Coup de sifflet d’alarme : le système d’urgences médicales sportives en Égypte échoue à sauver des vies

Malgré la multiplication des retombées économiques du sport, les terrains égyptiens manquent toujours des conditions de sécurité les plus élémentaires, tandis que l’hémorragie de vies de sportifs se poursuit sans véritable reddition de comptes.
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Aya Yasser

La mort du karatéka égyptien Youssef Ahmed (17 ans), après 41 jours passés dans le coma dans un hôpital d’Alexandrie à la suite d’un violent coup reçu à la poitrine lors du championnat national au Centre olympique de Maadi, a ravivé le douloureux souvenir de la disparition d’Ahmed Refaat, joueur de l’équipe première de football du club Modern Sport, mort à 31 ans des suites d’un arrêt cardiaque survenu lorsqu’il s’était effondré (en mars 2024) lors du match de son équipe contre Al-Ittihad d’Alexandrie en championnat ; transporté à l’hôpital, il y avait été soigné, puis l’avait quitté en avril, avant de s’éteindre le 6 juillet 2024. Un drame qui a rappelé au public égyptien la mort du joueur d’Al-Ahly Mohamed Abdel Wahab, le 31 août 2006, lors d’un entraînement d’Al-Ahly au stade Mokhtar El-Tetsh, terrassé par un arrêt cardiaque.

Illustration : le footballeur Ahmed Refaat
Mais la mort de Youssef Ahmed et celle d’Ahmed Refaat s’inscrivent dans une série de décès survenus récemment sur les terrains égyptiens : Mohamed Yehia Sebaei (17 ans),
joueur du club de squash Al-Shams, est décédé le 17 janvier 2025 des suites d’un malaise soudain survenu alors qu’il participait au tournoi de squash Black Ball ; transporté à l’hôpital, il a rendu l’âme en soins intensifs. Le joueur Adham Bobo (18 ans), du centre de jeunesse Al-Nasr d’Alexandrie, s’est effondré le 24 janvier 2025, lors d’un entraînement commun entre son équipe et celle du centre de jeunesse d’Ambrozo, terrassé par une crise cardiaque soudaine, quelques heures avant un match officiel de son équipe en quatrième division du championnat des clubs et centres de jeunesse d’Alexandrie.

En décembre 2024, Amr Kalosha (20 ans), joueur du centre de jeunesse Nasser, dans le gouvernorat de Charqiya, est décédé d’une crise cardiaque soudaine alors qu’il jouait au football sur le terrain du centre de jeunesse d’Al-Helmiya, dans le district d’Abou Hammad (gouvernorat de Charqiya). En novembre 2024, la direction de la santé du gouvernorat de Damiette a annoncé l’arrêt du cœur du joueur Mohamed Shawky (29 ans), du club de Kafr El-Cheikh, alors qu’il était sous respirateur en soins intensifs ; une réanimation cardio-pulmonaire a été pratiquée, mais il n’a pas réagi cette fois et a rendu l’âme. Le joueur s’était effondré, inconscient, sur la pelouse, après avoir avalé sa langue, lors du match de son équipe contre Al-Qazazin, en deuxième division égyptienne.

En juin 2024, Shaza Negm (15 ans), nageuse de l’équipe des jeunes filles du club sportif de Tanta, a été victime d’un arrêt cardiaque soudain lors d’un entraînement avec son équipe dans la piscine du club de Tanta ; elle a été placée sous respirateur après avoir été réanimée, son cœur s’étant arrêté trois fois, et elle est restée dans le coma pendant environ un mois avant de rendre l’âme. Le 21 juillet 2024, le ministère égyptien des Sports a annoncé la mort du rameur du club Al-Kahraba (Électricité), Mohamed Amr Mostafa (17 ans), dont le corps a été retrouvé après sa noyade dans le Nil au cours d’un entraînement. Auparavant, le boxeur égyptien Ramez Hossam (17 ans), du club des Chemins de fer de Tanta, était décédé en février 2023 après avoir été placé sous respirateur à l’hôpital universitaire de Tanta, des suites d’une hémorragie cérébrale et d’un coma, après avoir reçu plusieurs coups mortels de son adversaire lors de la finale du championnat national des jeunes.


Le manque de moyens médicaux

Ces décès tragiques de jeunes sportifs et sportives surviennent alors que le ministère de la Jeunesse et des Sports et les fédérations sportives égyptiennes font l’objet de vives critiques en raison du manque de moyens médicaux et d’ambulances équipées, et de l’absence d’appareils de réanimation cardio-pulmonaire et de défibrillateurs dans les stades égyptiens, ainsi que du manque de personnel médical et de secouristes formés à la prise en charge des urgences vitales, ce qui constitue une grave défaillance des mesures de sécurité et de prévention.

