Depuis près de quarante ans, Al-Sayed Aslan, originaire du gouvernorat de Port-Saïd, pêche dans le lac Manzala. Il a hérité ce métier de son père et l’a commencé à neuf ans, lorsqu’ils montaient ensemble dans leur barque en bois pour jeter leurs filets et attraper crevettes, crabes, daurades, bars et « ghotyan », une variété de mulet qui affluait autrefois dans le lac. Mais la situation a changé avec la pollution due aux eaux usées du drain de Bahr Al-Baqar. Celui-ci se déverse dans le lac, assombrit ses eaux et tue les poissons qui y entrent par les passes reliant le lac à la Méditerranée. Les rejets industriels de l’usine chimique « Simar », située dans le quartier d’Al-Qabouti, au sud de Port-Saïd, apportent également des eaux toxiques dans le lac sous l’effet des marées, provoquant la mort des poissons.
Aslan se souvient qu’autrefois, l’abondance des prises lui permettait de ramener de grandes quantités de poissons : il gardait les plus gros et remettait les petits à l’eau. Aujourd’hui, les gros poissons ont presque disparu et il peine même à capturer les petits. Il raconte qu’il revenait de ses sorties avec vingt à vingt-cinq « waqqas », une unité locale équivalant à 1,250 kilogramme. Désormais, il obtient à peine cinq ou six waqqas de petits poissons, vendues entre 40 et 70 livres égyptiennes l’unité. Selon la saison, lorsque le tilapia vert est chargé d’œufs, le prix peut atteindre 100 ou 120 livres.
Il explique à Zawia3 : « Nous souffrons des empiètements sur le lac, notamment de ceux liés à la jacinthe d’eau, que nous appelons ici “bachnine”. Certains la rassemblent et l’entourent de cordes près de la rive, car elle attire les alevins, les jeunes poissons. Ils les laissent grandir sous cette couverture végétale et interdisent aux autres de pêcher dans ces secteurs, qu’ils considèrent comme leur propriété. Cela prive les pêcheurs ordinaires de poissons. Les bateaux pratiquant la pêche au filet traînant capturent aussi de tout petits tilapias, pas plus gros qu’une phalange, pour les vendre comme nourriture aux maigres élevés dans les fermes piscicoles. La police des eaux et l’Autorité des ressources halieutiques devraient intervenir, mais il n’y a aucun contrôle et l’Organisme de protection des lacs ne remplit pas correctement sa mission. »
Il ajoute : « Le lac Manzala s’étend sur trois gouvernorats, Damiette, Dakahlia et Port-Saïd. Pourtant, vous ne trouverez pas un seul policier pour arrêter les contrevenants. Certains s’emparent de cinquante feddans et utilisent des excavatrices pour prélever la boue du fond et construire des digues de terre, afin de transformer ces espaces en exploitations privées. Dans le quartier d’Al-Gamil, à Port-Saïd, ceux qui empiètent sur le lac contrôlent la plus grande partie de l’eau grâce à la jacinthe. Les bénéficiaires sont les hommes de main et les adeptes de la pêche destructrice. »
Il souligne que les eaux du drain de Bahr Al-Baqar repoussent les eaux salées vers la Méditerranée, empêchant les poissons marins de revenir dans le lac. Aujourd’hui, les pêcheurs ne trouvent plus que de petits « chabar », des tilapias verts et blancs. Il réclame une solution de fond au problème du drain et, surtout, une protection effective du lac contre les infractions, au premier rang desquelles la pêche à l’électricité, pratiquée en plein jour.
Ahmed Al-Fiqi, originaire d’Al-Matariya, dans le gouvernorat de Dakahlia, pêche quant à lui depuis plus de trente ans. Il a dû quitter l’école, comme beaucoup de jeunes de sa région dont les familles vivent de la pêche dans le lac Manzala. Il se souvient qu’après le nettoyage du lac, particulièrement en 2019 et 2020, la situation s’était améliorée comme jamais auparavant. Des espèces disparues depuis des années avaient réapparu, notamment les crevettes, les bars, les mulets, les mulets « tobar » et les crabes. Les pêcheurs employaient alors une technique traditionnelle appelée « adamat » et pouvaient chacun capturer entre 25 et 30 waqqas par jour.
