Intérêts entremêlés : les clubs sportifs égyptiens, arène des luttes politiques

Dans 16 clubs sportifs égyptiens, des responsables politiques occupent des postes de direction influents, dont 27 personnalités politiques, ce qui traduit une forte imbrication entre influence politique et gestion du sport. Le parti « Mostaqbal Watan » (« Avenir de la nation ») joue un rôle central dans cette imbrication, puisqu’il représente une grande partie de ces personnalités.

Asmaa Hasnen

Le 24 novembre dernier, le Sénat égyptien a approuvé la levée de l’immunité du parlementaire Ahmed Diab, sur fond d’accusations liées à la mort du footballeur Ahmed Refaat. La décision est intervenue après de longues discussions au sein de la Chambre sur les circonstances de l’affaire, qui a suscité une vive controverse dans les milieux sportifs et politiques.

L’affaire du joueur Ahmed Refaat n’était pas la première à être associée aux noms de responsables politiques en Égypte : les coulisses des terrains des clubs sportifs recèlent des histoires aux dimensions plus profondes et des conflits que le public ne voit pas forcément. Ce fut le cas du regretté footballeur Ahmed Refaat, entré dans une crise qui a touché ses sentiments et sa relation avec son club, jusqu’à culminer dans une confrontation inégale avec le parlementaire Ahmed Diab, ancien président du club « Modern Sport ».

Ahmed Refaat, qui a vécu en s’efforçant de prouver son talent et son dévouement, a subi des pressions exceptionnelles venues de responsables qui ont moins de lien avec le sport qu’ils ne sont les instruments d’intérêts personnels et d’une influence politique. La relation entre Ahmed Refaat et le président de son club a mis au jour certaines des crises que vivent les joueurs dans les clubs sportifs.

L’histoire d’Ahmed Refaat soulève de grandes questions sur la situation des clubs égyptiens et met en lumière l’impact négatif des ingérences des responsables politiques dans le domaine sportif. Ces ingérences entravent-elles la carrière des joueurs, les poussant vers des recoins sombres qui laissent de lourdes séquelles psychologiques et professionnelles ? Les intérêts politiques s’entremêlent-ils avec des décisions qui affectent négativement les clubs et le paysage sportif ? Et quels sont les effets négatifs potentiels de cette imbrication ?

Pour cette enquête, nous nous sommes appuyés sur l’analyse d’échantillons de conseils d’administration de clubs sportifs en Égypte, afin de mettre en lumière les faits et de révéler le nombre de responsables politiques qui occupent des postes de direction, ainsi que l’ampleur de leur influence sur le paysage sportif.

L’enquête a porté sur l’analyse des données de 107 membres des conseils d’administration de 16 clubs sportifs, dont des clubs de premier plan tels que : Al Ahly, Zamalek, Al Masry, Al Ittihad d’Alexandrie, Ismaily, Gezira, le Club de tir (Shooting Club), Arab Contractors, Smouha, Ceramica Cleopatra, Misr Lel Makkasa, Modern Sport, El Nady, Heliopolis, Tersana et Gezirat El Ward à Mansourah.

L’enquête s’est attachée à examiner le rôle que jouent les responsables politiques dans les clubs sportifs, les conséquences que peut entraîner cette imbrication entre politique et sport, et son effet sur la nature des décisions et des trajectoires sportives.

Responsables politiques dans les conseils d’administration des clubs sportifs

Nous avons recensé 27 personnalités politiques réparties dans les conseils d’administration de plusieurs clubs sportifs en Égypte, où elles occupent des postes de direction de premier plan.

Al Ittihad d’Alexandrie arrive en tête de la liste avec quatre responsables politiques dans sa direction, au premier rang desquels Mohamed Mosilhy, président du club, aux côtés des membres du conseil d’administration Ibrahim Chaabane, Mohamed Salama et Ismaïl Mohamed, tous membres du parti Mostaqbal Watan (« Avenir de la nation »).

À la deuxième place, Al Ahly et Al Masry sont à égalité, avec trois responsables politiques chacun. Al Ahly compte le vice-président défunt El-Amry Farouk, dont le poste n’a pas encore été pourvu, le député Mohamed El-Garhy et l’ancien joueur Hossam Ghaly, en tant que membres de la Chambre des représentants. Quant à Al Masry, il compte son président, Kamel Abou Ali, connu pour être l’un des bailleurs de fonds du parti Mostaqbal Watan depuis sa fondation, ainsi qu’El-Hosseiny Abou Qamar, ancien parlementaire et vice-président du club, et Emad El-Bersha, vice-président de la commission du logement de la Chambre.

