L’axe de Dar Al-Salam à Sohag, en Égypte : des maisons d’une vie aux cabanes de roseaux

À Dar Al-Salam, des familles vivent dans des cabanes après la démolition de leurs maisons, faute de permis pour reconstruire.
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Aya Yasser

La famille de Mohamed Sheiba menait une vie stable dans sa grande maison du village d’Awlad Khalaf, dans le district de Dar Al-Salam, au sein du gouvernorat de Sohag. Le père l’avait construite en 2011 sur une superficie de quatre qirats, avec un jardin de deux qirats, pour un coût dépassant 3,7 millions de livres. Mais cette propriété a été démolie il y a deux ans, parmi vingt maisons détruites pour réaliser l’axe Dr Mohamed Sayed Tantawi, dit de Dar Al-Salam. Ce projet routier national relie les gouvernorats de Sohag et de Qena sur 28 kilomètres et comprend un pont de 1,3 kilomètre sur le Nil. Il vise à réduire la distance entre les axes traversant le fleuve et à favoriser le développement urbain, l’investissement et le commerce entre ses deux rives.

Malgré les indemnisations versées alors par le gouvernement, vingt familles, dont celle de Mohamed, composée des deux parents, de six fils et d’une fille, ont été confrontées à de grandes difficultés après la perte de leur maison. Trouver un autre logement dans le village, à louer ou à acheter, est devenu difficile : les prix immobiliers dépassent le montant des indemnités, et les terrains comme les maisons, transmis d’une génération à l’autre, sont rares.

La famille s’est d’abord hébergée provisoirement chez un proche. Mais elle a ensuite dû partir et a construit une cabane de roseaux sur une parcelle agricole achetée en dehors du périmètre urbain du village. Depuis, elle vit dans des conditions extrêmement dures, sans eau, sans électricité ni assainissement, sous un toit de roseaux laissant passer la pluie en hiver et les vents chargés de poussière. Deux de ses jeunes fils n’ont pas pu se marier, faute de logement convenable.

Mohamed explique à Zawia3 que les indemnisations ne correspondent en rien à la valeur réelle des terres. Le qirat coûte environ 750 000 livres dans son village, alors que l’indemnisation n’a pas dépassé 200 000 livres par qirat. Il ajoute avoir dû acheter un nouveau terrain à 720 000 livres le qirat, une lourde charge financière qui a affecté la vie de sa famille. Selon lui, le gouverneur de Sohag, le général Tarek Al-Fiqi, avait promis aux habitants des permis de construire sur d’autres sites, les encourageant ainsi à démolir volontairement leurs maisons. Ces promesses n’ont cependant toujours pas été tenues, deux ans après le début des démolitions, le 1er septembre 2023. Des dizaines de familles se sont retrouvées sans abri, vivant dans des cabanes de roseaux à la merci de l’hiver et de la pluie.

Sheiba souligne que ses démarches répétées auprès des députés n’ont débouché sur aucune solution, bien qu’ils connaissent parfaitement la situation des habitants et leurs souffrances quotidiennes. Il affirme que tous les documents officiels, les plans et les rapports des commissions ayant inspecté les terrains de remplacement attestent de promesses officielles qui restent sans suite.

Selon son témoignage, le gouverneur de Sohag a adressé au ministre de l’Agriculture plus de six demandes de dérogation pour autoriser la construction sur des terrains de remplacement situés hors du périmètre urbain. Le ministère de l’Agriculture continue pourtant de bloquer les permis, alors que le ministère des Transports était chargé d’exécuter les décisions de démolition.

Sheiba déclare à Zawia3 : « Les habitants, parmi lesquels des familles comptant des médecins, des pharmaciens, des étudiants et des lycéens, vivent dans des conditions inhumaines depuis les démolitions. Nous demandons une intervention urgente pour résoudre la crise et nous accorder une dérogation officielle pour construire. Les promesses des responsables n’ont toujours pas été tenues, et la poursuite de cette situation menace la stabilité de centaines de familles de Dar Al-Salam. »

À droite, une plainte adressée par les habitants au gouverneur de Sohag ; à gauche, une autre adressée au président de la République, au Premier ministre et à plusieurs responsables. Documents obtenus par Zawia3.
À droite, une plainte adressée par les habitants au gouverneur de Sohag ; à gauche, une autre adressée au président de la République, au Premier ministre et à plusieurs responsables. Documents obtenus par Zawia3.

