Briques et ciment dans un dossier de « terrorisme » : 19 négociants détenus depuis décembre pour des ventes aux habitants d’El-Warraq

Dix-neuf négociants sont détenus depuis décembre 2025. Leurs proches relient l’affaire à la vente de matériaux aux habitants d’El-Warraq.
Illustration d’habitants d’El-Warraq face à un cordon de policiers équipés de boucliers
Image de Hisham Aref

Hisham Aref

Le 14 septembre, la deuxième chambre chargée des affaires de terrorisme, siégeant au centre de réinsertion et de réhabilitation de Badr, a prolongé de 45 jours la détention de 19 négociants en matériaux de construction du gouvernorat de Qalioubia, dans l’affaire n° 10709 de 2025 du parquet suprême de la sûreté de l’État.

Le groupe est accusé d’appartenance à une organisation terroriste, de rassemblement et de diffusion de fausses nouvelles. Des organisations de défense des droits humains, des avocats et les proches des prévenus relient l’affaire à la vente de ciment, de briques et de sable aux habitants de l’île d’El-Warraq, où les autorités interdisent l’entrée des matériaux de construction depuis 2017.

Les forces de sécurité ont arrêté les négociants à leur domicile, par vagues, dans la seconde moitié de décembre 2025. Ils ont ensuite été présentés au parquet suprême de la sûreté de l’État, au Cinquième District, entre le 23 et le 25 décembre, après que plusieurs d’entre eux eurent subi des périodes variables de disparition forcée, selon ce qu’a rapporté la Commission égyptienne des droits et des libertés.

Dans un communiqué publié en février dernier, l’Initiative égyptienne pour les droits personnels a indiqué que des forces du secteur de la Sécurité nationale du ministère de l’Intérieur avaient arrêté le groupe dans plusieurs localités de Qalioubia. Ces descentes violentes dans les domiciles avaient terrorisé les femmes et les enfants des familles, avant que les personnes arrêtées soient conduites au siège de la Sécurité nationale à Choubra El-Kheima. Elles y auraient été détenues illégalement et soumises à une disparition forcée pendant plusieurs jours avant leur présentation au parquet. Selon l’Initiative, celui-ci a accusé les négociants et ouvriers d’appartenance à une organisation terroriste et de financement de celle-ci, de participation à un rassemblement, d’usage abusif des réseaux sociaux, de diffusion de fausses nouvelles et d’utilisation de moyens électroniques pour promouvoir la commission de crimes terroristes, sans preuve d’une quelconque activité illégale. L’organisation a ajouté qu’il s’agissait de commerçants agréés, disposant de registres du commerce et d’entrepôts légaux, de liens étroits avec leur communauté et d’un parcours connu dans leur milieu social.

La liste des 19 négociants détenus dans cette affaire comprend : Homam Mohamed Homam Mohamed, Mohamed Ali Mohamed Ahmed El-Roubi, Mounir Rabie Ali Ali El-Barmawi, Ramadan Mahmoud Chafei Abdel Aziz, Ibrahim Ali Ibrahim Ali Zeidan, Mohamed Kamal Mohamed Mersal, Mohamed Fawzi Abbas Nagdi, Hamdi Tammam Mohamed Tayea, Yassine Mohamed Mohamed, Maghrabi Abdel Hamid Hawwach, Okacha Ali Ahmed Abdel Aal, Achraf Mohamed Chalabi Kasseb, Ahmed Mohamed Ezzat Ahmed, Ayman Sayed Lotfi Sayed Abou El-Enein, Ahmed Salah Afifi El-Sayed Abou El-Enein, Said Fares Ramadan Sayed, Atris Abdel Khaleq Atris Mohamed, Mahrous Kasseb Chalabi Kasseb et Khaled Embabi Hassan Embabi.

L’interdiction d’acheminer des matériaux de construction sur l’île remonte à 2017. Mohamed Nour, alors chef du district d’El-Warraq, avait déclaré que leur entrée était totalement interdite sur instruction du gouvernorat de Gizeh, invoquant l’absence de permis de construire et l’absence de l’île dans le plan d’aménagement détaillé. Avec le projet de l’État de réaménager l’île et de créer la « Nouvelle ville d’El-Warraq », l’interdiction s’est maintenue et est devenue l’un des motifs récurrents de friction entre habitants et autorités. Dans un précédent travail de documentation de Zawia3, les habitants expliquaient que les restrictions ne bloquaient pas seulement les nouvelles constructions, mais aussi l’entrée du nécessaire à la réparation et à l’entretien de leurs maisons. Les autorités justifient ces mesures par la lutte contre les constructions illégales et la préservation des terrains affectés au projet d’aménagement.