Mais cette amélioration n’a pas duré. Les empiètements et la pêche destructrice ont repris, notamment avec des filets à mailles fines qui capturent les alevins. La jacinthe d’eau s’est aussi propagée, obstruant les voies d’eau. Ahmed ne prend plus que dix à douze waqqas par jour. Ses revenus ont fortement diminué et il ne trouve plus d’endroits adaptés à la pêche, en raison de l’expansion des fermes piscicoles louées et des redevances imposées par ceux qui contrôlent les zones de pêche aménagées avec la jacinthe d’eau.
Il raconte à Zawia3 : « Après la suppression des empiètements, le plan d’eau était propre. Il aurait fallu le préserver. Malheureusement, les empiètements sont revenus dans les trois gouvernorats, surtout à Dakahlia et Port-Saïd. Les “tahwitat”, les enclos, se sont multipliés : des personnes influentes installent des barrières de bois et de filets pour délimiter leurs propres zones de pêche, y plantent de la jacinthe d’eau et empêchent les pêcheurs indépendants de s’en approcher. »
Il poursuit : « En tant que pêcheurs indépendants, nous n’avions pas le droit d’entrer dans ces zones. Si nous portions plainte auprès de la police des eaux, l’autre partie était convoquée et les deux camps étaient contraints de se réconcilier. Les plaintes ne servaient donc à rien. J’ai contacté des responsables et leur ai envoyé des photos et des vidéos montrant les empiètements, mais la situation a empiré. »

Ahmed Al-Fiqi tient l’Organisme de protection des lacs et de développement des ressources halieutiques ainsi que la police des eaux pour responsables, leur reprochant de laisser agir sans sanction les personnes influentes et celles qui empiètent sur le lac. Selon lui, cette impunité a aggravé la crise. Il indique que les différends sur les zones de pêche se sont transformés en conflits violents, allant l’an dernier jusqu’à un meurtre entre deux familles. Malgré l’arrestation des auteurs et leur procès devant des tribunaux militaires, les empiètements se poursuivent. Il appelle le président de la République à intervenir pour prendre une décision ferme mettant fin à ces violations, qui menacent l’avenir du lac et des pêcheurs.
Le lac Manzala se situe dans le nord-est du delta du Nil. Sa superficie est d’environ 404,69 kilomètres carrés, pour une profondeur moyenne de 1,15 mètre. Il s’étend sur trois gouvernorats : Port-Saïd, Dakahlia et Damiette. Il borde le canal de Suez à l’est, le bras de Damiette à l’ouest et la Méditerranée au nord. Le lac comporte des zones peu profondes et de vastes étendues d’eau. Habitat important pour les oiseaux migrateurs, il abrite également plusieurs espèces de poissons et de crustacés, notamment les tilapias, les mulets, le bayad, la carpe herbivore, les crevettes et les crabes.
La production du lac Manzala est estimée à environ 50 000 tonnes de poissons par an, soit près de 48 % de la production totale des lacs naturels d’Égypte. Depuis des années, sa superficie se réduit cependant sous l’effet de l’érosion, du curage et de l’assèchement, auxquels s’ajoute la pollution due aux rejets d’eaux usées domestiques, industrielles et agricoles. La prolifération de plantes aquatiques, comme la jacinthe d’eau et les roseaux, entrave aussi la circulation de l’eau, au détriment des ressources halieutiques.
Dans ce contexte, le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi a annoncé, le 21 mai dernier, un plan de réhabilitation du lac Manzala visant à accroître sa production de poissons, en soulignant l’importance de préserver l’écosystème des lacs. Il a évoqué une possible interdiction saisonnière de la pêche dans les lacs Bardawil, Manzala et Nasser, afin de laisser le milieu biologique se développer, et a demandé à la police des eaux et aux organismes compétents de faire appliquer les interdictions durant les périodes fixées.

La pêche destructrice menace le lac
Al-Sayed Zakaria Ragab, membre du comité consultatif des ressources halieutiques chargé des pêcheries et des lacs égyptiens, et lui-même pêcheur dans le lac Manzala, dans le gouvernorat de Damiette, estime que l’État a dépensé des milliards de livres pour nettoyer et aménager le lac sans faire appel aux scientifiques ni aux pêcheurs chevronnés. Cela a permis à la jacinthe d’eau de continuer à occuper de vastes superficies. L’approfondissement du lac a aussi fait disparaître des dizaines de pratiques de pêche artisanale et détruit les zones naturelles de reproduction et d’alimentation des poissons. Malgré l’amélioration de la qualité de l’eau grâce au traitement des rejets domestiques et agricoles, le lac manque désormais d’alevins et de végétation aquatique immergée, nourriture essentielle des poissons. Il affirme que l’environnement actuel convient à de nombreuses espèces marines, mais pas aux tilapias qui y vivaient, et demande l’ouverture de passages permettant aux alevins de se répandre dans toutes les zones du lac.