Son fils, Osama Mohamed, étudiant et lui-même touché par les démolitions liées à l’axe de Dar Al-Salam, explique que celles-ci ont contredit les annonces initiales de permis pour construire des logements de remplacement. L’exécution a pourtant eu lieu dès le lendemain, avec la participation de forces de l’armée, sans qu’aucune promesse ultérieure ne soit concrétisée. Il confirme que la maison familiale occupait quatre qirats, auxquels s’ajoutait un jardin de deux qirats. Les propriétés démolies de son père et de son oncle couvraient environ 33 qirats et comprenaient deux villas. Selon lui, l’indemnisation totale reçue par sa famille n’a pas dépassé 850 000 livres, une somme très inférieure au coût réel de construction, qui dépassait 3,7 millions de livres en 2011.

Il dit à Zawia3 : « Les prix de l’immobilier dans le village sont très élevés et il est difficile de trouver des maisons à vendre. Le prix d’une maison peut atteindre quatre millions de livres. Les terrains expropriés étaient enregistrés avec des contrats officiels. Nous n’avons reçu d’indemnisation équitable ni pour ces terrains ni pour les cultures : ils se sont limités aux constructions. »

Osama estime que le conseil local et le ministère de l’Agriculture entravent les tentatives de reconstruction : toute tentative de poser de nouvelles fondations est détruite, alors que les habitants ont proposé de construire à leurs frais. Il indique que leurs démarches auprès des députés de leur circonscription ont échoué.

Deux demandes de permis de construire déposées par Ahmed Mahmoud Sheiba et Ashour Mohamed auprès des autorités locales de Dar Al-Salam. Documents obtenus par Zawia3.
Deux demandes de permis de construire déposées par Ahmed Mahmoud Sheiba et Ashour Mohamed auprès des autorités locales de Dar Al-Salam. Documents obtenus par Zawia3.

La famille d’Ashour Mohamed, qui réside au hameau d’Al-Aqoula dans le village d’Awlad Touq Gharb, dans le district de Dar Al-Salam, subit la même épreuve depuis la démolition de sa maison construite sur des terres agricoles, dans le cadre de l’élargissement de l’axe. L’indemnisation reçue à l’époque ne correspondait pas aux prix de l’immobilier et des terrains dans le district. La famille avait néanmoins accepté de partir, les autorités compétentes lui ayant promis un permis pour reconstruire sur les mêmes terres agricoles.

Il y a deux ans, Ashour a entamé les démarches pour obtenir le permis, faisant tamponner les cartes et les plans par tous les organismes concernés. Il ne lui restait que l’accord de la direction de l’agriculture, qui a empêché la délivrance du permis. C’est alors que la famille a été surprise par la démolition de sa maison et s’est retrouvée sans abri, tandis que le chantier de l’axe de Dar Al-Salam avançait à plein régime.

Ashour raconte à Zawia3 que la souffrance des habitants touchés par les démolitions à Sohag remonte à environ deux ans, au début des travaux, lorsqu’ils ont été informés que leurs maisons se trouvaient dans le périmètre de l’élargissement. Il affirme que les organismes concernés avaient promis une indemnisation comprenant des solutions de remplacement pour les bâtiments démolis, en plus d’une compensation financière pour les constructions, sous réserve de présenter les titres de propriété, les contrats des terrains et les plans.

Il explique que sa famille, comme les autres, a préparé les documents et les plans, validés par plusieurs services, notamment le cadastre, le drainage et l’irrigation, les services vétérinaires et l’électricité, avant leur envoi au ministère de l’Agriculture au Caire. Les familles ont dépensé des sommes importantes pour ces démarches pendant toute la durée des travaux. Mais, une fois les étapes achevées, elles ont découvert une décision ministérielle suspendant la délivrance de leurs permis.