En septembre 2024, les forces de sécurité ont interdit l’acheminement des matériaux par les bacs, entraînant encombrements et tensions. Des organisations de défense des droits humains, dont la Commission égyptienne des droits et des libertés, ont documenté des faits qu’elles ont qualifiés de violations, notamment des arrestations et un recours excessif à la force. De leur côté, le gouverneur de Gizeh et des responsables du ministère du Logement ont affirmé que l’aménagement de l’île relevait d’un plan national de développement des îles du Nil, que l’État s’engageait à fournir des logements de remplacement et des indemnisations équitables et qu’il ne cherchait pas à déplacer les habitants de force. Dans un communiqué de novembre 2024, le Conseil des ministres a déclaré que « l’État ne confisque les biens de personne, mais applique la loi à ceux qui l’enfreignent ».

Du ciment et des briques à une « organisation terroriste »

L’avocat Mohamed Abdel Galil, habitant de l’île d’El-Warraq, explique à Zawia3 que tous les négociants résident hors de l’île, dans les gouvernorats de Gizeh et de Qalioubia. Ils vendaient à certains de ses habitants du ciment, du sable, du gravier, des briques et divers produits nécessaires à l’entretien des maisons. Selon lui, ils ont été arrêtés chez eux en raison de cette activité.

Il précise que l’affaire comporte notamment des accusations de « renversement du régime » et d’« appartenance à une organisation interdite ». Il les juge « infondées », totalement étrangères à leur activité de commerce de matériaux de construction.

Abdel Galil indique que les avocats de l’île n’ont pas assuré la défense des prévenus dans cette affaire. S’ils l’avaient fait, ils les auraient aidés gratuitement et auraient relié leur dossier à celui de l’île. Il estime que les prévenus ont probablement redouté ce rapprochement, de peur d’être entraînés dans une affaire plus vaste. Cette crainte lui paraît injustifiée : certaines affaires concernant les habitants ont pu, par le passé, être closes grâce aux pressions et aux revendications des avocats et des résidents.

Abdel Galil révèle une autre affaire concernant quatre jeunes de l’île : Mohamed Emad, Adham Sabri, Ahmed Sabri et Ibrahim Charaf El-Din. Selon lui, ils se procuraient des matériaux de construction pour les revendre, et une cour criminelle de la sûreté de l’État a condamné chacun d’eux à dix ans de prison environ trois jours avant son entretien avec Zawia3. Il estime que ces dossiers sont désormais traités comme des affaires pénales alors que leur nature dépasse, de son point de vue, ce cadre. « Nos affaires ne sont absolument pas des affaires de droit commun », affirme-t-il. Il s’agit selon lui d’affaires politiques placées dans un cadre pénal, obligeant habitants et avocats à les traiter ainsi pour tenter de les clore et de faire sortir leurs enfants de prison.

Il décrit les quatre jeunes comme des personnes « extrêmement modestes », qui se sont bornées à se procurer des matériaux et à les revendre pour gagner leur vie et subvenir à leurs besoins. Il estime qu’ils n’ont pas plus de trente ans, certains étant dans la vingtaine. Il alerte sur l’effet des longues peines sur leur avenir : condamné à trente ans à dix ans de prison, on en sort à quarante ans. De longues années de leur vie et leur avenir risquent ainsi d’être perdus.

Dans le même contexte, l’avocate spécialisée dans les droits humains Maha Ahmed affirme à Zawia3 que « commercer avec les habitants de l’île d’El-Warraq ne peut constituer, en soi, un motif d’emprisonnement ou d’accusation de terrorisme ». Elle souligne que toute accusation doit reposer sur des actes et des preuves précis, propres à chaque prévenu, tout en garantissant ses droits de la défense et une procédure de jugement équitable.

Elle ajoute que le maintien en détention des négociants exige d’en réexaminer les motifs, la règle étant leur libération en l’absence de raisons juridiques sérieuses et précises justifiant sa poursuite. « Punir des négociants pour la seule vente de matériaux de construction aux habitants d’El-Warraq est inacceptable. Commercer avec les habitants de l’île n’est pas, en soi, un crime, et la responsabilité ne peut reposer sur l’identité des personnes avec lesquelles les négociants traitent », affirme-t-elle.

Maha Ahmed relie cette affaire aux restrictions imposées depuis des années à l’entrée des matériaux sur l’île. Elles « affectent la capacité des habitants à entretenir leurs maisons et à améliorer leurs conditions de logement, et accentuent la pression dans le conflit sur l’avenir de l’île », estime-t-elle. Elle rejette l’expulsion forcée et appelle à un développement associant les habitants, préservant leur droit au logement et au maintien sur place : « On ne peut examiner la détention des négociants indépendamment de la crise plus large d’El-Warraq, des demandes de participation des habitants à la définition de l’avenir de l’île et de la garantie de leur droit au logement, sans déplacement forcé. »

Les récits des proches des négociants et des habitants

Pour retracer les circonstances de l’affaire, Zawia3 a contacté plusieurs proches des négociants arrêtés ainsi que des habitants ayant suivi le dossier depuis le début, afin d’établir la nature de l’activité des prévenus, les circonstances précédant leur arrestation et l’évolution de leur situation juridique.