Il explique à Zawia3 : « Lorsqu’ils ont nettoyé et approfondi certaines parties du lac, ils n’ont consulté ni les anciens pêcheurs expérimentés ni les spécialistes des facultés d’agriculture. Cela a détruit les frayères naturelles. Le lac abrite plusieurs types de tilapias : le tilapia vert, appelé localement “zilli” ou tilapia aurea, le chabar blanc, le tilapia du Nil que nous appelons chabar rouge, ainsi que le poisson “aïn Salem”, ou tilapia de Galilée. Mais l’approfondissement a endommagé leurs zones de reproduction, et la production du lac a reculé d’environ 90 % par rapport au passé. En mai dernier, plusieurs députés nous ont rencontrés pour discuter des problèmes du lac. Nous leur avons expliqué l’effet de la hausse de la salinité sur la reproduction des poissons et évoqué la possibilité de laisser arriver une partie des eaux du Nil dans le lac. »
Il ajoute : « La jacinthe d’eau prolifère dans le sud du lac, où l’eau est douce. Nous avons proposé d’y remédier en faisant parvenir l’eau de mer à toutes les parties du lac. La route Damiette-Port-Saïd sépare les eaux salées des eaux douces, avec cinq points où l’eau passe par des conduites. Nous avons demandé de remplacer ces conduites par des ponts laissant des ouvertures de dix mètres de largeur et de trois mètres de profondeur, afin que les poissons puissent passer. Aujourd’hui, le lac ne convient plus au tilapia, mais il convient à d’autres poissons marins, comme les mulets, le chabar, les daurades et les bars. Pour cela, il faut soit ouvrir un passage direct depuis la mer, soit créer des écloseries pour lâcher des alevins, ce qui coûte cher. Il vaut mieux aménager un passage d’eau, d’autant que nous possédons en Égypte la plus grande écloserie du sud de la Méditerranée, qui pourrait fournir au lac des poissons marins. »
Zakaria Ragab, membre du comité consultatif des ressources halieutiques, souligne la généralisation de la pêche destructrice dans le lac Manzala et les autres pêcheries du pays. La pêche à l’électricité s’est répandue : les décharges anéantissent les organismes vivants présents dans l’eau, y compris les œufs de poissons. Il ajoute que certains pêcheurs utilisent de la chaux vive ou des pesticides toxiques. Ils les déversent dans le nord du lac, où le courant descend vers le sud, puis installent leurs filets au sud pour capturer les poissons fuyant les produits toxiques, tandis que l’eau contaminée tue tout ce qui reste derrière eux.
Il explique que la capture de petits poissons nuit à la production du lac. La pêche au filet traînant vise des alevins pesant entre deux et cinq grammes, revendus aux usines d’aliments pour poissons : un kilogramme en contient de 200 à 300. Laissés dans l’eau deux semaines ou un mois, ces poissons deviendraient propres à la consommation humaine. À l’inverse, le pêcheur ne parvient pas à capturer des poissons adultes, devenus rares, et ses revenus quotidiens diminuent, sur fond de carences notables de la police des eaux, selon Ragab.
Il dit à Zawia3 : « L’Organisme de protection des lacs et de développement des ressources halieutiques ne remplit pas sa véritable mission. Il s’est transformé en autorité de collecte de redevances. Le transfert de la tutelle du lac à l’Organisme des projets “Avenir de l’Égypte” ne constitue qu’un changement de nom, sans effet concret sur le terrain. »
Le gouvernement égyptien avait, de son côté, lancé le projet national de nettoyage et d’aménagement du lac Manzala, sous la supervision de l’Autorité du génie des forces armées, avec la participation des gouvernorats de Damiette, Dakahlia et Port-Saïd. Selon les annonces gouvernementales, ce projet vise à faire du lac une source majeure de ressources halieutiques en Égypte, en supprimant les empiètements et les déchets, en aménageant le plan d’eau et en créant des canaux radiaux pour améliorer la circulation de l’eau. Il prévoit également des embarcadères modèles et l’aménagement des zones environnantes, dont Al-Qazzaqat et le bassin occidental, pour les intégrer aux zones de pêche maritime. Le projet comprend aussi la création de stations de traitement des eaux usées avant leur déversement dans le lac, afin de les utiliser ensuite en agriculture.