« Dix-sept familles sont concernées : quatorze du village d’Awlad Khalaf et trois d’Al-Aqoula, dont celles d’Ashour Mohamed Moussa Mohamed, de Khaled Kulaib Mohamed Radwan et de Younis Fawzi Moussa Mohamed. Nous vivons actuellement chez des proches en attendant un autre logement. Il est difficile de louer dans les villages et les hameaux, faute d’offres, et les loyers sont élevés dans les centres urbains », dit-il.

Plainte de l’épouse d’Ashour Mohamed au Conseil des ministres et réponse officielle. Documents obtenus par Zawia3.
Plainte de l’épouse d’Ashour Mohamed au Conseil des ministres et réponse officielle. Documents obtenus par Zawia3.

Ashour se souvient que la procédure d’indemnisation a commencé par la venue d’un expert du ministère de l’Agriculture pour estimer le prix du qirat. L’évaluation a été effectuée selon l’emplacement du terrain, sans intervention des habitants. Il indique que sa maison, bâtie sur un qirat, devait donner lieu à une compensation portant sur une superficie de 90 mètres carrés selon le permis. Il n’a pourtant reçu que 60 000 livres pour le bâtiment en briques de terre crue qui a été démoli. Parallèlement, les autorités ont exproprié deux qirats et treize sahms de ses terres agricoles, alors que le prix du qirat était estimé à l’époque à environ 120 000 livres. Si la compensation des terres agricoles était relativement acceptable, le principal problème reste, selon lui, l’absence de concrétisation des promesses de permis de construire gratuits.

Il ajoute : « Les prix des maisons ont énormément augmenté à l’intérieur du périmètre urbain des villages. Une maison sur un demi-qirat coûte par exemple 400 000 livres. Pour construire une maison semblable à celle qui a été détruite, il me faudrait environ 800 000 livres. Nous avons sollicité le gouverneur, les conseils municipaux, la plateforme gouvernementale des plaintes et le service aux citoyens du ministère de l’Agriculture, sans aucune réponse concrète. Les plaintes déposées auprès du gouverneur ont même été renvoyées au conseil du district de Dar Al-Salam, qui n’est pas compétent, ce qui a compliqué la crise au lieu de la résoudre. »

Il affirme avoir contacté le service aux citoyens du ministère de l’Agriculture en mars 2025. L’ingénieure Hanan lui avait alors indiqué que les plans se trouvaient toujours auprès de l’organisme chargé des avis juridiques et de la législation. Lors d’un échange ultérieur, elle lui a confirmé que le ministère les avait approuvés et qu’un ingénieur de l’agriculture se rendrait à Sohag sous deux semaines pour rencontrer le directeur de la protection des terres et examiner le problème. Elle lui a demandé de reprendre contact au sujet de sa plainte après vingt jours. Ashour estime que la crise exige désormais une intervention politique ou parlementaire et s’interroge sur l’absence des députés pour défendre le droit des habitants à construire sur des terres dont l’État a déjà tiré bénéfice.

Alors qu’environ vingt familles du district de Dar Al-Salam subissent encore les conséquences des démolitions, des habitants du gouvernorat de Qena ont découvert ces dernières semaines une nouvelle décision du ministre des Transports, le général Kamel Al-Wazir, prévoyant l’expropriation de 194 autres parcelles pour le même projet.

Le Journal officiel a ainsi publié la décision n° 423 de 2025 du général ingénieur Kamel Abdel-Hadi Al-Wazir, vice-Premier ministre et ministre des Transports, expropriant 194 biens immobiliers et terrains dans le gouvernorat de Qena pour la réalisation de l’axe de Dar Al-Salam sur le Nil. Le texte précise que l’expropriation intervient faute d’accord amiable avec les propriétaires et que les terrains concernés se trouvent à Al-Amra, Abou Shousha et Al-Bahri Samhoud, dans le ressort de la direction du cadastre de Qena.

