Saisies et interdictions : comment le secteur de l’édition en Égypte souffre-t-il des restrictions ?

Farid Zahran, président de l’Union des éditeurs égyptiens, a révélé que l’Organisation générale du livre, organisatrice de la Foire du livre du Caire, a privé environ 120 maisons d’édition de participation à l’édition précédente, sans donner de raisons claires.
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Aya Yasser

À l’approche de l’ouverture de la 56e édition de la Foire internationale du livre du Caire 2025, dont l’inauguration officielle est prévue le 23 janvier et l’accueil du public du 24 janvier au 5 février prochain, l’Organisation générale égyptienne du livre (GEBO), en tant qu’organisatrice de la foire, qui réunit 1 345 maisons d’édition et institutions participantes égyptiennes, arabes et internationales selon les chiffres annoncés pour cette édition, fait face à des critiques dans les milieux culturels en Égypte et suscite des inquiétudes dans les milieux de défense des droits humains, en raison de la persistance de sa politique consistant à exclure certaines maisons d’édition de la foire. On pense que cette exclusion est liée aux politiques éditoriales de ces maisons, qui ne s’accordent pas avec les orientations du pouvoir politique en Égypte et la vision de ses services de sécurité, d’autant que l’Organisation a pris l’habitude de ne pas motiver ses refus, dont les cas se sont nettement multipliés ces dernières années.

Le milieu culturel égyptien a été surpris par l’annonce, le 31 décembre 2024, par les éditions El-Maraya pour la culture et les arts, de leur exclusion de la prochaine édition de la Foire du livre. La maison d’édition a indiqué qu’elle participait à la foire chaque année, de manière régulière, de 2017 à 2023, que ses publications avaient remporté à deux reprises des prix de la foire au cours de ces années, qu’elle s’acquittait régulièrement de ses obligations financières envers la foire, sans jamais manquer, une seule année, de régler l’ensemble de ses obligations à l’avance, avant l’ouverture de la foire et dans les délais fixés par l’Organisation, et que tous ses documents administratifs étaient en règle, à jour et parfaitement conformes sur tous les plans, juridique et financier, des copies étant déposées auprès de l’Union des éditeurs et de l’Organisation du livre.

Dans un communiqué, la maison d’édition a déclaré : « L’Organisation générale du livre a décidé, sans donner de motifs, d’interdire aux éditions El-Maraya de participer cette année à la Foire internationale du livre du Caire. Bien qu’El-Maraya ait enregistré sa participation dans les délais prévus, nous n’avons pas reçu l’ordre de paiement pour régler la location de notre stand, comme c’est le cas pour les autres maisons d’édition ; nous avons même eu la surprise de voir le compte de la maison fermé sur le site de la foire. Au cours des dernières semaines, l’Union des éditeurs et de nombreux amis d’El-Maraya ont tenté d’intervenir pour connaître les raisons du refus et y apporter des solutions, mais l’Organisation du livre a maintenu sa position sans fournir la moindre justification. »

L’éditeur Yahya Fikri, directeur exécutif des éditions El-Maraya pour la culture et les arts, explique à Zawia3 que la maison a subi des pressions répétées de la part de la police des œuvres artistiques (chargée de la propriété intellectuelle et du contrôle des publications) au cours des huit dernières années : celle-ci a perquisitionné à deux reprises ses locaux et saisi un certain nombre de livres et d’appareils, en dressant des procès-verbaux contre la maison. La première fois, en 2022, Fikri a été détenu au commissariat d’Abdeen pendant plus de 24 heures ; la seconde, en juillet 2024, un assistant administratif stagiaire de la maison a été retenu pendant environ 72 heures.

Fikri raconte : « La plupart des infractions relevées contre nous dans les procès-verbaux sont absurdes : on nous accuse de publier des livres sans numéro de dépôt légal ou sans contrat avec les auteurs, ou de vendre des livres d’autres maisons d’édition, simplement parce qu’on a trouvé un exemplaire unique de certains livres que nous recevons en cadeau et que je garde dans ma bibliothèque personnelle, ou encore d’utiliser des logiciels non originaux sur nos ordinateurs. Tout cela est totalement faux. »

Le 30 juin 2021, premier jour de la Foire internationale du livre du Caire, une force de sécurité composée d’officiers de la police des œuvres artistiques et de l’Agence de sécurité nationale, ainsi que de la sécurité de la foire, s’est présentée au stand des éditions El-Maraya et a demandé un exemplaire du recueil « Curly » de l’activiste politique Ahmed Douma, alors emprisonné, afin de l’examiner. Elle a donné aux employés présents l’ordre verbal de ne pas exposer ni vendre le livre jusqu’à ce qu’elle se prononce à son sujet, selon les déclarations du directeur de la maison à l’époque.

