Île d’Al-Warraq : Zawia3 documente l’usage de balles réelles contre les habitants

Les habitants de l’île d’Al-Warraq font face aux balles réelles et au siège sécuritaire, dans une longue bataille contre le déplacement forcé et les projets d’investissement de l’État.

Zawia3

L’île d’Al-Warraq, dans le gouvernorat de Gizeh (sur le Nil, au nord du Caire), a connu ce samedi matin (12 avril 2025) une nouvelle vague de tensions et d’affrontements entre les habitants et les forces de sécurité égyptiennes, sur fond de blocus persistant du bac fluvial qui relie l’île au quartier de Choubra el-Kheima. Ces affrontements s’inscrivent dans un contexte d’aggravation des différends entre l’État et les habitants de l’île, après que les forces de sécurité ont interdit l’entrée des matériaux de construction, ce que les habitants ont considéré comme une tentative supplémentaire de resserrer l’étau autour d’eux et de les pousser au départ forcé et à la vente de leurs biens au profit de projets d’investissement.

Selon des témoins oculaires qui ont parlé à Zawia3 depuis l’intérieur de l’île, ainsi que des vidéos diffusées par des citoyens sur les réseaux sociaux, les forces de sécurité ont utilisé des grenades lacrymogènes et des tirs de chevrotine pour disperser les habitants rassemblés pour protester contre l’interdiction d’entrée des fournitures de construction et la saisie du bac, pour le deuxième jour consécutif. Les affrontements ont fait plusieurs blessés parmi les habitants (une cinquantaine de personnes selon les témoins), dont certains grièvement, dans un climat de colère et de mécontentement croissants parmi les habitants de l’île.

Dans des déclarations exclusives à Zawia3, des témoins oculaires parmi les habitants de l’île d’Al-Warraq ont affirmé que la crise avait éclaté dès le matin et que la situation était extrêmement tendue : les événements ont commencé par le rassemblement d’un groupe de jeunes dans un café proche d’un barrage de police à l’intérieur de l’île, dans l’attente de la sortie d’un groupe de jeunes détenus à la suite d’une altercation antérieure avec la police. Ils ont expliqué que les jeunes prenaient tranquillement leur café, avant qu’un officier n’entre acheter une tasse de café et n’engage la conversation avec eux.

Les témoins expliquent que la discussion entre l’officier et les jeunes a dégénéré en altercation verbale, ce qui a déclenché un affrontement, l’officier frappant l’un des jeunes. Ils précisent que cinq personnes ont également été arrêtées aujourd’hui à l’intérieur de leur domicile, en plus de quatre autres interpellées alors qu’elles marchaient dans la rue.

Un habitant de l’île, qui nous a parlé en demandant l’anonymat, a indiqué que la situation sur l’île avait connu une forte escalade depuis le matin, précisant que le chaos et les affrontements se poursuivaient et affirmant que les forces de sécurité avaient utilisé des balles réelles pour disperser les manifestants. Il nous a envoyé des photos exclusives d’un jeune de 16 ans touché aux pieds par des balles réelles, ce qui entraînera l’amputation de ses pieds.

Photos d’un jeune blessé par balles et d’une blessure par balle, sur l’île d’Al-Warraq
Photos obtenues par Zawia3 auprès des habitants, documentant les tirs à balles réelles contre des citoyens sur l’île d’Al-Warraq

 

L’investissement, maître mot

L’avocat Yasser Saad, spécialiste des droits économiques et sociaux, estime que la zone d’Al-Warraq est devenue l’un des principaux foyers de résistance sociale en Égypte dans la période actuelle, expliquant que la classe ouvrière d’Al-Warraq, avec son organisation populaire, constitue aujourd’hui la première ligne de front face aux politiques menées par l’État, en particulier dans un contexte de blocus quasi total imposé à l’action politique organisée et à la société civile en général.