Un habitant ayant suivi l’affaire dès l’origine indique que 19 négociants ont été arrêtés, la plupart originaires de Qalioubia, notamment de Bassous, Abou El-Gheit, El-Qanater, El-Farnawani, Abou El-Monagga et El-Charqawiya. Leur activité consistait à vendre du sable, des granulats, du ciment et des briques aux habitants. Ils ont été surpris de se retrouver dans une affaire comportant notamment des accusations d’appartenance à une organisation terroriste et de renversement du régime, qu’il juge « fabriquées ». Selon lui, ils n’ont commis aucun crime et n’ont rien fait au-delà du commerce de matériaux de construction. Il précise que l’affaire comporte aussi une accusation de violation de la décision du Premier ministre interdisant l’entrée de ces matériaux sur l’île. Il s’interroge sur la responsabilité de commerçants résidant hors de l’île à l’égard de cette décision, dès lors qu’ils se bornaient à vendre aux habitants qui leur en demandaient.

Un autre témoignage recueilli par Zawia3 auprès d’un habitant révèle la présence de personnes âgées parmi les détenus, dont le négociant Ramadan Chafei. Selon cette source, il a plus de soixante ans et souffre d’un très important surpoids rendant ses déplacements et son transfert extrêmement difficiles. Cet état de santé n’a pourtant pas empêché la poursuite des procédures judiciaires « arbitraires » à son encontre.

Les récits ne concernent pas seulement les négociants de cette dernière affaire. Un habitant évoque les poursuites dont il fait lui-même l’objet dans un dossier lié au commerce des matériaux de construction. Il affirme avoir été condamné à 25 ans de prison sur des accusations liées à la vente de granulats et de sable. L’affaire se poursuit, mais il refuse d’en révéler le numéro en raison des menaces des services de sécurité auxquelles il est confronté.

La crise d’El-Warraq

L’affaire des négociants s’inscrit dans un conflit prolongé entre les habitants et l’État, relancé en août dernier. Le 2 août, des affrontements ont éclaté près de l’embarcadère d’El-Qolali après la contestation, par les habitants, des restrictions à l’entrée des matériaux. Au moins deux personnes ont été blessées. Les heurts ont repris le lendemain après la fouille de la voiture d’un habitant à la recherche de matériaux. La crise a débouché sur un sit-in réclamant l’autorisation de les acheminer et l’amélioration des services. Il a été suspendu après des négociations avec des responsables de la sécurité et des promesses d’un mécanisme organisant les entrées.

L’Autorité de développement de la Nouvelle ville d’El-Warraq a toutefois démenti, le 12 août, avoir autorisé le passage de matériaux ou de fournitures de construction. Elle a affirmé que les règles restaient applicables et que les projets publics d’aménagement se poursuivaient selon les plans annoncés. Elle a ensuite annoncé le maintien de l’interdiction après des manifestations d’habitants, précisant qu’« aucun matériau de construction n’a été autorisé à entrer sur l’île ». Une partie des habitants entend rester sur place et développer l’île tout en conservant maisons et terres, face au plan public de réaménagement et d’évacuation des zones visées par le projet.

Au milieu du même mois, des centaines d’habitants ont organisé un rassemblement devant le siège de l’autorité de la ville, pour protester contre l’absence de réponse à des revendications présentées environ une semaine auparavant. Selon les participants, l’autorité avait fermé ses portes dès le matin et aucun responsable n’était venu les rencontrer, tandis que les forces de sécurité renforçaient leur présence autour du rassemblement.

Les habitants affirment que les restrictions imposées ces dernières années aux matériaux les ont empêchés de réparer ou de reconstruire leurs maisons, alors que les chantiers publics se poursuivent sur l’île. Les bacs sont devenus des points de contrôle bloquant briques, sable et ciment, faisant de toute tentative de réparation une source récurrente de friction avec la sécurité.

L’île d’El-Warraq est la plus vaste du Nil : elle couvre environ 1 500 feddans selon la version officielle, dont quelque 1 200 feddans de terres agricoles de grande qualité. Ses habitants, estimés à environ 120 000 par une étude de l’Université américaine, vivent principalement de la culture de légumes et de la pêche. La superficie de l’île fait toutefois l’objet d’estimations divergentes, allant d’environ 1 250 à 1 835 feddans selon les sources et les récits.