Cette décision applique le décret du Premier ministre n° 3873 de 2022 déclarant le projet d’utilité publique. Elle prévoit également sa publication dans Al-Waqa’i Al-Misriyya et le dépôt d’une copie auprès du bureau compétent de la publicité foncière. Elle prend effet à compter de son émission, le 16 juillet 2025.

Une crise d’indemnisation ou de permis ?

Commentant la crise, le député Ahmed Abdel-Salam Qoura estime que l’État a versé des indemnités « généreuses » aux citoyens touchés par les travaux d’achèvement de l’axe de Dar Al-Salam. Selon lui, elles représentaient le double de la valeur marchande des terrains expropriés. Il explique que certains habitants ont pu acheter d’autres terrains et que plusieurs se sont même déclarés pleinement satisfaits, au point que certains auraient souhaité voir davantage de leurs propriétés démolies, après avoir constaté le bénéfice obtenu.

Concernant les maisons détruites dans le village d’Awlad Khalaf, Qoura explique à Zawia3 que les propriétaires d’environ dix-sept à vingt maisons ont effectivement reçu des indemnisations financières et la promesse de pouvoir reconstruire sur des terres agricoles, sur des superficies identiques à celles perdues. Il ajoute que ce dossier fait toujours l’objet d’un suivi entre le ministère de l’Agriculture, le Conseil des ministres et d’autres organismes. Il assure que le Parlement le remettra sur la table au début de sa prochaine session, au moyen de demandes d’information : « Les habitants ont sacrifié leurs maisons pour un projet national. Ils ont droit à un logement convenable parmi leurs proches et dans leurs villages. »

Pour la phase suivante, Qoura précise que l’axe de Dar Al-Salam n’est pas encore achevé. La deuxième phase comprendra de nouvelles expropriations, dont les propriétaires seront indemnisés selon le même mécanisme, en application des instructions du président Abdel Fattah Al-Sissi, notamment pour les habitants de Haute-Égypte, selon ses propos.

De son côté, la députée Abla Al-Hawari affirme connaître les détails de la crise à Awlad Khalaf et à Awlad Touq. Elle explique que les terrains sur lesquels les habitants demandent à construire se situent hors du périmètre cadastral agricole et du périmètre urbain, ce qui rendrait illégale la délivrance de permis. Si les habitants demandaient à construire au sein de la zone bâtie, sur des terrains affectés à l’habitation, les permis seraient possibles et disponibles, précise-t-elle. Mais elle souligne que les demandes actuelles sont contraires aux lois applicables.

Au sujet des familles vivant dans des cabanes ou chez des proches, Al-Hawari dit à Zawia3 : « Il n’existe pas de projets de logements publics dans le village d’Awlad Khalaf dont on pourrait leur attribuer des unités. Ceux qui ont reçu une indemnisation peuvent acheter un terrain dans le périmètre autorisé et y construire, au lieu de réclamer de bâtir en zone agricole ou en dehors du périmètre urbain. » Elle insiste sur le fait que le problème fondamental tient à l’absence d’affectation résidentielle des terrains concernés.

Répondant aux affirmations de certains habitants sur l’absence d’indemnisation ou la démolition de maisons luxueuses, Al-Hawari les dément. Elle assure que toutes les personnes touchées ont été indemnisées et que les propos sur la destruction de villas ne correspondent pas à la réalité : « Il n’y a pas de villas dans le village d’Awlad Khalaf. »

Concernant la dernière décision publiée au Journal officiel sur de nouvelles expropriations pour achever l’axe entre Sohag et Qena, la députée explique que le projet est encore en cours de réalisation. Les expropriations sont effectuées conformément à la loi n° 10 de 1990, qui prévoit l’indemnisation des citoyens par des commissions compétentes. Elle assure que leur objectif est d’achever le projet national, et non de s’emparer de terrains sans raison.

Tracé de l’axe de Dar Al-Salam. Source : site officiel du député Ahmed Qoura.
Tracé de l’axe de Dar Al-Salam. Source : site officiel du député Ahmed Qoura.