Selon l’Autorité nationale des médias, il existe un écart considérable entre les mesures de sécurité dans les salles et terrains qui accueillent les autres disciplines dans les grands clubs et celles de leurs homologues dans les clubs de province, ainsi qu’entre la première division de football et les divisions inférieures. Elle a révélé que le regretté Akram Hafila, entraîneur de l’équipe du centre de jeunesse Ahly Faraskour, dans le gouvernorat de Damiette, avait été victime d’un arrêt cardiaque et s’était effondré après le deuxième but de son équipe lors d’un match contre Al-Rawda en quatrième division du championnat de football, sans recevoir rapidement les premiers secours, et qu’aucune ambulance n’était présente pour le transporter à l’hôpital le plus proche, le terrain n’en disposant pas.

L’Autorité a révélé dans un rapport que les directions de la santé des différents gouvernorats refusent d’envoyer des ambulances sur les terrains sans le paiement préalable du loyer fixé, qui varie d’une direction à l’autre, précisant que les frais de location d’une ambulance au Caire sont les plus élevés de tous les gouvernorats : le loyer d’une ambulance atteint 3 000 livres pour certains matchs, alors que la même ambulance est louée 1 500 livres pour les matchs des jeunes et des divisions inférieures, ce qui montre l’absence de tarif unifié. Dans les gouvernorats de province, le loyer d’une ambulance est passé de 250 à 750 livres pour les matchs de deuxième division, tandis qu’il atteint 500 livres en troisième division et 250 livres en quatrième division. Le rapport révèle aussi que certains clubs ne parviennent pas à louer d’ambulance faute d’un nombre suffisant de véhicules dans certains gouvernorats, en raison de la tenue de plusieurs matchs le même jour, de la mobilisation des ambulances pour d’autres événements importants ou de l’entretien de certaines d’entre elles, ce qui a conduit à recourir à des corbillards sur des terrains de football.

La Fédération égyptienne de football avait ajouté, le 22 septembre 2024, une clause au règlement du championnat, obligeant les clubs recevant des matchs de deuxième division (« Ligue des professionnels ») à assurer la présence d’ambulances à proximité du terrain en prévision de toute urgence médicale. La clause impose au club recevant de fournir l’ambulance 20 minutes avant le coup d’envoi, ou de présenter le reçu de réservation du véhicule en cas d’absence de celui-ci, deux conditions préalables au début de tout match ; si les ambulances ou le reçu de réservation font défaut, l’arbitre a le droit de mettre fin au match en déclarant l’équipe recevante perdante, conformément aux dispositions du règlement de la compétition notifié aux clubs.

En application de cette décision, un match de football entre les équipes d’Al-Ahly et d’ENPPI dans le championnat égyptien féminin a été annulé le 21 novembre 2024, faute d’ambulance sur le terrain.

Les mesures qui sauvent des vies

Le Dr Mohamed Allam, spécialiste des blessures sportives et de la rééducation motrice, explique que l’effort physique excessif que supportent les sportifs, l’absence de maîtrise de la pression artérielle et la condition physique du joueur ou de la joueuse augmentent leurs risques de crises cardiaques ou d’arrêts cardiaques, et que, si un joueur est victime d’une crise cardiaque pendant un match ou un entraînement sans perdre connaissance, le secouriste ou le médecin doit tenter de le calmer et de le libérer de son anxiété et de sa tension, et lui demander s’il souffre d’un ulcère de l’estomac, s’il prend des anticoagulants ou s’il a pris de l’aspirine ; s’il répond par la négative, il lui donne deux ou trois comprimés d’aspirine pour enfants (« Aspocid ») en guise de premiers secours, afin de contenir l’intensité de la crise cardiaque.

Allam affirme à Zawia3 qu’il faut disposer d’une ambulance et d’un défibrillateur à proximité des terrains, pour faire face aux blessures mettant en danger la vie des joueurs, comme l’arrêt cardiaque et les crises cardiaques, insistant sur la nécessité que le secouriste ou le médecin présent sur le terrain soit prêt à pratiquer immédiatement la réanimation cardiaque et la respiration artificielle sur le joueur ou la joueuse en cas d’arrêt cardiaque, en veillant à ne pas déplacer le blessé du lieu de sa chute avant l’arrivée de l’ambulance, afin d’éviter une dégradation de son état, et à lui épargner tout effort supplémentaire.