Les travaux d’aménagement et de nettoyage devaient se dérouler en trois phases, pour un coût total de 960 millions de livres. La première comprend l’enlèvement de la végétation dense et des roseaux ainsi que des opérations de dragage. La deuxième porte sur le dégagement du plan d’eau, le nettoyage de la passe de Burullus et le revêtement de ses rives, ainsi que le creusement de canaux radiaux. La troisième prévoit l’élimination des plantes, le dragage de 3 026 feddans, l’ouverture de cinq passages dans le lac et le dragage de bassins devant les drains. Le projet inclut aussi une barrière d’eau au nord pour séparer le lac des villages voisins, l’aménagement du bassin occidental et son intégration à la pêche maritime, ainsi que la suppression de toutes les infractions et de tous les empiètements.
Empiètements et vol d’alevins
Mohamed Soliman, blogueur, militant écologiste et habitant de la ville d’Al-Manzala, attribue la dégradation de l’environnement du lac aux empiètements généralisés et aux propriétaires de fermes piscicoles illégales. Ces dernières occupent plus de 30 000 feddans, particulièrement au sud de Port-Saïd et au nord d’Al-Matariya. Il évoque également les empiètements au sud de la route internationale à Damiette, ceux de Gheit Al-Nassara, ainsi que des secteurs d’Al-Serou et d’Al-Diba. Selon lui, la route reliant Port-Saïd à Dakahlia a contribué à détruire de vastes portions du lac et de son écosystème.
Il explique à Zawia3 : « Le fait que Salah Mosselhi, président de l’Organisme de protection des lacs et de développement des ressources halieutiques, ne supprime pas les empiètements et les exploitations illégales contrevient à la Constitution égyptienne, qui interdit de modifier la nature environnementale et géographique des lacs. La décision prise par le président de l’organisme ces dernières années d’attribuer 400 feddans au gouvernorat de Port-Saïd et d’y interdire la pêche libre a encore restreint l’espace accessible aux pêcheurs. L’un des principaux défis actuels est le vol d’alevins et de petits poissons par des réseaux illégaux liés aux fermes piscicoles, ce qui épuise les stocks du lac. »
Il précise que le drain de Bahr Al-Baqar reste, depuis sa création, une source majeure de pollution dans l’est et le sud du lac. La pollution industrielle dans le secteur de « Qaar Al-Bahr », au sud de Port-Saïd, et les rejets non traités des fermes piscicoles d’Al-Diba ont également contribué à la dégradation du milieu. Il estime que des décisions mal étudiées prises par des organismes non spécialisés, telles que l’autorisation de rejeter les eaux usées de Bahr Al-Baqar, ont provoqué une pollution grave et la disparition de poissons de grande qualité autrefois exportés. C’est le cas de l’anguille, jadis expédiée vivante au Japon, dont les exportations ont cessé en raison de la pollution.
Soliman considère que certains acteurs entravent les opérations d’aménagement, en premier lieu les auteurs d’empiètements et les propriétaires d’usines d’aliments pour poissons, tandis que les pêcheurs indépendants, particulièrement ceux du lac Manzala, subissent une négligence manifeste. Il souligne que la plupart des villages riverains ne possèdent pas d’embarcadères adaptés et doivent utiliser des installations rudimentaires et délabrées. « Comment peut-on aménager le lac sans construire d’embarcadères ou de ports pour les pêcheurs ? », demande-t-il, affirmant qu’aucun embarcadère n’a été créé depuis que Salah Mosselhi dirige l’organisme.