Dans un communiqué publié le 26 septembre 2022, les éditions El-Maraya pour la culture et les arts ont annoncé la comparution de Yahya Fikri devant le parquet d’Abdeen, en raison d’un procès-verbal de la police des « œuvres artistiques », après avoir passé la nuit précédente au commissariat d’Abdeen. Elles ont précisé qu’une unité de la police des œuvres artistiques avait perquisitionné les locaux d’El-Maraya, dans le centre du Caire, la veille au soir, le dimanche 25 septembre, et avait passé environ sept heures à examiner les licences de la maison, les contrats des livres et ses ordinateurs. À 19 heures, l’unité a saisi des exemplaires de certaines publications d’El-Maraya et certains contrats avec les auteurs, et a emmené Fikri au commissariat d’Abdeen, après avoir dressé un procès-verbal comportant trois infractions : la différence entre les titres de certains livres publiés et ceux figurant dans les contrats signés avec leurs auteurs ; la publication de la revue « Maraya » sans autorisation de l’Autorité nationale des médias ; et la présence, sur l’un des ordinateurs portables de la maison, de certains livres au format PDF qui ne font pas partie de ses publications. Le communiqué indiquait que les avocats Negad El-Borai, Khaled Ali et Anas Sayed avaient apporté la preuve que les infractions mentionnées dans le procès-verbal étaient infondées, et que le parquet avait décidé de le libérer moyennant garantie de domicile ; il est retourné à 16 heures au commissariat d’Abdeen jusqu’à sa libération effective, et a quitté le commissariat à 22 heures en compagnie de ses avocats.

Le 29 juillet 2024, l’avocat des droits humains et ancien candidat à l’élection présidentielle Khaled Ali a annoncé qu’à l’issue d’un débat organisé aux éditions El-Maraya pour la culture et les arts le 27 juillet, et après le départ de tous les participants, une unité de police avait perquisitionné les locaux de la maison et arrêté Ibrahim Mostafa, assistant administratif et étudiant à la faculté de commerce de l’université Ain Shams. Celui-ci a ensuite été présenté au parquet, qui a ordonné sa libération dans le cadre de l’enquête sur l’affaire n° 5142 de 2024, délits d’Abdeen. Khaled Ali a révélé dans une publication que l’unité qui avait perquisitionné la maison était composée d’agents de la police d’investigation du commissariat d’Abdeen, de la police des œuvres artistiques et de la police de l’évasion fiscale, et qu’elle avait fouillé les lieux pendant près de cinq heures. La police des œuvres artistiques a fini par saisir environ 217 livres et deux ordinateurs, et l’unité ne s’en est pas tenue là : la police de l’évasion fiscale a saisi des dossiers et des documents financiers de la maison.

L’éditeur ajoute, au cours de notre entretien : « Nous avons été exclus de la foire par une décision de l’Organisation générale du livre, qui semble mécontente de nos orientations éditoriales. L’Union des éditeurs nous a transmis la réponse de l’Organisation, selon laquelle elle a le droit d’exclure n’importe quelle maison d’édition sans donner de motifs. Pourtant, au cours de ces huit années, nous n’avons pas subi d’interventions des organes de contrôle visant à nous empêcher de publier nos ouvrages, à l’exception d’une fois où l’on nous a refusé un numéro de dépôt légal pour un livre. Mais par la suite, les instructions verbales de la police des œuvres artistiques se sont multipliées, nous demandant de retirer certaines publications littéraires ou historiques de l’exposition et de nous abstenir de les distribuer, sans motif ni décision administrative à ce sujet. Il semble que les instances officielles chargées de la culture en Égypte soient agacées par les maisons d’édition qui cherchent à produire un contenu culturel et intellectuel progressiste et démocratique. »

