les réseaux sociaux. L’espace s’est ouvert aux pulsions, à la surconsommation, au luxe ostentatoire et à la circulation de scènes de violence et de crimes, des choses qui parvenaient autrefois aux gens dans des proportions limitées, mais qui sont aujourd’hui omniprésentes.

S’y ajoutent des causes liées aux drogues, en particulier l’apparition de nouvelles substances aux effets très puissants, qui font perdre la raison et poussent les toxicomanes à exercer la violence contre eux-mêmes, contre leurs proches et leur famille, et contre la société en général.

Il y a, enfin, des causes liées à la propagation de certains troubles et maladies psychiques, dont certaines personnes atteintes peuvent être enclines à la violence. Plus précisément, les causes de la violence dans la société égyptienne sont multiples et complexes ; chaque facteur a son poids et sa part, mais tous se conjuguent pour faire passer la société d’un état de quiétude et de bienveillance au cercle de la violence.

Nous traversons une crise de l’écriture en Égypte. C’est très visible dans les œuvres dramatiques et cinématographiques de ces derniers temps : on trouve rarement des œuvres qui satisfont le public ou qui laissent une trace. Même les livres publiés par les maisons d’édition ne suscitent plus guère d’intérêt. Où se situe donc la crise ?
La crise est complexe. La crise de l’écriture n’est pas superficielle, elle a de multiples dimensions, dont certaines concernent les écrivains eux-mêmes.

Le livre, lorsqu’il est publié et qu’on lui attribue le nom de « livre », a besoin d’un parcours complet au sein d’une maison d’édition digne de ce nom, depuis le choix du sujet, en passant par la relecture, la correction, la vérification et l’édition, jusqu’à une impression à la hauteur du mot « livre ». Ce système a été manifestement saboté. De nombreuses maisons d’édition publient des textes médiocres contre paiement, dont beaucoup ne sont pas relus et ne respectent pas les normes de base, certains étant des plagiats et d’autres reposant sur l’intelligence artificielle ; et cette pratique s’est répandue tant que l’éditeur perçoit la rémunération.

Les causes de la crise vont au-delà, pour englober le regard de la société sur la culture, considérée comme un luxe au cours de la dernière décennie, ainsi qu’une méfiance à l’égard des intellectuels en tant que porteurs de conscience, si bien qu’il fallait réduire leur rôle.

Autrefois, il existait un lien entre les écrivains et la fiction télévisée, qui est le moyen le plus répandu auprès du public, comparé aux livres. Ce lien s’est quasiment rompu. Les scénaristes ont tendance à la facilité, et l’on trouve rarement des œuvres adaptées d’un roman ou d’une nouvelle, comme c’était l’usage dans l’histoire de la télévision et du cinéma égyptiens.

La télévision et le cinéma contribuaient à faire de certains écrivains des « stars » : les gens regardaient des œuvres adaptées de leurs romans, découvraient leurs noms, puis cherchaient leurs livres ; c’était un moyen de promotion légitime pour la littérature. Ce rôle a quasiment disparu aujourd’hui.

Quant aux espaces culturels dans la presse égyptienne, ils sont quasiment inexistants, à l’exception de très rares publications, comme « Akhbar Al-Adab » (hebdomadaire littéraire), dont le lectorat est lui aussi limité. Les revues et périodiques culturels sont imprimés à quelques centaines d’exemplaires, et parfois seules quelques dizaines sont distribuées ; et même s’ils étaient distribués à des milliers d’exemplaires, ce chiffre resterait dérisoire au regard du nombre d’intellectuels ou de personnes désireuses de s’intéresser à la culture.

Par conséquent, je ne pense pas que le problème réside dans un manque de producteurs de textes littéraires ou artistiques : c’est une appréciation totalement fausse. La crise est plus large ; elle englobe les maisons d’édition, les médias, les espaces où les textes peuvent atteindre leur public, ainsi que le regard général porté sur la culture et l’écriture dans la société.

Nous avons aujourd’hui un nombre d’écrivains bien plus important qu’à d’autres époques. Regardez les concours de nouvelles, et vous trouverez un grand nombre de bonnes œuvres. Ceux qui organisent ces concours et ces prix répondent concrètement à cette question : même les prix réservés aux jeunes reçoivent des centaines de romans, dont au moins une quarantaine sont considérés comme bons.

L’Égypte a-t-elle compté, à un moment donné, quarante bons écrivains ? Non. Mais l’État soutenait la culture, en ouvrait les artères, et l’Égypte jouissait d’un rôle régional dans ce domaine, et tout cela se répercutait positivement sur les gens de plume.

Aujourd’hui, tout cela a quasiment disparu, et l’intellectuel véritable, celui qui cherche la vérité, critique l’action du pouvoir, prend le parti des gens et s’oppose à la corruption et au despotisme, est soumis à un siège sévère. Cette situation a aussi fait tomber la symbolique et la valeur de l’intellectuel aux yeux des gens, et le public s’est détourné de lui.

Les causes sont multiples : certaines tiennent au contexte général, d’autres aux intellectuels eux-mêmes, qui ont le plus souvent accepté de se détourner des problèmes des gens pour s’occuper de leurs propres écrits. Certains ont été écartés ou sont sortis de la course, d’autres ont cessé de produire après s’être interrogés sur l’utilité de l’écriture, et d’autres encore produisent de bons textes mais ne trouvent pas de moyen de les publier, ou, s’ils trouvent un éditeur, leur œuvre ne bénéficie ni de diffusion ni de distribution. Nous avons réellement des problèmes complexes dans ce domaine.

 

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Shimaa Hamdy
Journaliste égyptienne, elle couvre les dossiers politiques et des droits humains et s’intéresse aux questions des femmes. Chercheuse sur la liberté de la presse, les médias et les libertés numériques.

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