En Égypte, une balle dans la tête ravive les tensions entre les tribus du Sinaï et les formations d’Al-Argani

Le meurtre de Firas Abou Amr à Cheikh Zoueid ravive la colère des tribus du Sinaï contre les formations armées d’Al-Argani.

Salma Mourad

Le 30 juillet dernier, Firas Yasser Abou Amr, un jeune homme d’une vingtaine d’années de la tribu des Roumeilat, a été tué dans la région de Cheikh Zoueid, au nord du Sinaï, par un homme armé appartenant aux groupes de l’Union des tribus du Sinaï, dirigés par Ibrahim Al-Argani, homme d’affaires proche du pouvoir. Le tireur s’appelle Mahmoud Hammad Abou Houli. Ce meurtre a suscité une vive colère parmi les tribus du Sinaï, qu’Al-Argani a ensuite tenté d’apaiser. Pendant trois jours, Zawia3 s’est entretenu avec différentes sources, dont des proches de la victime et certains de ses voisins. Ils ont confirmé les faits, affirmant qu’il avait été tué traîtreusement d’une balle dans la tête, qu’il était connu pour sa bonne conduite et sa réputation, et que son mariage remontait à moins de trois mois. Ils ont précisé qu’il s’agissait du deuxième incident en une semaine : des affrontements avaient déjà opposé les forces d’Al-Argani aux habitants de la région au début de la dernière semaine de juillet.

Dans ce contexte, une source tribale a confirmé qu’Al-Argani avait multiplié les contacts ces derniers jours pour désamorcer la crise, face à la colère immense des tribus devant la répétition de tels incidents et les affrontements incessants entre leurs membres et les formations armées relevant de ce qui est connu sous le nom d’« Union des tribus ». Un accord de principe a été trouvé pour réunir largement le conseil des tribus afin de discuter de la crise, à condition que la famille et les proches de la victime cessent de faire monter la pression et s’abstiennent de publier sur les réseaux sociaux ou de parler aux médias.

La source a également confirmé que les funérailles de la victime devaient avoir lieu cet après-midi à partir de la grande mosquée de Cheikh Zoueid. Al-Argani ou l’un de ses représentants devrait assister aux condoléances. Elle a souligné que les contacts se poursuivaient entre les Sawarka, tribu à laquelle appartient le tireur, et les Roumeilat pour fixer une réunion du conseil des tribus après les cérémonies de deuil.

Une autre source tribale, qui a insisté pour garder l’anonymat, nous a expliqué que des tentatives de règlement étaient menées d’un côté, tandis qu’une campagne cherchait de l’autre à salir l’image de la victime. Selon elle, l’auteur du meurtre est pourtant un homme mal famé qui a participé, au cours des dernières années, à de nombreuses attaques contre les habitants au sein de formations bénéficiant d’un soutien en armes.

L’État de droit ?

Commentant l’incident auprès de Zawia3, le docteur Ahmed Salem, directeur exécutif de la Fondation du Sinaï pour les droits humains, affirme qu’il est indispensable d’appliquer la loi à tous et de mener une enquête judiciaire indépendante et transparente, garantissant un procès équitable et public à toutes les parties, à l’abri des influences tribales ou sécuritaires.

Salem appelle les notables des deux tribus, les Roumeilat et les Sawarka, à faire prévaloir la sagesse et à éviter toute effusion de sang, en traitant la crise dans le cadre des usages communautaires pour prévenir une escalade ou d’éventuelles violences. Il insiste sur la nécessité de désarmer les groupes tribaux constitués en dehors du cadre légal avec le soutien de l’État, tenant les autorités égyptiennes pour pleinement responsables des conséquences de la militarisation de la société tribale, ainsi que des crimes et du désordre sécuritaire qui en ont résulté.

Salem souligne qu’il s’agit du troisième incident pour le seul mois de juillet. Auparavant, un groupe armé avait enlevé un jeune homme à Al-Arich pour un différend financier, en utilisant les armes qui lui avaient été fournies avec l’accord de l’armée. Cela confirme, selon lui, que ces armes sont désormais utilisées en dehors du cadre légal et contribuent à militariser la société.

Le directeur exécutif de la Fondation du Sinaï pour les droits humains souligne que ce dossier exige une extrême prudence en raison de sa grande sensibilité, dans un contexte de colère croissante et de domination de la logique de vendetta et de vengeance. Il avertit que la disparition de l’auteur du meurtre pourrait faire de sa famille et de toute personne portant le nom de son père une cible de représailles. Salem indique que la fondation publiera un communiqué mettant clairement l’accent sur les recommandations juridiques et relatives aux droits humains, sans entrer dans des détails susceptibles de compliquer davantage la situation au lieu de favoriser l’apaisement nécessaire.

Un contexte sécuritaire tendu

Le nord du Sinaï, et particulièrement la ville d’Al-Arich, connaît ces derniers jours une multiplication des événements violents, qui traduit des tensions sécuritaires croissantes entre les habitants et certaines formations armées locales. Le meurtre du jeune Sinaïote Yasser Firas Abou Amr est survenu moins d’une semaine après de violents affrontements armés dans la ville, qui ont fait deux blessés parmi les habitants et entraîné l’enlèvement d’une troisième personne dans des circonstances obscures.