Le directeur exécutif des éditions El-Maraya souligne que le marché de l’édition en Égypte subit ces dernières années de fortes pressions économiques en raison de la hausse du dollar face à la livre, ce qui a doublé les coûts de production (papier et fournitures d’impression), s’est répercuté sur les prix des livres et a fait baisser les ventes. Les livres les plus légers sont devenus les plus vendus, notamment dans un contexte de crises du quotidien et d’affaiblissement du sentiment d’identité. Il considère que la décision d’exclure El-Maraya de la foire équivaut à l’évincer du marché, la foire étant la saison annuelle des ventes et 75 % des publications de la maison paraissant juste avant la foire. Malgré son absence de la foire et les pertes qu’elle entraîne, la maison reste tenue de régler ce qu’elle doit aux auteurs et aux personnes qui travaillent à la préparation des livres. Malgré cette perte, Fikri affirme que la maison continuera à proposer la littérature la plus exigeante et les études les plus approfondies, appelant les autorités à soutenir l’industrie de l’édition afin qu’elle puisse accueillir les œuvres des nombreux écrivains et chercheurs talentueux que compte l’Égypte.

 

 

Exclus de la Foire du livre

La crise des éditions El-Maraya n’est pas la première du genre : pendant trois ans, la librairie et maison d’édition Tanmia s’est vu refuser par l’Organisation générale égyptienne du livre l’autorisation de participer à la foire, depuis l’arrestation et l’emprisonnement de son fondateur, Khaled Lotfy, en 2018, après la publication d’une édition égyptienne du livre « L’Ange : l’espion égyptien qui a sauvé Israël », consacré à Achraf Marwan, gendre de l’ancien président égyptien Gamal Abdel Nasser.

En septembre 2017, une unité de la police des œuvres artistiques a fait irruption à « Dar Tanmia » et arrêté l’un de ses employés, au motif que la maison avait enfreint les normes de publication en publiant et en distribuant le livre en question. Les responsables de Tanmia ont détruit deux mille exemplaires, soit la totalité du tirage du livre concerné. Mais en décembre 2017, l’affaire a été renvoyée devant la justice militaire au lieu du tribunal économique, et le parquet militaire a convoqué l’éditeur Khaled Lotfy pour l’interroger sur les faits et ordonné son placement en détention provisoire. Un jugement d’un tribunal militaire l’a condamné en octobre 2018, dans l’affaire n° 1298 de 2018 (délits militaires, Est), à cinq ans de prison ; la cour d’appel militaire l’a confirmé en février 2019, puis la Cour de cassation militaire a confirmé la peine en décembre 2019. L’éditeur a été libéré le 20 novembre 2022 après avoir purgé sa peine.

Lors de l’édition 2017 de la foire, un employé d’une maison d’édition libanaise avait été arrêté en raison de la présence d’un livre traitant du chiisme, et la direction de la Foire du livre avait fermé les stands de « Dar Al-Quds » et d’« Al Yasser », après que la police des œuvres artistiques eut dressé un procès-verbal contre eux pour vente de livres chiites. Achraf Mamoun, directeur du service de lutte contre les infractions en matière d’imprimés à la direction générale de la police des œuvres artistiques, avait alors annoncé la rédaction d’un procès-verbal pour la saisie de cinq livres chiites, saisis sur-le-champ.

En 2018, Haitham El-Hag Ali, alors président de l’Organisation générale du livre, a annoncé que plusieurs livres seraient interdits à la foire, que l’instance de contrôle saisirait tout livre exprimant la pensée des « Frères musulmans », organisation qualifiée de terroriste par la justice égyptienne, et que l’Organisation avait réservé un espace de contrôle au marché du livre de Sour al-Azbakeya pour empêcher les livres contrefaits ou incitant à la violence et au terrorisme.

Depuis 2020, l’éditrice et écrivaine palestinienne Bisan Adwan, cofondatrice de la maison d’édition Ibn Rushd, est absente de la foire, après avoir été expulsée de force d’Égypte en mars 2020 sous l’accusation d’athéisme et inscrite sur les listes d’interdiction d’entrée dans le pays ; on pense que son expulsion est liée à son opposition politique au pouvoir actuel. De même, la maison d’édition Aseer El Kotob a été exclue pour la première fois de la Foire du livre en 2022, pour avoir publié des livres de l’écrivain islamiste irakien « Ahmed Khairy Al-Omari », considéré comme intellectuellement proche des Frères musulmans, et à la suite des accusations du journaliste Sameh Fayez, qui qualifiait la maison de proche des Frères musulmans.

