L’industrie du divertissement est l’une des principales sources de revenus de l’Égypte ; elle désigne les secteurs qui fournissent des services de loisirs et de divertissement aux citoyens, comme le tourisme, les médias, la culture, le sport et l’art. Selon les données officielles, les recettes de l’industrie du divertissement en Égypte se sont élevées en 2023 à environ 14,7 milliards de dollars, dont la part du lion revient au tourisme, avec des recettes d’environ 13,2 milliards de dollars, tandis que les recettes du cinéma ont atteint environ 785 millions de livres, soit 26 millions de dollars, ce qui a représenté un bond qualitatif dans le volume des recettes du cinéma en Égypte au cours des dix dernières années.
Cette industrie n’a pas continué à dégager de bons bénéfices, en particulier après la dégradation de la situation économique et la crise de la guerre de Gaza, dont les répercussions se poursuivent depuis octobre dernier : les attaques du groupe des Houthis contre des navires en mer Rouge ont affecté le commerce et le trafic maritime dans le canal de Suez, et la hausse du taux de change du dollar face à la livre égyptienne a entraîné une hausse des prix des biens et des services, y compris ceux de loisirs, ce qui a provoqué une véritable crise dans l’industrie du divertissement en Égypte, le divertissement ne figurant plus parmi les priorités du citoyen, désormais préoccupé par la nécessité de gagner son pain quotidien. En témoignent les recettes du cinéma au cours du premier tiers de l’année 2024, qui n’ont pas dépassé 222 millions de livres, tandis que le tourisme a réalisé au premier trimestre de l’année des recettes d’environ 6,6 milliards de dollars.
Selon des indicateurs et des données récentes, les crises à répétition ont entraîné une hausse du coût de ces services, ce qui a conduit des citoyens à s’en détourner en raison des difficultés financières qui les ont frappés. Cela a engendré des risques pour l’économie égyptienne et menace ceux qui travaillent dans ces secteurs, en raison de la baisse de leurs recettes.
La crise apparaît plus nettement dans la production et la distribution des journaux, ou dans l’écriture, l’édition et la diffusion des livres, selon Hisham Younes, membre du conseil du Syndicat des journalistes, dans ses déclarations à Zawia3, qui estime que la crise de la presse écrite en particulier a plusieurs causes, parmi lesquelles la perte du contenu recherché, qui a détourné le citoyen des journaux ; de plus, le métier de journaliste dépend entièrement des fournitures d’écriture, encres et papier, dont la première source est l’importation, ce qui explique l’aggravation de la situation après la hausse du dollar, à la suite des crises économiques successives, jusqu’à la crise de Gaza.
Selon l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS), on observe une baisse de la publication des journaux imprimés : d’après les données de cet organisme gouvernemental, le nombre de journaux en Égypte est passé de 142 en 2010 à 67 en 2019. En 2019, Le Caire était le gouvernorat qui comptait le plus de journaux imprimés en activité, avec 34 titres, suivi de Gizeh avec 17 titres, puis de Sohag avec quatre journaux et de Charqiya avec trois journaux.
Le membre du conseil du Syndicat des journalistes égyptiens ajoute que tous ces facteurs ont aggravé la situation de l’industrie de la presse par rapport à ce qu’elle était auparavant, soulignant leur effet sur les autres domaines de la culture, comme l’Opéra du Caire, les lieux culturels en Égypte, les musées et les sites touristiques, dont le nombre de visiteurs a baissé.
Selon la CAPMAS, le nombre de visiteurs des musées et des lieux culturels a baissé au premier trimestre de l’année en cours, pour devenir bien inférieur à celui de 2023, qui avait dépassé 3 225 000 visiteurs depuis le début de l’année, sans parler du volet du divertissement social, à savoir les cinémas, le théâtre, la télévision, le sport et la musique, les restaurants et les cafés, les jardins publics, les parcs d’attractions, les lieux de sortie nocturne et autres, qui ont eux aussi connu une forte baisse de leurs bénéfices.
Le critique de cinéma Essam Zakaria, directeur du Festival international du film du Caire pour l’édition qui s’ouvre en novembre prochain, affirme que le revenu national égyptien et le niveau de reprise économique en général contribuent à l’essor du marché de l’industrie égyptienne du divertissement ; mais en période de difficultés économiques, le public est occupé à s’assurer des sources de revenus au quotidien, et ne dispose ni d’excédent financier ni de temps pour regarder des œuvres artistiques et culturelles.