D’autres clubs comptent eux aussi des personnalités politiques de premier plan. Le club d’Ismaily compte Farag Amer, ancien parlementaire et vice-président du club, tandis que Zamalek compte Hossam El-Mandouh, trésorier et membre de la Chambre des représentants. Quant au Club de tir (Shooting Club), il est présidé par l’ancien ministre du Pétrole Abdallah Ghorab, et compte également Heba Mamdouh, membre du conseil d’administration et secrétaire chargée des femmes au sein du parti Mostaqbal Watan.

Au club Smouha d’Alexandrie, la présidence revient au député Farag Amer, tandis qu’Omar Khamis El-Ghoneimy, ancien secrétaire du parti Mostaqbal Watan à Alexandrie, y occupe un poste de direction. Au club El Nady, le député Mohamed Mostafa El-Sallab préside le conseil d’administration, avec Sherif El-Sherbiny, actuel ministre du Logement, comme membre du conseil. Le club Heliopolis est présidé par le député Amr El-Sonbaty, du parti Mostaqbal Watan, et Karim Salem, ancien parlementaire, y occupe le poste de trésorier.

Le club Ceramica Cleopatra se distingue par la présidence de Tarek Abou El-Enein, fils de l’homme d’affaires, député et vice-président de la Chambre des représentants Mohamed Abou El-Enein, qui possède le club et préside son conseil d’administration. Quant au club Misr Lel Makkasa, il est présidé par Walid Howeidy, membre du Sénat.

Au club de Gezira, la députée Nevine El-Taheri siège au conseil d’administration, tandis que le club de Tersana est présidé par le député Tarek Saeed Hassanein. Au club de Gezirat El Ward, Tarek Abdel Hady occupe le poste de président. Malgré la controverse autour du club Modern Sport après le départ du parlementaire Ahmed Diab, sa présidence a été reprise par le parlementaire Walid Daabes, membre du Sénat, avec son fils, le docteur Tousson Daabes, comme vice-président.

Cette cartographie révèle le rôle prépondérant du parti Mostaqbal Watan dans la mainmise sur les directions des clubs sportifs, y compris la fondation du club Future FC, qui a perdu avec le temps son lien initial avec le parti. Ces dynamiques reflètent la forte imbrication entre politique et sport et son influence sur les décisions des clubs.

Membres du parti Mostaqbal Watan dans les clubs sportifs

 

 

Contournement de la loi et poids de l’influence

Bien que la Constitution égyptienne, dans son article 103, impose au membre de la Chambre des représentants de se consacrer entièrement aux missions de son mandat, certains députés occupent encore des postes de direction dans des clubs sportifs, ce qui soulève des questions sur leur respect des lois qui interdisent le cumul des fonctions et la réalisation de gains matériels. L’article 8 de la loi sur la Chambre des représentants prévoit « l’interdiction de cumuler la qualité de membre de la Chambre avec toute autre fonction procurant des gains matériels ou permettant l’exploitation de l’influence » ; par conséquent, il est interdit aux députés d’occuper des postes extérieurs, que ce soit dans le secteur public ou dans le secteur privé, y compris dans les clubs sportifs.

Dans le même ordre d’idées, Talal Abdel Latif, expert en réglementation sportive, explique à Zawia3 que l’article 103 de la Constitution impose au député de se consacrer pleinement à son mandat. Il s’interroge sur la portée de cet article quant à l’entrée des responsables politiques dans le domaine du sport, soulignant que les règlements, même s’ils ne sont pas absolus comme les textes religieux, obéissent à une certaine logique.

Il explique que la loi de 2017 interdit de mêler politique et religion dans les clubs, bien que cette loi n’ait pas encore été appliquée, rappelant que la confrérie des Frères musulmans avait exploité les centres de jeunesse pour attirer des jeunes dans ses rangs ; mais après son départ, de nouvelles stratégies ont vu le jour, reposant sur la présence de députés dans les conseils d’administration des clubs pour attirer des électeurs.

Abdel Latif insiste également sur la nécessité d’interdire aux juges d’occuper des postes dans les directions des clubs, comme c’est le cas pour les responsables politiques, affirmant qu’il existe un ancien projet de loi visant à empêcher les juges de siéger dans les conseils des clubs, qui, bien qu’approuvé par le Parlement, n’a toujours pas été appliqué. Il ajoute que l’application de cette loi est nécessaire pour assurer l’équilibre et prévenir les conflits d’intérêts.

Il propose de fixer des critères stricts pour la sélection des membres des conseils d’administration des clubs, soulignant que la personne qui occupe de tels postes doit être un sportif qualifié, et appelle à tirer parti de l’existence des facultés d’éducation physique en Égypte pour former de jeunes cadres capables de gérer les clubs.