En 2023, le journaliste Anwar El-Hawary a révélé la saisie de ses deux livres « Apprivoiser le despotisme » et « La nouvelle dictature » à la Foire du livre, et le médecin Khaled Abdel Rahman a accusé des services de sécurité, qu’il n’a pas nommés, d’être intervenus pour empêcher la maison d’édition Rawafed d’imprimer son nouveau livre « 42, rue Qasr el-Nil », qui devait paraître à l’ouverture de la foire et qui retrace l’histoire du syndicat des médecins depuis sa création jusqu’à aujourd’hui, y compris la forte mobilisation syndicale qu’il a connue en 2016 après l’intrusion des forces de sécurité à l’hôpital de Matariya.

Ensuite, Sayed Saber, directeur de publication de la maison d’édition Al-Montada, a annoncé que des services de sécurité avaient demandé à la maison de retirer de son stand à la Foire du livre 2023, sans donner de motifs, le livre « Histoire du mouvement sioniste et de ses organisations » de Mohamed Medhat Mostafa, qui retrace l’histoire des associations sionistes en Égypte, leurs débuts et leurs rôles dans la période antérieure à juillet 1952, tandis que l’auteur du livre a indiqué que le livre avait fait l’objet d’une saisie.

La Librairie scientifique internationale de Tripoli (Libye) a déclaré avoir eu la surprise de voir saisir le livre « Poétique de l’histoire de la Libye » et interdire sa présence à la 54e édition de la Foire du livre du Caire, accusant la directrice adjointe de la foire de l’époque d’avoir retiré l’exemplaire exposé sur le stand, en menaçant de fermer le stand de l’Union des éditeurs libyens si un autre exemplaire y était trouvé.

Les milieux culturels ont été choqués par l’annonce, le 23 janvier 2024, par l’éditrice Karam Youssef, fondatrice et propriétaire de la maison d’édition indépendante « Al Kotob Khan », de l’exclusion de la maison de la Foire internationale du livre du Caire. L’éditrice a écrit dans une publication : « Après nos préparatifs intenses pour la Foire internationale du livre du Caire, nous avons été surpris, au dernier moment et quelques heures seulement avant la remise de notre stand, d’être arbitrairement exclus de cette édition par la direction de la foire, sans motif clair ni notification officielle préalable, et même de voir l’espace convenu pour notre stand, pour lequel nous avions réglé tous les frais et fourni tous les documents requis conformément aux conditions annoncées, attribué à une autre maison d’édition. Cela signifie le gaspillage des efforts d’un groupe remarquable d’écrivains et d’écrivaines, ainsi que de l’équipe de la maison, pendant de longs mois de préparation à la saison culturelle la plus importante de l’année. »

Cela est survenu un jour seulement après l’annonce par la maison Tanweer pour l’édition et les médias de son exclusion, elle aussi, de la Foire du livre 2024. Dans un communiqué, la maison a déclaré : « Notre participation à la Foire internationale du livre du Caire de cette année a été bloquée, ainsi que celle de plusieurs confrères éditeurs. Nous n’en avons été informés qu’un jour avant la remise de notre stand, qui était resté réservé à notre nom jusqu’à ce matin. Nous n’avons ménagé aucun effort pour comprendre les raisons et les motifs de cette décision, et nous avons contacté les instances concernées à l’Union des éditeurs égyptiens et à l’Organisation générale du livre, mais nous sommes arrivés dans une impasse, et à la conclusion que cette annulation n’est qu’une décision arbitraire qui ne sert ni l’intérêt des éditeurs ni celui du climat culturel égyptien. »

 

Des livres interdits de circulation

Il y a environ un an, l’Organisation générale du livre a retiré des librairies le recueil « Dans une foule rouge » du poète égyptien Younan Saad et en a interdit la vente, alors que plus d’un an et demi s’était écoulé depuis la parution du livre, qui avait été autorisé à la publication et était resté en vente dans les librairies pendant toute cette période, sans qu’aucune décision de justice ait été rendue à son encontre.