Pour sa part, le Dr Ahmed Ashraf Eissa, consultant en cardiologie et en cardiologie du sport, explique que l’effondrement soudain de jeunes sportifs au cours de matchs ou d’entraînements, et l’arrêt de leur cœur, peuvent être dus à un caillot (thrombose) cardiaque, comme dans le cas du regretté Mohamed Shawky, joueur du club de Kafr El-Cheikh, décédé des suites de son malaise, ce qui est peu fréquent chez les jeunes ; mais les facteurs génétiques, combinés à l’effort physique et à une perte importante de liquides, peuvent provoquer un caillot dans l’artère coronaire ou dans les artères pulmonaires, entraînant l’arrêt du cœur. Une insuffisance de la circulation coronaire ou des artères coronaires peut aussi provoquer un arrêt cardiaque, de même que les troubles électriques du cœur, en particulier lors d’efforts physiques intenses.

Eissa met en garde contre la fréquence des myocardites chez les sportifs après un rhume : lorsque leur système immunitaire est affaibli et qu’ils ne se reposent pas suffisamment, ils deviennent vulnérables à une inflammation du péricarde et du muscle cardiaque, qui conduit à une défaillance des fonctions cardiaques et à un affaiblissement du muscle cardiaque, obligeant le joueur à arrêter de jouer pendant de longues périodes, ou provoquant un arrêt cardiaque soudain. Il affirme à Zawia3 que la cardiologie du sport et la préparation psychologique des sportifs sont devenues des spécialités d’une grande importance dans les milieux sportifs à travers le monde, expliquant qu’après des blessures graves, les joueurs souffrent d’anxiété et de la peur d’une nouvelle blessure, et ont besoin de renforcer leur confiance en eux ; lorsqu’un joueur subit une blessure grave qui l’oblige à arrêter de jouer, il a besoin d’un accompagnement psychologique pour l’accepter.

Illustration : une sportive égyptienne devant la silhouette de Paris

L’absence d’examens approfondis

Le Dr Mohamed Hassan Khalil, président du Comité pour le droit à la santé et cardiologue à la retraite, estime que plusieurs causes expliquent la répétition des décès de jeunes sportifs en Égypte, la plus importante étant l’absence d’examens médicaux approfondis et complets pour les joueurs et joueuses, en particulier ceux qui pratiquent des sports de contact ou des sports de compétition exigeant un effort physique intense, comme le football, le basket-ball et le squash. Ces examens doivent comprendre un électrocardiogramme, une échographie cardiaque, une scintigraphie du muscle cardiaque en cas de suspicion de problème, une évaluation clinique et les antécédents familiaux, afin de détecter les maladies génétiques rares et les décès inexpliqués à un jeune âge. En effet, les caillots et les crises cardiaques sont rares chez les jeunes, et lorsqu’ils surviennent, d’autres maladies en sont à l’origine, comme les troubles du rythme cardiaque, une affection rare, ou le lupus érythémateux, qui touche les artères et peut provoquer des crises cardiaques. Il précise que le médecin de l’équipe ou le médecin spécialiste en médecine du sport ou en traumatologie sportive doit faire appel à un cardiologue consultant pour évaluer ces cas et les prendre en charge.

Le président du Comité pour le droit à la santé explique qu’il devrait y avoir sur le terrain un médecin urgentiste ou un secouriste formé, capable de diagnostiquer l’état du joueur et de lui prodiguer les premiers secours en cas de blessure mettant sa vie en danger, par exemple un massage cardiaque ou une respiration artificielle, au minimum, en attendant l’arrivée de l’ambulance et le transfert du blessé en soins intensifs à l’hôpital, en l’absence de défibrillateur et d’électrocardiographe à proximité du terrain. Il souligne que le système de santé est censé se composer d’une première ligne de défense fonctionnant avec des moyens simples, les cas étant ensuite transférés vers la deuxième puis la troisième ligne, avec des moyens de transport, d’ambulance et de communication ; mais le système de santé égyptien manque d’organisation, et le médecin généraliste, comme tout jeune diplômé en médecine, n’a pas la capacité de diagnostiquer et de trier les cas critiques, en raison de programmes surchargés dans les facultés de médecine.

Illustration : un jeune joueur de football de rue

Initiatives parlementaires

À la mi-mars 2025, le député Mahmoud Essam a présenté une demande d’information adressée au Dr Khaled Abdel Ghaffar, vice-Premier ministre chargé du développement humain, ainsi qu’au ministre de la Jeunesse et des Sports, au sujet de la négligence et de l’absence d’équipements médicaux lors des manifestations sportives, accusant les ministères de la Santé et de la Jeunesse et des Sports de manquements dans la sécurisation des événements sportifs. Il a cité le cas du karatéka Youssef Ahmed Mostafa (17 ans), alors plongé dans le coma depuis plus d’un mois après avoir reçu un violent coup à la poitrine lors du championnat national de karaté, et mis en garde contre la répétition du drame du regretté Ahmed Refaat, décédé en 2024 des suites d’une crise cardiaque soudaine prise en charge avec lenteur par les secouristes ; le jeune karatéka a ensuite succombé à ses blessures, et tous deux sont devenus des symboles de l’échec du système à protéger les sportifs.