Dans un entretien avec Zawia3, Saad souligne le net recul des espaces de contestation juridique et de défense des droits en Égypte, au point que ce type de mobilisation est devenu rare, voire inexistant à certaines périodes : « Il est rare aujourd’hui de trouver quelqu’un qui s’attaque à un dossier juridique ou judiciaire contre l’État, notamment depuis l’affaire de Tiran et Sanafir (deux îles de la mer Rouge cédées à l’Arabie saoudite), qui a marqué un tournant dans la relation entre l’État et la société. »

Saad déclare : « Al-Warraq, par sa configuration géographique et sociale, et parce qu’elle s’apparente à une île isolée, possède des caractéristiques uniques qui ont favorisé l’émergence d’une organisation populaire importante, le “Conseil des familles d’Al-Warraq”, qui tente depuis des années de défendre les droits et les biens des habitants face aux tentatives d’expropriation et de marginalisation. Ce conseil a déployé de grands efforts pour faire face à l’expansion des investissements et aux interventions de l’État, qui ont commencé par des tentatives de séduction financière, avec des sommes proposées pour indemniser les habitants pour leurs maisons, avant d’évoluer vers des tentatives coercitives, au moyen d’arrêtés de démolition et de prétextes de développement urbain. »

Il ajoute : « Mais la vérité qu’on ne peut ignorer, c’est qu’Al-Warraq est directement ciblée pour des raisons économiques et d’investissement, avec des indices de plus en plus nombreux de la volonté de certains investisseurs, égyptiens ou étrangers, d’acquérir les terres de la zone. Cela concorde avec le comportement de l’État et son escalade systématique contre les habitants, qui a dépassé les procédures habituelles suivies dans les autres gouvernorats pour atteindre des degrés de violence et de ciblage direct, prenant parfois l’allure de véritables campagnes militaires. »

Saad explique que cette escalade, passée progressivement du siège à l’assaut, ne peut se comprendre que dans le cadre d’un plan intégré visant à vider la zone de ses habitants afin de la réaffecter à l’investissement, et que ces politiques répétées contribuent à approfondir la perte de confiance entre le citoyen et l’État, et même à anéantir la foi en ses institutions constitutionnelles et juridiques.

L’île d’Al-Warraq est l’une des plus grandes îles du Nil en Égypte ; elle compte plus de 90 000 habitants. Depuis 2017, l’État mène des affrontements juridiques et populaires avec ses habitants dans le cadre d’un plan visant à transformer l’île en zone d’investissement, au sein des projets de « développement de la façade du Nil », ce que rejettent de nombreux habitants attachés à leur droit au logement et à la propriété de leurs terres. Il convient de noter que le Conseil d’État avait rendu des décisions de justice en faveur d’un certain nombre d’habitants de l’île, mais que la crise reste au point mort, en l’absence, selon les habitants, de solutions consensuelles, et face à la poursuite d’une politique du fait accompli imposée par la force sécuritaire.

 

L’approche sécuritaire fabrique une bombe à retardement

Talaat Khalil, coordinateur général du Mouvement civil démocratique et membre du conseil présidentiel du Parti des conservateurs, affirme que le traitement brutal des habitants dans le but de les expulser de force de leurs maisons est totalement inacceptable, soulignant que le gouvernement fait pression sur eux par tous les moyens possibles, alors que des questions liées notamment à leur droit de construire leurs maisons sont ignorées.

Khalil ajoute, dans un entretien avec Zawia3 : « Le gouvernement a commencé depuis longtemps à recourir à cette méthode brutale avec les habitants de l’île d’Al-Warraq, et l’escalade d’aujourd’hui est un comportement injustifié de la part du gouvernement et des forces de sécurité. Ce type de traitement ne peut mener qu’à des résultats négatifs et n’apportera aucune solution efficace. Nous sommes contre toute forme de violence à l’encontre des citoyens, et il est nécessaire que le gouvernement traite ce dossier différemment et cherche des solutions radicales à cette crise. »

Il poursuit : « Le gouvernement s’appuie sur la force face aux citoyens, ce qui risque d’accroître les frictions et les blessés parmi les citoyens. Nous mettons en garde contre la répétition de ces pratiques et soulignons la nécessité de trouver des solutions efficaces au problème des habitants de l’île d’Al-Warraq en particulier. La pression continue exercée sur les citoyens par des méthodes illégales et inhumaines ne mènera qu’à des conséquences négatives et funestes. »

Yasser Saad nous déclare que la poursuite de cette approche risque de pousser les citoyens à chercher d’autres formes de résistance et de défense de leurs droits, et pourrait conduire à des crises sociales plus profondes, d’autant qu’une large partie des habitants ont le sentiment que ce qui se passe est un crime caractérisé qui exige des comptes, non seulement au niveau exécutif local, mais au niveau de la plus haute responsabilité politique, à commencer par le président de la République, en passant par le gouverneur de Gizeh, jusqu’aux présidents des organismes concernés par le dossier du développement.