Selon les témoignages de terrain de certains habitants, qui nous ont parlé avec beaucoup de réserve, les affrontements ont impliqué des véhicules tout-terrain et des armes à feu qui appartiendraient à des membres de l’Union des tribus du Sinaï. Ils ont avivé les craintes de la population face à l’extension des confrontations et à l’absence de mécanismes clairs de mise en cause des responsabilités. Cette succession d’événements confirme que le Sinaï reste soumis à un équilibre sécuritaire délicat, dans lequel la présence de groupes armés non officiels se mêle à la vie quotidienne des habitants, sans séparation claire entre un rôle sécuritaire légitime et d’éventuelles violations.

Selon les témoignages des habitants, ces tensions trouvent leur origine dans plusieurs facteurs accumulés au fil des années. D’un côté, le recours à des formations tribales armées pour combattre les groupes extrémistes a contribué à créer des pôles de pouvoir locaux disposant d’armes et d’influence, qui sont parfois devenus des acteurs directs de différends ou de rivalités tribales. De l’autre, l’absence de transparence et de contrôle juridique de leurs mouvements a multiplié les frictions avec les civils, notamment sur fond d’accusations formulées par des défenseurs des droits humains concernant des violations telles que des exécutions extrajudiciaires ou des arrestations arbitraires. Les difficultés économiques, les déplacements forcés et les évacuations de terres documentés par des organisations de défense des droits humains ont également aggravé les tensions entre les habitants et les acteurs armés présents sur le terrain. Ainsi, tout incident isolé peut rapidement embraser la situation, dans un environnement sécuritaire fragile, chargé de méfiance et de peur réciproques accumulées entre la population locale et les formations armées.

Les formations armées d’Al-Argani : pourquoi ont-elles été créées ?

Les formations armées dirigées par Ibrahim Al-Argani, au premier rang desquelles l’Union des tribus du Sinaï, se sont constituées dans le contexte sécuritaire extrêmement complexe qu’a connu la péninsule après la révolution du 25 janvier 2011. À cette époque, les groupes extrémistes, notamment Ansar Beït Al-Maqdis, qui a ensuite prêté allégeance à l’organisation État islamique sous le nom de « Province du Sinaï », se sont étendus en tirant parti de l’affaiblissement de l’emprise sécuritaire de l’État et du vide grandissant dans les zones frontalières reculées.

Face à la multiplication des attaques contre l’armée, la police et les civils, l’État égyptien s’est retrouvé devant un défi sans précédent. Les forces régulières ne pouvaient, à elles seules, opérer efficacement sur un terrain montagneux et désertique complexe, ce qui les a conduites à faire appel aux membres des tribus, dotés d’une expérience et d’une connaissance précises de la géographie et des itinéraires de la région. Une coordination s’est alors engagée avec des chefs tribaux, parmi lesquels Ibrahim Al-Argani, de la tribu des Tarabin, pour créer une entité armée rassemblant des combattants locaux sous le nom d’« Union des tribus du Sinaï ». En quelques années, elle est devenue un acteur sécuritaire et économique de premier plan dans la péninsule.

L’Union des tribus du Sinaï regroupe une trentaine de tribus, dont les Tarabin, les Sawarka et les Roumeilat, ainsi que des formations secondaires comme les « Fils des combattants du Sinaï », issus du clan des Naqizat, qui ont contribué à prendre le contrôle de zones telles qu’Al-Goura et Al-Ajra. L’Union s’appuie sur des combattants locaux entraînés et armés par l’armée, équipés de véhicules tout-terrain et de blindés. Ces moyens leur ont permis de mener des embuscades, de prendre d’assaut les repaires des hommes armés et de sécuriser des zones difficiles d’accès. Au fil du temps, son rôle a dépassé le domaine sécuritaire pour s’étendre à des activités économiques, notamment la sécurisation et la gestion du passage de Rafah, ainsi que la création d’entreprises de sécurité et de services. Cela a renforcé l’influence d’Al-Argani et son emprise sur des secteurs économiques locaux stratégiques. Cette combinaison des armes et de l’économie a suscité un vaste débat sur la frontière entre les fonctions sécuritaires et commerciales de ces entités, et sur la question de savoir si elles restent un instrument de soutien à l’État ou sont devenues une force indépendante.

Les objectifs déclarés de ces formations étaient de combattre le terrorisme, de combler le vide sécuritaire après 2011 et de faciliter les opérations de l’armée dans les zones difficiles d’accès. Mais certains observateurs estiment que l’État égyptien a traité l’Union comme un « bras non officiel » assurant la loyauté des tribus et protégeant le régime, tout en lui laissant une grande latitude dans la gestion de ses affaires internes, en contrepartie de son alignement sur la ligne sécuritaire de l’État. Sur le terrain, l’Union a joué des rôles allant bien au-delà de l’affrontement armé : elle a participé au contrôle de la frontière avec Gaza et à la surveillance des points de passage, et contribué à des projets de reconstruction, consolidant ainsi sa place d’acteur aux multiples dimensions dans le Sinaï.