Younan Saad raconte qu’il a ri lorsqu’un employé de l’Organisation du livre a expliqué que « Dans une foule rouge » signifiait la foule communiste. Il a retourné cette interprétation dans tous les sens à plusieurs reprises et a relu le livre écrit de sa propre main pour comprendre, sans trouver un seul mot qui puisse suggérer cela à quiconque sait lire et écrire. Il a ri aux larmes, pensant que l’affaire était simple : une « foule rouge », parce que le rouge est la couleur de la vitalité, du sang, de l’abandon au désir, de la folie et de l’amour. Mais ensuite, ils ont retiré le livre des librairies de l’Organisation du livre. Le livre n’avait pas été interdit de publication ; au contraire, il avait été autorisé par un comité de lecture, publié, et était resté en vente dans les librairies pendant environ un an et demi, puis soudain quelqu’un s’est avisé qu’il fallait le retirer des librairies, selon ses propos à Zawia3.

Le poète s’est demandé si la présence, dans son recueil, de la phrase « Le bon communiste et le marchand avide arrangent l’échiquier, loin de mon cœur et des lèvres de ma bien-aimée » avait fait du poème un poème communiste, ajoutant dans une publication sur son compte personnel : « Il n’existe pas de poème politique, religieux ou nationaliste… Un poème est un poème ; s’il prend parti, il se corrompt et la poésie le quitte. L’artiste peut avoir une idéologie sans que son art en ait une, sinon son art devient n’importe quoi sauf de l’art, et lui-même devient n’importe quoi sauf un artiste… Je suis peut-être marxiste, mais ma poésie ne peut pas être marxiste. J’espère voir mon livre sur les rayons à la prochaine Foire du livre. »

La crise du recueil « Dans une foule rouge » n’est pas la première du genre : en octobre 2024, le procureur général, le conseiller Mohamed Shawky, a ordonné l’ouverture d’une enquête sur le recueil « Curly » de l’activiste politique Ahmed Douma, pour outrage présumé aux religions, à la suite d’une série de plaintes déposées contre lui par plusieurs personnes. Le parquet a indiqué dans un communiqué avoir consulté en ligne le recueil de poésie visé par la plainte et constaté qu’il contenait les passages en question, et avoir ordonné de demander des investigations à la police et chargé un comité de spécialistes d’Al-Azhar d’examiner les passages du recueil.

Le recueil, écrit par Douma pendant son incarcération, avait été saisi dès la parution de sa première édition en 2021, après qu’une force de sécurité s’est rendue à la Foire du livre et a interdit aux responsables des éditions El-Maraya d’exposer le recueil, que ce soit dans leurs librairies ou à la Foire du livre, ou de le distribuer. Après la sortie de prison de Douma, le recueil a été interdit pour la deuxième fois de publication et de distribution, et sa séance de dédicace a été annulée, parallèlement à une campagne d’accusations d’apostasie qui a encerclé Douma et a culminé avec l’enquête du parquet sur le recueil, en vue de son procès.

Le critique littéraire Sabry Mamdouh avait révélé, en novembre 2023, le refus de la Bibliothèque nationale égyptienne (Dar al-Kotob) d’attribuer un numéro de dépôt légal au livre « Résumé et édition critique de la biographie du Prophète d’Ibn Hicham » de l’écrivain Achraf El-Khamaisi, qui devait paraître aux éditions « Al-Moharrer ». L’auteur en a donc conclu que le fait d’éditer et de résumer des textes du patrimoine posait des problèmes d’une certaine nature au pouvoir ; l’éditeur a alors demandé un numéro de dépôt légal pour un nouveau roman du même auteur, mais l’attribution du numéro a de nouveau été refusée.

En mars 2022, le romancier Alaa Farghaly a annoncé l’interdiction de circulation en Égypte de son roman « Le passage Behler », paru aux éditions Diwan en janvier 2022, ce qui a suscité controverse et indignation dans le milieu culturel : l’auteur a révélé que le roman avait été saisi avant même de sortir de l’imprimerie, parce qu’un organe de contrôle l’avait jugé indécent, choquant, pornographique, attentatoire aux religions et menaçant la paix sociale, avant que les efforts des avocats ne parviennent à le libérer, lui permettant de figurer à la Foire internationale du livre du Caire 2022. L’écrivain a écrit dans une publication : « Mauvaise nouvelle que je suis obligé d’annoncer : mon roman est interdit de circulation en Égypte depuis sa parution le 24 janvier et jusqu’à aujourd’hui. Je n’ai pas pu consulter le rapport rédigé à son sujet, ni savoir quelle instance l’a interdit. »