Il ajoute : « Ce qui se passe à Al-Warraq est une véritable bataille sur le terrain, et la société civile, dans toutes ses composantes et institutions, doit comprendre qu’il s’agit d’un moment décisif qui appelle le plus haut degré de solidarité. Nous sommes face à des violations qui exigent une action urgente, que ce soit par le soutien juridique, la pression médiatique ou le recours aux institutions internationales pour mettre fin à ces politiques arbitraires. »

Il poursuit : « Les habitants d’Al-Warraq se battent pour survivre, mais ils sont peu nombreux face à une machine gigantesque. Le Conseil des familles, malgré son courage, ne peut pas faire face seul, d’autant que certains de ses membres, liés à l’État par des intérêts, s’en sont détachés. C’est pourquoi tous ceux qui croient en la justice sociale, au droit au logement et à une vie digne doivent soutenir Al-Warraq et ses habitants par tous les moyens possibles. » Saad estime qu’Al-Warraq est exposée à un sort extrêmement grave si le silence persiste, et déclare : « J’espère qu’elle remportera cette bataille inégale, mais cela nécessite une mobilisation immédiate de tous les acteurs des droits humains et de la société. »

Quelles sont les racines de la crise ?

L’île d’Al-Warraq s’étend sur une superficie d’environ 1 400 feddans (près de 590 hectares) et se situe entre les quartiers d’Imbaba et de Choubra el-Kheima ; sa population atteint environ 90 000 habitants selon des estimations non officielles. Les habitants se répartissent en familles élargies qui ont hérité des terres depuis de longues décennies, et la plupart travaillent dans l’agriculture ou dans des activités liées au transport fluvial et au petit commerce. L’île ne suscitait pas un grand intérêt de la part du gouvernement jusqu’aux deux dernières décennies, lorsque des plans ont été lancés pour transformer les îles du Nil en zones d’attraction des investissements.

Les racines de la crise remontent à 1998, lorsqu’une décision a classé l’île d’Al-Warraq comme réserve naturelle, ce qui a fait naître chez les habitants des soupçons quant à l’intention du gouvernement d’évacuer l’île. Par la suite, une autre décision du Premier ministre, en 2001, a soumis l’île à la loi sur les biens de l’État ; c’est depuis lors que les litiges judiciaires entre les habitants et l’État ont commencé. En 2017, la crise s’est aggravée lorsque les forces de sécurité ont tenté d’exécuter des arrêtés de démolition fondés sur l’idée que les terres appartenaient à l’État. Mais cette tentative s’est heurtée à une large résistance populaire, au cours de laquelle l’un des habitants a succombé à ses blessures.

Depuis lors, Al-Warraq est placée sous une surveillance sécuritaire renforcée, et les tentatives d’évacuation progressive se sont accélérées : des arrêtés de démolition ont été pris, des services publics ont été interrompus et l’entrée des matériaux de construction sur l’île a été restreinte. Dans le même temps, des cartes de projets de développement sont apparues, présentant l’île comme le site d’une ville d’investissement baptisée « Horus », ce qui a confirmé les soupçons des habitants selon lesquels l’objectif final est de transformer l’île en projet immobilier de luxe.

En 2002, les habitants ont obtenu une décision de justice en leur faveur reconnaissant leur propriété des terres de l’île. En 2010, le gouvernement a annoncé le tracé des limites administratives de 5 gouvernorats, dont celui de Gizeh, auquel appartient Al-Warraq, et a élaboré un plan de développement de l’île, avant que la situation ne se calme sur l’île pendant quelques années après la chute du régime de l’ancien président Hosni Moubarak (1981-2011).