Les Transports poursuivent les expropriations

La décision d’expropriation à Qena prise par le ministre des Transports, le général Kamel Al-Wazir, n’est pas la seule de ce type dans la période récente. Quelques jours plus tôt, le Journal officiel avait publié une décision similaire, n° 393 de 2025, expropriant environ 85 parcelles et biens immobiliers dans le gouvernorat de Daqahleya, dans le cadre du développement de la route Mansoura-Gamasa, dite accès de Gamasa, qui traverse les gouvernorats de Daqahleya et de Damiette.

La décision concerne des terrains et biens immobiliers à Al-Manial, Mit Antar, Orman Talkha, dans la ville de Talkha, à Abou Madi, Kafr Demalash, Mit Zinqir et Al-Rawda, après l’impossibilité d’obtenir la signature des propriétaires ou des intéressés sur les formulaires de transfert de propriété. Émise le 10 juillet 2025, elle prévoit sa publication dans Al-Waqa’i Al-Misriyya et le dépôt d’une copie auprès du bureau compétent de la publicité foncière, avec une entrée en vigueur à sa date d’émission.

Elle s’inscrit dans l’application de la décision du Premier ministre n° 3877 de 2022 déclarant le projet d’utilité publique. Celui-ci comprend quatre ponts surélevés à Gamasa, Ammar, Damira et Al-Rawda, ainsi que deux postes de contrôle de sécurité et de péage à Zayan et Sharnqash.

Ibrahim Ezzeldin, chercheur principal et cofondateur de Diwan Al-Omran pour les études urbaines, estime que les décisions d’expropriation se sont accélérées depuis 2014, au point de devenir, selon ses termes, une démarche systématique de l’État égyptien pour s’emparer de terrains privés sous prétexte d’utilité publique. Il ajoute que cet instrument sert à réaliser des projets d’investissement et des axes de circulation, en l’absence d’un cadre juridique clair définissant l’utilité publique. Chaque citoyen se trouve ainsi exposé à une expropriation sans règles précises.

Ezzeldin dit à Zawia3 : « L’expression “utilité publique” est utilisée comme prétexte juridique, tandis que l’État contrôle l’ensemble du processus, de la décision aux conditions, aux modalités d’exécution et à l’indemnisation. Cette structure fermée provoque une perte de confiance et sape ce qui reste du contrat social entre le citoyen et le gouvernement, censé protéger les intérêts des gens plutôt que les ignorer. »

Il met en garde contre les conséquences économiques de ces politiques, citant l’expropriation de 31 feddans dans le quartier d’Al-Salam II pour le projet Ahalina 6. L’État y a fixé l’indemnisation à 7 700 livres le mètre carré, tandis que les logements du même projet sont vendus jusqu’à 20 000 livres le mètre carré. « Avec un écart aussi important, le citoyen ne pourra pas acheter un logement sur le terrain même qui lui a été pris », affirme-t-il.

Sur les plans urbain et environnemental, le chercheur critique la multiplication des axes et des ponts, qui, selon lui, isolent socialement les quartiers et sont réalisés sans études suffisantes de planification ou d’impact environnemental. Il ajoute : « Certains de ces ponts se sont effondrés dès leur première année, ce qui soulève de véritables questions sur l’utilité de ces projets et leur durabilité. »

Il évoque des solutions plus durables que le gouvernement a négligées : améliorer les transports publics, développer les infrastructures pour les piétons et les vélos, et construire des communautés urbaines intégrées offrant de véritables emplois et services, plutôt que des solutions rapides fondées sur des démolitions massives.

Sur le plan juridique, Ezzeldin estime que les pratiques de l’État ne sont conformes ni à la Constitution égyptienne ni aux conventions internationales, comme le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. Il souligne que les personnes concernées ne participent pas à la prise de décision : les citoyens sont simplement informés une fois les expropriations décidées.