Il ajoute : « Les empiètements menacent directement la géographie et l’écosystème du lac, qui était un habitat naturel pour les oiseaux migrateurs et de nombreuses espèces marines et du Nil. Ils ont réduit les zones de pêche libre. L’Organisme de protection des lacs possède aussi un centre de collecte d’alevins, qu’il revend ensuite aux fermes piscicoles. Le vol d’alevins par les contrevenants, conjugué à leur capture dans les lacs pour alimenter ce centre, a fortement réduit les stocks de poissons. »
Il évoque plusieurs pratiques illégales répandues dans le lac : la pêche à l’électricité, les filets dont les mailles sont inférieures au calibre « mag 19 », les techniques du « dor » ou de l’enclos, et la capture des alevins. Il demande un contrôle strict de ces méthodes, la construction d’embarcadères modernes et la définition de périodes d’interdiction correspondant aux saisons de reproduction et d’éclosion.
Le lac Manzala subit également d’autres atteintes, notamment des remblaiements et des assèchements destinés à créer des fermes piscicoles illégales, ainsi que des rejets d’eaux usées domestiques, industrielles et agricoles. Certains remblaient des parties du lac pour les assécher et les transformer en projets privés, réduisant le plan d’eau et menaçant sa diversité écologique.
L’ingénieur Magdy Zaher, directeur exécutif du lac Manzala, avait indiqué dans des déclarations aux médias, en novembre 2022, que 532 000 empiètements avaient été supprimés dans ses trois secteurs, Damiette, Dakahlia et Port-Saïd. Ces interventions s’inscrivaient dans les directives du président Abdel Fattah Al-Sissi visant à améliorer le lac et à commencer, dans une première phase, son nettoyage et son dragage. En juin 2023, une vaste opération des forces de sécurité dans la partie du lac située dans le gouvernorat de Dakahlia a permis de supprimer divers empiètements sur 450 feddans et de restituer ces surfaces à l’administration du lac, relevant de l’Organisme de protection des lacs et des ressources halieutiques. L’opération a aussi conduit à la saisie de 207 bateaux de pêche utilisant des vitesses élevées non autorisées, ainsi que de 45 machines et générateurs servant à la pêche destructrice. Au total, 405 affaires de pêche illégale ont été enregistrées et 18 000 alevins ont été saisis avant leur écoulement.

La superficie et la production du lac se réduisent
Le docteur Achraf Chibl, professeur d’économie agricole à la faculté des ressources halieutiques de l’université de Suez, estime que l’Égypte n’exploite pas au mieux ses ressources naturelles, à commencer par ses lacs. Le lac Manzala constitue pourtant l’une des principales sources de production de poissons du pays. Selon lui, en tirer le meilleur parti exige un nettoyage périodique, la suppression des empiètements, la lutte contre une pollution croissante et l’arrêt des mauvaises pratiques de gestion des pêcheries, comme la pêche pendant les périodes d’interdiction ou le manque de réglementation dans la délivrance des permis.
Il explique que préserver le stock biologique nécessaire à la production de poissons suppose d’appliquer les lois sur la pêche, de contrôler le matériel et d’interdire les pratiques destructrices. Chaque pêcherie possède une capacité d’accueil précise qu’il ne faut pas dépasser. Si elle peut accueillir cent bateaux, délivrer une autorisation à un seul bateau supplémentaire peut entraîner l’effondrement du milieu marin. Il insiste également sur l’équilibre à respecter entre le type de bateau et la capacité de l’environnement qui l’accueille. Un bateau conçu pour la mer Rouge ne doit pas, par exemple, être utilisé dans le lac Bardawil, car cela nuit à l’écosystème.
Chibl met en garde contre le rejet dans le lac des déchets de la pêche, comme les anciennes embarcations et la ferraille, qui réduisent sa capacité productive et endommagent les engins de pêche. La pêche à l’électricité et aux pesticides, ainsi que la pollution industrielle, figurent parmi les principales sources de pollution du lac Manzala, auxquelles s’ajoutent les eaux usées domestiques et agricoles non traitées et les empiètements sur le plan d’eau.