Cette image n’a cependant pas empêché la montée des critiques relatives aux droits humains. Des organisations telles que Human Rights Watch et la Fondation du Sinaï pour les droits humains ont documenté l’implication de membres de l’Union dans des exécutions extrajudiciaires pendant les affrontements avec les combattants de la « Province du Sinaï ». Elles ont estimé que certaines de ces violations pourraient constituer des « crimes de guerre ». Ces organisations se sont inquiétées de l’absence de transparence et de contrôle juridique des activités des milices, d’autant que l’État leur a fourni des armes et de larges prérogatives.

Des rapports de la Fondation du Sinaï pour les droits humains ont également signalé, en 2024, la persistance de l’influence de l’Union et son utilisation pour sécuriser des visites officielles, mener des travaux de génie civil, raser des terrains et évacuer des habitants sous sa protection, aggravant ainsi la crise des déplacements forcés dans le nord du Sinaï. Des défenseurs des droits humains ont estimé que la dépendance de l’État à l’égard de ces formations mettait en danger l’avenir d’un État civil fondé sur le droit en Égypte, et faisait craindre l’existence d’une « milice parallèle » disposant d’une influence sécuritaire et économique difficile à maîtriser.

Al-Argani a acquis une influence considérable au cours des dernières années. Selon la Fondation du Sinaï pour les droits humains, il est devenu le premier civil à atterrir en avion, depuis 1982, sur l’aéroport militaire d’Al-Goura, siège de la Force multinationale, au sud de Cheikh Zoueid dans le nord du Sinaï. La fondation a publié une vidéo montrant Al-Argani et son fils dans le camp d’Al-Goura, avec à l’arrière-plan le Gulfstream IV gouvernemental qui l’avait transporté de la base aérienne d’Almaza, au Caire, jusqu’au camp dans le Sinaï. Un tel accueil dans cette base militaire n’a lieu que dans des circonstances précises, comme l’arrivée de l’attaché militaire d’un pays étranger, ce qui soulève davantage de questions sur l’importance du rôle joué par Al-Argani.

Originaire de Cheikh Zoueid, dans le nord du Sinaï, Al-Argani avait été libéré en 2010 après près de deux ans de détention à la suite d’affrontements entre la police et des membres des tribus du Sinaï. Les Bédouins du Sinaï avaient alors été accusés de retenir des dizaines de membres des forces de sécurité. Des informations avaient circulé à l’époque selon lesquelles les Bédouins du nord du Sinaï, en Égypte, avaient relâché 25 policiers, dont un haut gradé, après les avoir enlevés pendant plusieurs heures pour protester contre la mort de l’un des leurs sous les balles de la police. Le nom d’Al-Argani est depuis devenu associé à la fortune et à une vaste influence en Égypte. L’entreprise « Fils du Sinaï » a assuré l’acheminement des matériaux nécessaires à la reconstruction de la bande de Gaza après l’offensive israélienne de grande ampleur de 2014.

Malgré la contribution des formations d’Al-Argani à la réduction de l’influence des organisations extrémistes, leur avenir reste controversé. Pour certains, elles constituent un modèle réussi de coopération entre l’État et la population locale dans la lutte contre le terrorisme. Pour d’autres, elles sont une bombe à retardement qui pourrait se retourner contre l’État si elles se transformaient en une force armée indépendante imposant sa propre réalité sur le terrain.

Bien que les autorités égyptiennes aient annoncé à plusieurs reprises, notamment en 2022, le succès des forces armées dans l’élimination de la plupart des foyers terroristes du nord du Sinaï et la fin de la phase la plus meurtrière de l’affrontement avec la « Province du Sinaï », la réalité du terrain montre que les formations tribales armées, en premier lieu l’Union des tribus du Sinaï, restent présentes avec la même puissance et la même influence acquises pendant les années de guerre. Alors que les opérations terroristes annoncées se sont raréfiées et que l’État a commencé à évoquer des plans de développement et de reconstruction du gouvernorat, ces formations ont conservé leurs fonctions sécuritaires et logistiques sur le terrain. Elles ont même poursuivi leur expansion dans l’économie, la gestion des points de passage et les activités commerciales.

Enfin, le meurtre du jeune Yasser Firas Abou Amr révèle la fragilité de l’équilibre sécuritaire dans le nord du Sinaï, ainsi que la contradiction flagrante entre le discours officiel proclamant la fin de la guerre contre le terrorisme et une réalité marquée par la poursuite des activités d’entités armées irrégulières, dotées d’armes et d’influence, qui opèrent parallèlement aux institutions de l’État. Tandis que les défenseurs des droits humains réclament une enquête judiciaire transparente et le désarmement de ces formations, beaucoup craignent que le maintien de la situation actuelle n’enracine la logique de « la force au-dessus du droit » et ne crée un terrain propice à de nouveaux affrontements et aux vengeances tribales. Faute de mesures décisives pour traiter ce dossier, l’avenir de la sécurité dans le Sinaï reste tributaire d’un équilibre fragile, susceptible de s’effondrer à la première nouvelle étincelle.

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