Concernant les recours des personnes touchées, il explique que la loi permet de formuler une objection dans les quinze jours suivant l’affichage des plans et des listes, et de contester le montant de l’indemnisation devant le tribunal de première instance dans les quatre mois. Il ajoute cependant : « Quand l’indemnisation est injuste et que le pouvoir exécutif contrôle tous les détails, ces droits deviennent pratiquement inefficaces. »

Ezzeldin conclut en soulignant que l’absence d’une vision globale de la planification urbaine et le recours de l’État aux axes et aux ponts comme solutions rapides ont de profondes conséquences négatives sur l’avenir des villes et la solidité de leurs infrastructures. Il appelle à revoir les politiques urbaines à la racine.

Dans le même contexte, le Journal officiel a publié une décision de la ministre du Développement local, Manal Awad, expropriant plusieurs biens immobiliers importants pour aménager l’entrée d’Héliopolis : l’immeuble n° 85 de la rue Al-Horreya à Almaza, l’immeuble et le restaurant situés au croisement des rues Mohib et Hussein Kamel, ainsi que la parcelle n° 2 bis, bloc n° 435 bis, rue Fanatis Al-Miyah.

Selon Diwan Al-Omran, l’État a accordé une indemnisation de 7 700 livres le mètre carré dans le quartier d’Al-Salam, tandis que le cahier des charges du projet prévoyait la vente de ce même mètre carré jusqu’à 20 000 livres. Pour le centre, cela illustre clairement le fossé entre l’indemnisation et le prix du marché au sein même des projets publics.

L’expropriation pour la stricte nécessité ?

Le docteur Abbas Al-Zaafarani, ancien doyen de la faculté de planification régionale et urbaine de l’université du Caire, estime que l’expropriation ne devrait être utilisée qu’en cas de stricte nécessité. Il souligne que l’indemnisation doit être plus qu’équitable et couvrir non seulement le prix du bien, mais aussi le coût du déménagement, la rupture des liens sociaux qui en découle et l’éloignement des lieux de travail. Il affirme qu’augmenter les indemnités oblige les organismes publics à réfléchir et à examiner soigneusement ces décisions avant de les prendre.

Al-Zaafarani relève que certains projets de ces dernières années ont apporté une amélioration tangible, comme l’axe Jihane Al-Sadate, qui a réduit les temps de trajet entre Nasr City et les zones extérieures, et qu’il décrit comme un exemple réussi. À l’inverse, il critique d’autres ponts qu’il juge « inutiles », soulignant l’absence de bénéfice réel dans certains cas.

Il déclare à Zawia3 : « Je ne vois aucune justification à la démolition de logements existants pour créer de nouveaux projets résidentiels. L’expropriation n’est acceptable que si elle répond à une véritable utilité publique, comme un axe routier facilitant les déplacements. En revanche, supprimer des logements ouvriers dans le sixième quartier, ou des zones habitées qui ne sont pas des quartiers informels, est une mauvaise décision. Ce que nous voyons dans ces cas, c’est la démolition des logements des pauvres pour construire des logements destinés à des catégories économiques plus aisées. »

Il ajoute que l’Égypte connaît ce qu’il appelle une « saturation immobilière », avec d’énormes quantités de logements invendus. L’État devrait orienter ses investissements vers des secteurs productifs essentiels comme l’agriculture, l’industrie, les mines et l’énergie. Il appelle, dans ce contexte, à privilégier les projets solaires pour réduire la dépendance à l’étranger. Il affirme que la mise en valeur et la culture des terres agricoles procurent à la société des bénéfices économiques et alimentaires plus utiles que des investissements immobiliers immobilisés.

En conclusion, Al-Zaafarani insiste sur la priorité à donner aujourd’hui au développement durable dans l’alimentation et l’énergie, plutôt qu’à la poursuite de nouveaux projets résidentiels ou à la multiplication injustifiée des ponts et des routes dans des zones denses comme Nasr City.