La crise remonte à 1998, lorsqu’une décision a classé l’île en réserve naturelle, éveillant les soupçons des habitants quant à une intention de les évacuer. En 2001, le Premier ministre a pris une décision la soumettant à la loi sur les biens de l’État, ouvrant une série de contentieux entre habitants et pouvoirs publics. Dans un précédent travail de documentation de Zawia3, les habitants affirmaient avoir obtenu en 2002 un jugement reconnaissant leur propriété de terres sur l’île. En 2010, le gouvernement a annoncé la délimitation administrative de cinq gouvernorats, dont Gizeh et El-Warraq en son sein, et élaboré un plan de développement de l’île. La situation s’est ensuite apaisée pendant quelques années après la chute du régime de l’ancien président Hosni Moubarak, au pouvoir de 1981 à 2011.

Le 7 juin 2017, le président Abdel Fattah Al-Sissi a déclaré : « Il y a une île au cœur du Nil, de plus de 1 250 feddans, dont je ne citerai pas le nom. L’habitat informel a commencé à s’y répandre et les citoyens ont entrepris de construire en occupant les terres sans titre. S’il y a cinquante mille maisons, où iront leurs déchets ? Dans le Nil dont nous buvons l’eau ? » Il a ajouté que « ces îles doivent être traitées en priorité » et que leurs habitants « n’ont été autorisés à rester sous aucune condition », alors que l’État avait permis, dans d’autres cas, de régulariser des occupations sans titre contre paiement du prix des terrains.

En juillet de la même année, la crise s’est aggravée lorsque les forces de sécurité ont tenté d’exécuter des décisions de démolition fondées sur l’appartenance des terres à l’État. Une vaste résistance des habitants leur a été opposée, au cours de laquelle un résident est mort de ses blessures. Depuis, l’île est sous surveillance sécuritaire étroite ; des manifestations ponctuelles et des comités populaires de défense se sont organisés, et le mot-dièse « El-Warraq n’est pas à vendre » a été lancé. Les habitants ont refusé de quitter leurs maisons ou d’accepter les indemnisations, qu’ils estiment inférieures à la valeur réelle des terres et de leur emplacement.

En 2018, le gouvernement a annoncé le transfert du dossier de l’île à l’Autorité des nouvelles communautés urbaines. Celle-ci a commencé à acheter les terrains aux habitants pour des montants compris entre 6 000 livres, environ 124 dollars, et 12 000 livres, environ 248 dollars, le mètre carré, après l’achèvement par l’Autorité du génie d’une corniche sur la rive ouest. L’État a poursuivi ces démarches dans le cadre d’un aménagement global de l’île, tandis que les habitants affirment ne pas avoir été associés à un plan clair.

Les autorités invoquent, de leur côté, la loi n° 7 de 1991 sur les biens privés de l’État et la loi n° 144 de 2017 sur la régularisation des occupations sans titre. Des observateurs y voient une base permettant l’expulsion des habitants qui ne régularisent pas leur situation selon les procédures de l’État. Les habitants estiment que ces lois ne tiennent pas compte de la spécificité de l’île comme lieu de vie permanent de familles enracinées. Beaucoup affirment posséder des contrats de vente authentifiés remontant aux années 1940, ainsi que des actes sous seing privé et des contrats enregistrés, faisant de la propriété un sujet de litige juridique.

Selon des cartes publiées et attribuées à l’Autorité du génie des forces armées, le projet comprend une vaste zone d’investissement appelée « Horus City », avec tours résidentielles, hôtels et quartier d’affaires. Le Service général de l’information a décrit le projet comme destiné à transformer l’île en centre commercial mondial, sur 1 516 feddans et pour un coût total de 17,5 milliards de livres, environ 362 millions de dollars. Il comprend huit zones d’investissement, une zone commerciale, des logements haut de gamme, un parc central, une marina touristique, un front fluvial, une zone culturelle et une corniche touristique, sans que le nom « Horus » figure dans les communiqués officiels ni que soient annoncés des détails sur la réinstallation des habitants. Le journal Al-Watan et d’autres ont publié les mêmes cartes, sur lesquelles reposent les soupçons des habitants quant à une transformation de l’île en vaste projet immobilier.

L’affaire des 19 négociants se trouve au cœur du volet le plus récurrent de ce conflit : l’interdiction d’acheminer des matériaux de construction depuis 2017, les frictions successives entre habitants et autorités, puis les répercussions sur des commerçants extérieurs à l’île, dont le seul lien avec elle serait, selon leurs avocats et leurs proches, la vente de briques et de ciment à ses habitants. La décision du 14 septembre expire après 45 jours. Le groupe comparaîtra à nouveau devant la même chambre à Badr : nouvelle prolongation, ou libération, que Maha Ahmed considère comme « la règle ».

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