Auparavant, le roman « La République comme si » de l’écrivain Alaa El Aswany (publié en français sous le titre « J’ai couru vers le Nil »), paru en arabe aux éditions libanaises Dar Al-Adab, avait été interdit de circulation. Son auteur avait annoncé en 2019 être convoqué devant la justice militaire à cause de ce roman, dont l’intrigue se déroule autour de la révolution du 25 janvier, à travers la voix de personnages qui y ont participé, ou qui l’ont combattue et ont comploté pour l’étouffer, ou qui l’ont rejetée par peur, comme les autres, avant de la soutenir lorsqu’elle a réussi à renverser Hosni Moubarak, puis de lui être de nouveau hostiles dès qu’elle a commencé à vaciller.

En octobre 2018, l’économiste Abdel Khalek Farouk a annoncé que la Sécurité nationale avait saisi son livre « L’Égypte est-elle vraiment un pays pauvre ? » à l’imprimerie, à Dar El-Salam, et arrêté le propriétaire de l’imprimerie, Ibrahim El-Khatib, bien que le livre ait obtenu les autorisations officielles. Par la suite, le parquet égyptien a ordonné le placement en détention d’Abdel Khalek Farouk pour quatre jours, dans le cadre de l’enquête menée contre lui pour diffusion de fausses nouvelles, quelques jours après l’interdiction et la saisie de son livre, et a ordonné la détention du propriétaire de l’imprimerie où le livre avait été imprimé pour la même durée.

Le romancier égyptien Ahmed Naji avait été emprisonné en 2016 pour « atteinte à la pudeur publique », en raison des termes explicites de son roman « Utiliser la vie » (Istikhdam al-Hayat), dont le journal gouvernemental « Akhbar al-Adab » avait publié un chapitre. Après une large solidarité avec Naji, la Cour de cassation égyptienne a décidé d’annuler sa condamnation à la prison et a accepté son pourvoi ; il avait été libéré en décembre 2016 après la suspension de l’exécution de la peine, après avoir passé environ dix mois en prison. Son emprisonnement était contraire à l’article 67 de la Constitution égyptienne, qui garantit la liberté de création artistique et littéraire et interdit les peines privatives de liberté pour les infractions commises du fait de la publicité de l’œuvre artistique, littéraire ou intellectuelle, à l’exception des crimes liés à l’incitation à la violence, à la discrimination entre citoyens ou à l’atteinte à l’honneur des personnes, dont la loi fixe les peines.

 

La crise des numéros de dépôt légal

Farid Zahran, président de l’Union des éditeurs égyptiens, ancien candidat à l’élection présidentielle et président du Parti social-démocrate égyptien, révèle à Zawia3 qu’au cours de la dernière édition de la Foire du livre, environ 120 maisons d’édition ont été privées de participation par l’organisatrice de la foire, l’Organisation générale du livre, qui a le droit de ne pas motiver le refus de participation d’une maison d’édition, une pratique courante pour les éditeurs dans les foires du livre arabes et internationales. L’Organisation a toutefois attribué le refus à des infractions commises par certaines de ces maisons : non-paiement des droits, vente présumée de numéros de dépôt légal, non-remise des livres pour lesquels elles avaient obtenu des numéros de dépôt depuis des années, ou exposition, sur leurs stands, de livres d’autres éditeurs sans mandat officiel ni paiement des droits correspondants, tandis que, selon certaines rumeurs, l’exclusion des autres était due à des raisons de sécurité.

Il ajoute qu’environ 100 de ces maisons d’édition ont été autorisées à participer à la nouvelle édition de la foire, tandis que 20 autres en ont été privées, et que l’Organisation a indiqué à l’Union des éditeurs que l’exclusion était due aux raisons annoncées l’année précédente, ainsi qu’à d’autres raisons qu’elle dévoilerait ultérieurement. Il précise que les médias s’intéressent à l’exclusion d’El-Maraya, la première pour cette maison, alors que des maisons d’édition étaient exclues depuis des années, parmi lesquelles la librairie « Tanmia », qui a toutefois été autorisée à participer cette année. Il souligne que certaines interventions de la police des œuvres artistiques sont désordonnées, arbitraires et contraires à la loi, ce qui nuit aux maisons d’édition et aux librairies, comme ce fut le cas pour la librairie Al-Balad, propriété de Zahran, fermée pendant deux ans sans décision de justice.