L’ingénieur Mohamed Abdel-Rahman, secrétaire général de l’Association des experts en évaluation immobilière, estime que les récentes décisions ministérielles d’expropriation ne constituent pas une exception. Elles prolongent une démarche amorcée avec la loi n° 10 de 1990 sur l’expropriation pour utilité publique. Les modifications introduites par la loi n° 187 de 2020 ont cependant profondément transformé les mécanismes d’adoption et d’exécution de ces décisions.

Parmi les principales modifications figure l’obligation, pour l’organisme demandant l’expropriation, de déposer une indemnisation provisoire sur un compte bancaire public dans le mois suivant la déclaration d’utilité publique, puis la totalité du montant dans les trois mois sur un compte rémunéré. Les propriétaires ont droit à des intérêts de retard. La durée de validité de la déclaration d’utilité publique a également été portée de deux à trois ans, mais elle devient caduque pour les biens à l’égard desquels aucune procédure n’a été engagée dans ce délai.

Abdel-Rahman explique à Zawia3 que ces modifications ont conféré de larges pouvoirs aux responsables de l’exécutif. L’adoption des décisions d’expropriation ne serait plus réservée au président de la République comme auparavant : tout responsable administratif pourrait désormais décider directement. Cela a conduit, selon lui, à un usage extensif de la notion d’« utilité publique », parfois à des fins financières propres aux ministères plutôt qu’au service des citoyens.

Abdel-Rahman critique le délai insuffisant laissé pour prévenir les citoyens avant l’exécution, ainsi que l’insuffisance des indemnisations. Il affirme que l’évaluation à la valeur marchande, majorée de 20 % au titre du préjudice moral, n’est pas appliquée dans de nombreux cas. Les organismes publics font en effet appel à leurs propres employés plutôt qu’à des experts indépendants enregistrés auprès de l’Autorité générale de supervision financière.

Il ajoute : « Les experts en évaluation immobilière travaillent selon des normes agréées depuis 2015, conformes aux standards internationaux. Elles imposent que les évaluations soient réservées aux personnes inscrites auprès de l’Autorité, afin de garantir la neutralité et la transparence. »

Il attire aussi l’attention sur une grave faille juridique : seuls les détenteurs d’un titre enregistré à la publicité foncière peuvent prétendre à une indemnisation ou la contester, alors que les biens enregistrés ne dépassent pas 10 % de l’ensemble des propriétés en Égypte. Cela prive la majorité des propriétaires de leurs droits et les place hors du champ de la protection juridique. Il affirme qu’une indemnisation à la juste valeur marchande, avec la majoration pour préjudice moral, aurait donné aux citoyens une véritable possibilité de trouver un autre logement dans le même secteur ou à proximité. Il appelle à appliquer strictement cette disposition.

Abdel-Rahman conclut en insistant sur l’importance d’un large dialogue public avant les grandes décisions d’expropriation, particulièrement celles qui touchent la vie des citoyens ou transforment des quartiers patrimoniaux. Il souligne la nécessité d’associer les spécialistes pour équilibrer les besoins du développement, les droits des habitants et le patrimoine urbain.

Au terme de cette enquête, le projet de l’axe de Dar Al-Salam apparaît comme un exemple aigu d’un conflit complexe entre les objectifs de développement de l’État et la réalité des citoyens qui ont perdu leur maison sans solution concrète.

Malgré les assurances officielles sur le respect de la loi et le versement d’indemnités supérieures à la valeur marchande, les témoignages des habitants dessinent une autre image : des compensations insuffisantes pour acheter un logement de remplacement, des promesses non tenues depuis deux ans et des familles vivant dans des cabanes provisoires sans eau ni électricité.

Entre les justifications des responsables, les textes de loi et les analyses des experts, l’équation de l’« utilité publique » reste ouverte à de vastes interprétations. Pendant ce temps, dans leurs villages, leurs cabanes et leur longue attente, les citoyens espèrent que l’État prendra parti non seulement pour les projets, mais aussi pour leur droit au logement, à la justice et à la dignité.

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Aya Yasser
Journaliste, écrivaine et romancière égyptienne, titulaire d’une licence en information et communication de l’université du Caire.

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