Il explique à Zawia3 : « Le lac Manzala produisait d’immenses quantités de poissons, mais sa production a fortement chuté. Sa superficie est passée de 750 000 feddans à seulement environ 125 000, en raison des remblaiements, des assèchements, des empiètements illégaux et de la transformation de grandes étendues en fermes piscicoles privées. Des enclos et des cages à poissons ont été installés sans planification, ainsi que des bâtiments sur les îles intérieures. Cela a entraîné la perte de 83 % de la surface de production, détruit les habitats, les zones naturelles de frai, et réduit les espaces de reproduction biologique. »
Il poursuit : « Environ seize millions de mètres cubes d’eau polluée provenant du drain de Bahr Al-Baqar sont déversés chaque jour dans le lac. Ces eaux contiennent des déchets humains, industriels et agricoles, qui affectent gravement son écosystème. La prolifération des jacinthes d’eau et des roseaux consomme également de grandes quantités d’oxygène, entrave la pêche et affaiblit la production. »
Chibl souligne les lourdes conséquences économiques et sociales de ces difficultés pour les pêcheurs. Environ 40 % d’entre eux ont abandonné leur métier, surtout après 2011, en raison de l’insécurité et de la baisse des revenus. Malgré les initiatives du ministère de la Solidarité sociale en faveur des petits pêcheurs, les aides restent difficiles à obtenir et les promesses de prêts à conditions avantageuses pour moderniser les bateaux n’ont pas été tenues. Le lac souffre aussi de l’absence d’embarcadères organisés, du manque d’ateliers de maintenance et de l’absence d’un marché libre permettant aux pêcheurs de vendre leur production sans entrave.
Il ajoute : « Quand nous parlons de nettoyage, nous voulons dire débarrasser le lac de toutes les sources de pollution et respecter les règles limitant l’utilisation des eaux polluées et leurs effets sur la santé. Le lac subit une accumulation de métaux lourds et de substances toxiques issus des rejets, ainsi que l’obstruction des passes qui le relient à la Méditerranée. Cela empêche le renouvellement des eaux et l’arrivée de nouvelles espèces plus adaptées. En conséquence, les espèces résistantes à la pollution et sans intérêt économique dominent désormais le lac, tandis que celles recherchées commercialement ont reculé. »
Le lac Manzala est alimenté par plusieurs sources d’eau principales : les passes de l’ancien et du nouveau Gamil, la passe d’Al-Diba, appelée localement Al-Saffara, ainsi que les canaux d’Al-Ratma et d’Al-Saffara. Des eaux de différentes natures y arrivent : certaines sont salées et proviennent du bras de Damiette, d’autres sont douces ou saumâtres. Les eaux de drainage constituent l’une de ses principales alimentations, par quatre drains majeurs : Bahr Al-Baqar, première source de pollution par les eaux usées ; Al-Serou, drain agricole situé dans le gouvernorat de Damiette ; Hadous, qui sépare les gouvernorats de Charqiya et de Dakahlia ; et Ramsès, situé à Dakahlia.
Le docteur Achraf Chibl souligne que la gestion du lac souffre d’un conflit manifeste de responsabilités. Les compétences de plusieurs organismes se chevauchent : l’Organisme de développement des ressources halieutiques, le ministère des Ressources hydriques et de l’Irrigation, le ministère de l’Environnement, la police des eaux et l’Autorité du génie des forces armées. Selon lui, ce chevauchement entraîne un manque de coordination et empêche une exploitation optimale du lac. Il aggrave les problèmes de pollution et d’empiètement, chaque organisme se déchargeant de sa responsabilité sur les autres.

Le ministère d’État chargé des affaires environnementales avait auparavant mis en œuvre un projet de traitement biologique du lac Manzala, en coopération avec le ministère de l’Irrigation, le Fonds pour l’environnement mondial et le Programme des Nations unies pour le développement, lorsque l’ingénieur Magued George détenait le portefeuille de l’Environnement. D’une superficie de 200 feddans et d’un coût de 4,9 millions de dollars, le projet devait traiter 25 000 mètres cubes d’eau du drain de Bahr Al-Baqar par jour avant leur rejet dans le lac, grâce à une technologie peu coûteuse et respectueuse de l’environnement.
Les étapes du projet comprenaient le pompage des eaux vers d’immenses bassins de décantation couvrant 70 feddans pour séparer les matières en suspension et les polluants. Elles étaient ensuite dirigées vers des bassins de traitement biologique plantés d’espèces locales capables d’éliminer 75 % des polluants, avant d’être transférées dans des bassins piscicoles de 60 feddans pour produire du poisson propre à la consommation humaine.