Le gouvernement fonde sa position sur le fait que la plupart des terres de l’île relèvent des biens de l’État et que les habitants ne disposent pas de titres de propriété légaux suffisants ; mais en réalité, de nombreux habitants possèdent des contrats de vente et d’achat authentifiés depuis les années 1940, et certains détiennent des actes coutumiers et des contrats enregistrés, ce qui crée un problème juridique complexe quant à la nature de la propriété.

En face, les autorités s’appuient sur la loi n° 7 de 1991 relative au domaine privé de l’État et sur la loi n° 144 de 2017 relative à la régularisation de l’occupation des terres (taqnin wad’ al-yad). Selon des observateurs, ces lois constituent une base pour l’expulsion forcée si les habitants ne régularisent pas leur situation conformément aux procédures de l’État ; mais les habitants estiment que ces lois n’ont pas tenu compte de la spécificité de l’île, lieu de résidence permanent de familles qui y sont profondément enracinées.

 


Les projets gouvernementaux proposés

Selon des cartes publiées par l’Autorité d’ingénierie des forces armées, le projet de développement de l’île d’Al-Warraq comprend la création d’une grande zone d’investissement baptisée « ville d’Horus », comprenant des tours résidentielles, des hôtels et un quartier d’affaires. Le gouvernement a annoncé que ces projets créeraient des emplois et généreraient des revenus d’investissement pour l’État, mais il n’a pas précisé en détail les plans de relogement des habitants d’origine. Selon ce qu’a publié le Service d’information de l’État (SIS), qui dépend du gouvernement égyptien, le projet vise à transformer l’île en centre commercial mondial d’une superficie de 1 516 feddans, pour un coût total de 17,5 milliards de livres. Le plan prévoit la création de 8 zones d’investissement : une zone commerciale, une zone de logements haut de gamme, un parc central, des espaces verts, des marinas touristiques, une façade fluviale touristique, une zone culturelle et une corniche touristique.

En 2018, la tutelle du dossier de l’île a été transférée à l’Autorité des nouvelles communautés urbaines (NUCA), qui a commencé à acheter les terres des habitants à des prix allant de 6 000 à 12 000 livres le mètre carré. Auparavant, l’Autorité d’ingénierie avait achevé la construction d’une corniche sur la rive ouest de l’île. Ces mesures montrent que l’État s’oriente vers un développement global de l’île, sans plan clair pour y associer ses habitants.

Depuis juillet 2017, les habitants organisent des manifestations ponctuelles sur l’île pour réclamer leur droit de rester et de vivre en sécurité. Des comités populaires se sont formés pour défendre l’île, le mot-dièse #AlWarraq_mesh_lel_bei (« Al-Warraq n’est pas à vendre ») a été lancé sur les réseaux sociaux, et les habitants ont refusé de quitter leurs maisons ou d’accepter les indemnisations proposées, qu’ils jugent inférieures à la valeur réelle de la terre et de l’emplacement.

En septembre 2024, les forces de sécurité ont interdit l’entrée des matériaux de construction sur l’île par les bacs, ce qui a provoqué un important engorgement et une vive tension populaire. Des organisations de défense des droits humains, comme la Commission égyptienne pour les droits et les libertés (ECRF), ont recensé plusieurs violations à l’encontre des habitants de l’île, dont des arrestations arbitraires et un usage excessif de la force.

Du côté officiel, le gouverneur de Gizeh et des responsables du ministère du Logement ont affirmé que le projet de développement de l’île d’Al-Warraq s’inscrit dans le cadre d’un plan national de développement des îles du Nil ; le gouvernement a déclaré s’engager à fournir des logements de remplacement et des indemnisations équitables, et ne pas viser le déplacement forcé. Mais le manque de transparence sur les détails des indemnisations et la non-association des habitants à la prise de décision accentuent les tensions.

Le Conseil des ministres a également publié un communiqué en novembre 2024, dans lequel il affirme que « l’État ne confisque les biens de personne, mais applique la loi aux contrevenants ». Des organisations de défense des droits humains locales et internationales, comme l’Institut du Caire pour les études des droits de l’homme (CIHRS), ont toutefois mis en doute le respect par l’État des normes internationales en matière de déplacement volontaire.

 

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