Dans sa demande d’information, le député a dénoncé l’absence des normes de sécurité les plus élémentaires lors d’un championnat de karaté organisé par la Fédération égyptienne de la discipline sous la supervision du ministère de la Jeunesse : après sa blessure, Youssef a été laissé une demi-heure sans intervention médicale urgente, dans une salle dépourvue de médecins spécialisés et d’ambulances équipées, ce qui a entraîné un arrêt cardiaque et des lésions cérébrales avant son transfert à l’hôpital. Il a directement accusé les responsables de laxisme dans l’application des normes internationales de sécurité, soulignant que les sports de combat comme le karaté exigent la présence d’unités médicales complètes capables de prendre en charge les blessures graves, ce qui fait défaut dans la plupart des championnats locaux. Il a affirmé que plusieurs rapports ont relevé la répétition de décès ou d’invalidités permanentes de sportifs dus au retard des secours, et a réclamé une enquête urgente alors que l’Égypte organise régulièrement des événements sportifs internationaux, ainsi que l’obligation pour toutes les manifestations sportives, en particulier les plus dangereuses, de prévoir des médecins urgentistes, des ambulances équipées d’appareils de réanimation et un plan d’évacuation rapide coordonné avec les hôpitaux voisins, l’adoption de sanctions dissuasives contre les responsables de catastrophes sanitaires, la création d’un fonds national d’urgence pour soutenir les cas critiques et la réhabilitation des infrastructures médicales des clubs.

Pour sa part, le député Dr Ashraf Hatem, président de la commission de la santé du Parlement, estime que la tragédie des décès de jeunes sportifs se répète de manière notable, et qu’elle est souvent due à des troubles du rythme cardiaque chez le joueur ou la joueuse, ou à un arrêt soudain du muscle cardiaque. Il attribue cela à la possibilité que les joueurs prennent des produits stimulant les muscles et favorisant leur développement, qui peuvent augmenter la fréquence cardiaque et provoquer une hypertrophie du cœur, pouvant entraîner la mort ; c’est la responsabilité des entraîneurs, des médecins des équipes et des dirigeants des clubs sportifs. Il cite aussi les maladies génétiques, qui doivent être détectées précocement grâce aux examens médicaux réalisés par des médecins spécialisés en médecine du sport.

Le président de la commission de la santé explique à Zawia3 que le ministère de la Jeunesse et des Sports et le ministère de la Santé avaient proposé, lors d’une réunion à laquelle assistait la commission parlementaire, de doter les stades égyptiens de défibrillateurs, mais que cela nécessite des équipements et des ressources financières considérables. Il estime que la responsabilité de l’absence d’une ambulance équipée ou d’un médecin spécialisé sur le terrain incombe à la fédération sportive de la discipline et au club qui reçoit le match.

Il convient de noter que le budget des directions de la jeunesse et des sports des gouvernorats pour l’exercice 2024/2025 s’élève à 4 323 425 000 livres, soit une hausse prévue d’environ 967 782 000 livres par rapport aux crédits de dépenses de l’exercice précédent. La valeur des retombées économiques des projets du secteur sportif a atteint environ 1,97 milliard de livres en 2023, contre 843,91 millions de livres en 2018, soit une hausse de 132,88 %, tandis que la contribution du secteur sportif au produit intérieur brut de l’Égypte a atteint environ 0,67 % en 2022/2023, l’objectif étant de la porter à 3 % du produit intérieur brut d’ici 2030.

Alors que la valeur des retombées économiques des projets du secteur sportif et la contribution du secteur sportif au produit intérieur brut de l’Égypte augmentent, l’insuffisance et l’inégalité des mesures de sécurité et de prévention et le manque de moyens médicaux, de secouristes formés et d’ambulances équipées sur les terrains égyptiens continuent de malmener le sport égyptien et menacent de prolonger l’hémorragie de vies de jeunes sportifs et sportives.

Rectificatif : la première version de ce reportage indiquait que le joueur de Modern Sport Ahmed Refaat était décédé à l’âge de 30 ans et qu’il était resté sous respirateur artificiel jusqu’à sa mort, et, à un autre endroit, que les faits remontaient à 2022. En réalité, il s’est effondré lors du match de son équipe contre Al-Ittihad d’Alexandrie le 11 mars 2024, a quitté l’hôpital le 11 avril 2024, puis est décédé le 6 juillet 2024 à l’âge de 31 ans, selon ce qu’ont rapporté les médias égyptiens au moment de son décès.

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Aya Yasser
Journaliste, écrivaine et romancière égyptienne, titulaire d’une licence en information et communication de l’université du Caire.

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