Le président de l’Union des éditeurs explique que la privation de certaines maisons d’édition de numéros de dépôt légal pour leurs nouvelles publications à l’approche de la foire est due à l’existence de règles strictes encadrant l’attribution de ces numéros, notamment l’obligation pour l’éditeur de remettre les exemplaires des livres pour lesquels il a obtenu un numéro à l’Organisation générale de la Bibliothèque et des Archives nationales, rattachée au ministère de la Culture. Or de nombreuses maisons d’édition ont enfreint la loi en publiant des livres, au cours des 15 dernières années, sans en remettre d’exemplaires ; leurs stocks se sont épuisés et il leur est devenu impossible d’envoyer les exemplaires. Certaines n’ont jamais publié des livres pour lesquels elles avaient pourtant obtenu des numéros il y a des années, ce qui constitue un délit passible d’amende, voire de prison. Lorsque le ministère de la Culture a voulu appliquer la loi, de nombreux éditeurs se sont plaints de ne pas pouvoir obtenir de numéros de dépôt pour leurs nouvelles publications afin de participer à la Foire du livre. Il indique que l’Union des éditeurs a réussi à trouver une solution provisoire à la crise : le ministère de la Culture a accepté de reporter les dépôts en retard après la fin de la Foire du livre et de prolonger le délai d’une année supplémentaire, à condition que les éditeurs s’engagent à les remettre après la foire. Il signale un autre problème, à savoir la forte pression qui pèse sur les employés de Dar al-Kotob avant la foire et qui ne leur permet de traiter qu’un nombre limité de numéros de dépôt, et il s’attend à ce que le problème soit résolu après la mise en service du système de numérisation, en phase d’essai depuis deux mois.

Il affirme que la Bibliothèque et les Archives nationales ne sont pas un organe de contrôle et n’ont pas le droit de refuser un numéro de dépôt à un auteur ou à un éditeur pour des raisons liées au contenu du livre, et qu’elles affirment toujours ne pas exiger d’autorisations sécuritaires et que les refus sont dus à des infractions. Mais il n’exclut pas que la réalité du terrain soit différente de ce qui est annoncé, car il n’existe plus d’organe officiel de censure des livres depuis les années 1960 ; il existe en revanche un contrôle des œuvres artistiques sur les livres en provenance de l’étranger, et aucun contrôle des livres par une autre instance que la vénérable Al-Azhar, pour garantir que le Coran ne soit pas altéré.

Il estime que les principaux défis auxquels fait face le secteur de l’édition en Égypte tiennent au fait que la loi traite les éditeurs comme des commerçants, ce qui les prive des avantages accordés aux acteurs des secteurs industriels, comme les exonérations à l’importation et à l’exportation, ainsi que c’est le cas, par exemple, pour l’industrie cinématographique, reconnue au sein des chambres d’industrie. À cela s’ajoute le fait que la loi sur l’Union des éditeurs a été promulguée dans les années 1960, à une époque où le pluralisme politique et les libertés syndicales étaient criminalisés. La loi fixe la cotisation annuelle à 20 livres, et « nous ne pouvons pas l’augmenter à cause de la loi, alors nous sommes obligés d’imposer des frais à la place ».

En vertu de cette loi, aucune institution ne peut obtenir de numéro de dépôt pour l’une de ses publications sans être membre de l’Union des éditeurs, ce qui a conduit à accorder l’adhésion à l’Union à des institutions qui ne travaillent pas dans l’édition, comme Al-Azhar et la cathédrale, ainsi qu’à des institutions gouvernementales ayant des représentants à l’Union, comme le ministère de l’Éducation, et au président de l’Organisation générale égyptienne du livre ès qualités. Or, par définition, l’éditeur est titulaire d’un registre du commerce et d’une carte fiscale et dirige une entreprise à but lucratif, ce qui ne s’applique pas à ces institutions, qui ont des agendas et des objectifs différents des objectifs et des préoccupations des éditeurs, ce qui peut créer des problèmes au sein de l’Union.