Dans notre enquête fondée sur les données, le constat ne s’est pas limité à la présence de responsables politiques : il est également apparu que des présidents et des membres de conseils d’administration de sociétés privées propriétaires de clubs sportifs occupent des postes de direction au sein de ces clubs, ce qui ouvre la porte aux conflits d’intérêts. Par exemple, Mohamed Mohsen Salah, président du conseil d’administration de la société Arab Contractors (Al-Moqawloun al-Arab), occupe le poste de président du club Arab Contractors, alors que les membres du conseil d’administration du club sont également membres du conseil d’administration de la société, ce qui constitue une violation des objectifs initiaux de ces clubs.

Membres du conseil d’administration du club Arab Contractors
Ils occupent les mêmes postes au sein de la société

Nom Poste au club Poste au sein de la société
Mohamed Mohsen Salah Président du club Président du conseil d’administration
Mohamed Abdel Karim Vice-président Membre du conseil d’administration
Ansy El-Bishouty Trésorier Vice-président du conseil d’administration
Imam Afifi Membre du conseil Membre du conseil d’administration
Roshdy Taher Membre du conseil Membre du conseil d’administration
Hossam Imam Membre du conseil Membre du conseil d’administration
Tarek Saqr Membre du conseil Membre du conseil d’administration
Hossam Abdel Dayem Membre du conseil Membre du conseil d’administration
Yousry El-Bagoury Directeur exécutif Membre du conseil d’administration

Source : données compilées par la journaliste

 

 

Conflits d’intérêts dans les clubs

L’homme politique et ancien parlementaire Gamal Zahran nous explique que la présence de ministres, d’anciens généraux et de fonctionnaires dans les conseils d’administration des clubs constitue un conflit d’intérêts manifeste et nuit à l’intégrité du travail gouvernemental et parlementaire. Il appelle à prendre des mesures fermes pour garantir que les fonctions ne soient pas exploitées à des fins personnelles, dans le respect des règles de transparence et d’intégrité, citant l’exemple des membres du conseil d’administration de la société Arab Contractors qui occupent des postes au sein du club, ainsi que de certains anciens ministres et généraux.

Commentant la présence du parti « Mostaqbal Watan » sur la scène sportive, il déclare : « Il n’est pas concevable que le chef d’un parti soit également président du Sénat », relevant que le président américain démissionne de toute fonction partisane lorsqu’il accède à la présidence afin de garantir la séparation des pouvoirs, et soulignant que le Parlement a besoin d’une protection constitutionnelle pour que ses membres puissent se consacrer à leurs missions parlementaires, à l’abri de toute ingérence gouvernementale.

Il ajoute : « Le Parlement doit être en mesure de contrôler le gouvernement et de lui demander des comptes en toute transparence, et non devenir le protecteur de ses intérêts. La relation entre le gouvernement et le Parlement doit reposer sur la reddition de comptes, et non sur la corruption et la dissimulation des abus. » Il précise que les partis politiques comme « Mostaqbal Watan » devraient se concentrer sur la défense des intérêts du peuple et sur l’obligation pour le gouvernement de rendre des comptes, au lieu de s’engager dans des activités économiques susceptibles de les exposer à la corruption, tout en assurant la transparence de leurs ressources financières. Il ajoute : « L’activité commerciale n’est pas permise aux responsables politiques, car elle ouvre la porte à la corruption, et les responsables doivent se consacrer à leurs missions politiques pour garantir l’intégrité. »

Il souligne que « se consacrer pleinement à l’action politique est le fondement d’une démocratie saine, et les responsables politiques doivent être des modèles d’intégrité et de service au peuple, sans s’exposer à des soupçons de conflits d’intérêts ».

En conclusion de cette enquête, il apparaît que ce n’est pas la première fois que la présence de responsables politiques, en particulier de membres de la Chambre des représentants, au sein des clubs suscite la controverse : en 2018, de vifs différends ont éclaté au sujet de cette imbrication, et la question n’a toujours pas été tranchée, ce qui révèle l’enchevêtrement des intérêts et la difficulté de séparer les responsables politiques des terrains. Par ailleurs, certains responsables politiques et leurs proches ont été impliqués dans des affaires controversées, dont la plus marquante est l’incident impliquant le fils du président du club de Tersana, Mohamed Tarek Saeed Hassanein, membre du conseil d’administration du club, accusé d’avoir agressé une célèbre présentatrice de télévision, ce qui a conduit le parquet à le convoquer pour l’interroger. Cela reflète une image d’abus d’influence et de conflits d’intérêts dans le domaine sportif.

Ajoutez Zawia3 à vos sources préférées sur Google

Search