Le ministère de l’Environnement avait alors recommandé plusieurs mesures : préserver le plan d’eau en criminalisant le remblaiement et l’assèchement ; interdire les routes et les projets économiques ou résidentiels à proximité des rives pour limiter la réduction de la surface en eau ; interdire et criminaliser la capture d’alevins dans les passes ; identifier les zones prioritaires, comme les espaces de reproduction et d’alevinage ou les milieux écologiquement sensibles, et y empêcher tout aménagement aux alentours. Le ministère avait aussi demandé la création d’un comité commun réunissant les ministères des Ressources hydriques et de l’Irrigation, du Logement, de l’Agriculture et de l’Environnement, ainsi que l’Autorité nationale de télédétection et des sciences spatiales, afin d’élaborer un plan intégré de réhabilitation du lac Manzala.
Les démarches parlementaires
Au début de juin, la députée Evelyn Matta, membre de la commission de l’Industrie de la Chambre des représentants, a déposé une demande d’explications adressée au ministre de l’Agriculture et au président de l’Autorité des ressources halieutiques. Elle concernait l’absence de dialogue avec les locataires des fermes piscicoles du lac Manzala, malgré leurs plaintes sur la hausse de la salinité et l’assombrissement des eaux, qui nuisent à la croissance des poissons et réduisent leur quantité. Elle a demandé le renvoi de cette requête à la commission de l’Agriculture pour examiner le nettoyage des arrivées d’eau et le suivi de la salinité, afin de permettre aux locataires d’élever des poissons et de développer la production alimentaire nationale dans le lac.
Elle explique à Zawia3 : « J’ai reçu des plaintes de pêcheurs et de propriétaires de fermes piscicoles de Damiette concernant la dégradation de la situation dans le lac Manzala. J’ai déposé une demande d’explications, mais elle n’a pas été examinée en l’absence des représentants des organismes concernés. Lorsqu’elle a été remise à l’ordre du jour il y a deux semaines, elle a encore été reportée parce que la commission ne s’est pas réunie. » Elle ajoute : « Mon objectif était de comprendre le rôle de développement de l’Autorité. Sa fonction ne peut pas se limiter à percevoir les loyers et à poursuivre les locataires en justice, même lorsqu’ils paient à l’avance. Beaucoup ont aménagé leurs terrains eux-mêmes, en utilisant des excavatrices et en fournissant les aliments, sans soutien notable de l’Autorité. »
Matta précise que l’Autorité réclame les loyers avant que les locataires aient pu récolter leur production, malgré sa faiblesse liée à la hausse de la salinité, qui entrave la croissance du tilapia. Lors des discussions, il a été répondu que le niveau de l’eau était élevé d’un côté et que le cours du Nil était fermé de l’autre. Ce sont des questions techniques qui nécessitent la présence d’un spécialiste pour y répondre. La députée critique l’absence de vision de développement chez certains cadres techniques et le manque de recours aux expériences d’autres pays en matière d’aménagement des fermes piscicoles.
Elle indique que l’approfondissement du lac a porté le niveau de l’eau à quatre mètres dans certaines zones, endommageant les lieux de frai et d’alevinage. Les ponts construits au-dessus des ouvertures reliant la mer au lac, qui comportent douze piliers de chaque côté, entravent aussi le passage de l’eau et des alevins, particulièrement durant la journée, lorsque l’accumulation de sable rend le fond sombre. La députée nie toute pollution directe provenant du drain de Bahr Al-Baqar. Elle souligne que la station d’épuration qui lui est associée, l’une des plus grandes du Moyen-Orient, traite l’eau avant son arrivée dans le lac.
Malgré les annonces officielles sur les efforts du gouvernement pour nettoyer et aménager le lac Manzala, et les budgets qui leur sont consacrés, les témoignages des pêcheurs et des exploitants décrivent une autre réalité : diminution des stocks de poissons, extension de la pêche destructrice, aggravation de la pollution due aux rejets non traités, multiplication des empiètements et des fermes illégales, et faiblesse de la coordination institutionnelle.
Les pêcheurs s’accordent à dire que l’exclusion de leur voix des plans d’aménagement et l’absence de contrôle des abus ont contribué à détruire les zones naturelles de reproduction qui faisaient vivre des milliers de familles. Les témoignages recueillis dans cette enquête montrent que sauver le lac Manzala n’est plus possible sans une volonté politique claire et une planification environnementale commune, associant l’État et la population locale, et tenant compte des connaissances accumulées par les pêcheurs comme de l’expertise des spécialistes.