Les cas d’exclusion de la Foire du livre liés aux politiques éditoriales de certaines maisons d’édition, et non à des infractions aux règlements et aux lois, ainsi que les cas de saisie et de retrait des librairies de livres et d’œuvres littéraires publiés, ne sont peut-être pas sans rapport avec la fermeture de plusieurs librairies célèbres et maisons d’édition égyptiennes ces dernières années. En décembre 2016, les forces de sécurité ont fait irruption dans les six succursales des bibliothèques « Al-Karama », appartenant à l’avocat des droits humains Gamal Eid, et les ont mises sous scellés. En septembre 2017, l’homme politique Farid Zahran, en sa qualité de président du conseil d’administration de la maison d’édition « Al-Mahrousa » et de propriétaire du centre culturel « Al-Balad », avait annoncé qu’une force de sécurité avait fait irruption dans la librairie Al-Balad, dans le centre du Caire, l’avait fermée et avait saisi des chaises, du mobilier et des livres.

En 2019, la justice a décidé la mise sous séquestre de la Société arabe internationale des agences commerciales, propriétaire de la chaîne de librairies « Alef », la plus célèbre d’Égypte, qui comptait 37 succursales dans le pays. La même année, les forces de sécurité ont perquisitionné la librairie Tanmia, dans le centre du Caire, et saisi l’édition arabe du livre « L’Ange : l’espion égyptien qui a sauvé Israël », de l’écrivain israélien Uri Bar-Joseph, adapté au cinéma par Netflix ; la librairie avait alors été fermée avant de rouvrir. En janvier 2022, le Réseau arabe pour la recherche et l’édition a annoncé la fermeture de ses deux librairies du Caire et d’Alexandrie, en raison du harcèlement sécuritaire et de l’incitation dont il a fait l’objet, puis la direction de la Foire internationale du livre du Caire a fermé son stand, l’accusant de falsification et de manœuvres frauduleuses pour participer à la foire.

De son côté, la chercheuse de l’Association pour la liberté de pensée et d’expression (AFTE) Sara Ramadan explique que le cas de la Foire du Caire est particulier, car son règlement accorde à l’organisateur le droit d’interdire la participation sans motif, ce qui a ouvert la porte à de nombreuses violations au cours des dernières années : annulation des contrats, refus dès le départ ou exclusion malgré le paiement des droits. Elle précise que la librairie « Tanmia » a été la plus touchée, et que l’exclusion des éditions « El-Maraya » cette année n’est pas sans lien avec ses déboires sécuritaires dus à la publication du recueil « Curly » de l’activiste Ahmed Douma. Cette exclusion prive les maisons mal vues des possibilités de gains financiers et de la construction de relations avec le public et les autres éditeurs. Elle indique qu’il existe des cas limités de livres auxquels on a refusé un numéro de dépôt légal, ainsi que des livres retirés du marché.

Sara explique que le secteur de l’édition en Égypte est régi par un contrôle a posteriori, qui intervient après la publication, mais que certains imprimeurs ou éditeurs craignent le contenu de certains livres en raison du climat de restriction des libertés, ce qui les amène à les envoyer aux services de sécurité pour obtenir leur accord afin d’éviter les problèmes. Les écrivains pratiquent aussi l’autocensure pendant l’écriture, si bien que la censure commence à la source, en raison de l’existence de peines de prison pour les délits de publication dans la loi égyptienne, ce qui est contraire à la Constitution. Elle souligne que les maisons d’édition mal vues subissent le harcèlement de la police des œuvres artistiques et de l’administration fiscale, à un moment où le secteur de l’édition s’effondre sous l’effet de pertes dues à des raisons économiques.

Alors qu’environ 100 maisons d’édition égyptiennes ont été autorisées à participer à la Foire du livre 2025, 20 autres, dont les éditions El-Maraya pour la culture et les arts, en sont exclues pour des raisons obscures. Et tandis que de nombreux auteurs s’apprêtent à présenter leurs livres à la foire et à rencontrer leur public, d’autres écrivains sont peinés de voir leurs œuvres, dont le recueil « Dans une foule rouge » du poète Younan Saad, privées d’exposition dans les librairies et de participation aux salons, sans qu’aucune décision de justice ait ordonné leur saisie ou interdit leur circulation, et ce, au moment où se multiplient les appels à l’ouverture de l’espace public en Égypte et à l’élargissement de la liberté d’expression.

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Aya Yasser
Journaliste, écrivaine et romancière égyptienne, titulaire d’une licence en information et communication de l’université du Caire.

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