Le directeur du Festival international du film du Caire ajoute, dans ses déclarations à Zawia3, que l’être humain a par nature besoin de divertissement en permanence, en particulier dans une conjoncture économique difficile, et surtout celui qui souffre du chômage, parce qu’il a du temps libre, contrairement à celui qui occupe un emploi. Il souligne que les moyens de divertissement en Égypte sont devenus extrêmement nombreux, gratuits ou payants, et que parmi les raisons pour lesquelles le public se détourne des représentations théâtrales et de certaines œuvres artistiques figure l’existence d’autres options désormais disponibles : par le passé, les choix et les moyens étaient très limités ; avec le progrès technologique et l’apparition de la télévision, celle-ci est devenue une concurrente du cinéma et du théâtre, et les cinéastes se sont efforcés de rivaliser, par exemple par la taille de l’écran et l’ampleur de la production ; le cinéma est toujours en concurrence avec les autres moyens.
Zakaria explique qu’il est difficile que les moyens de divertissement disparaissent, quels que soient les nouveaux changements, ajoutant : « Nous avons le théâtre, qui est une expérience vivante et constitue le plus ancien moyen de divertissement ; d’autres moyens de divertissement sont apparus par la suite, comme le cinéma, la télévision et d’autres, mais il est toujours là, et il se distingue par la présence des acteurs eux-mêmes devant le public, à notre époque virtuelle dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Cette particularité a contribué au recul du rôle du cinéma et à l’attachement du public au théâtre ». Il prévoit une hausse de la fréquentation des théâtres dans les années à venir, mais il évoque le recul de leurs recettes en Égypte ces derniers temps (les recettes d’une soirée de représentation d’une pièce dans le théâtre commercial n’ont pas dépassé la barre des 120 000 livres jusqu’en 2018), et l’attribue à l’état de dépression qui a frappé une partie du public en raison des événements successifs ou des crises économiques.
Le critique de cinéma affirme que le niveau du divertissement en Égypte a été affecté par les crises économiques et par la guerre de Gaza, qui a changé l’humeur générale, avec pour résultat une baisse continue qui a conduit les professionnels du théâtre et de la fiction télévisée à partir hors d’Égypte pour compenser les bénéfices perdus, par exemple en travaillant au festival de Riyad, en Arabie saoudite. Il souligne que la production anarchique a contribué à la dégradation de l’industrie du divertissement en Égypte, d’autant que le pays connaît un recul des sociétés et des institutions chargées de réaliser des études scientifiques, économiques et créatives sur le marché du divertissement, du cinéma, du théâtre et de la culture.
Zakaria poursuit : « Il aurait été possible de tirer parti des événements de Gaza en proposant des spectacles palestiniens qui débattent de la cause et la présentent ; nous avons connu, lors d’événements passés, des expériences qui ont rencontré une large affluence. Il faut donc étudier le marché pour présenter l’idée au bon moment et dans les bonnes conditions, et c’est ce qui manque à l’Égypte ».
De son côté, Magdy Saber, danseur de ballet égyptien et ancien président de l’Opéra du Caire, affirme que l’industrie du divertissement en Égypte a été affectée par la crise économique, mais qu’il existe d’autres solutions. Il souligne la corrélation positive entre la reprise de l’économie du pays et celle du divertissement, expliquant que le divertissement ne se limite pas aux parcs d’attractions et aux différents musées archéologiques, mais englobe la culture, les journaux, les livres et d’autres domaines.
Il fait remarquer que le pouvoir égyptien n’a pas manqué de soutenir l’Opéra du Caire dans toutes ses activités, en particulier pendant la pandémie de Covid-19 ; il y a pourtant eu une désaffection du public, malgré la grande qualité des différents spectacles, alors qu’en revanche des spectacles moins créatifs ont obtenu de larges recettes, ce qui témoigne, selon lui, de la diversité du goût général des Égyptiens.
L’ancien président de l’Opéra indique que le prix des billets des concerts est peut-être l’une des raisons de cette désaffection ; mais il existe malgré cela des citoyens qui préfèrent assister à des spectacles et des concerts dont le billet coûte environ trois mille livres, et ne vont pas voir des spectacles qui coûtent 50 livres.
Confirmant les propos de Saber sur la hausse du prix des billets des concerts de l’Opéra, une étude détaillée a révélé une augmentation notable du coût des concerts du compositeur Omar Khairat : alors que le prix des billets de ses concerts variait en 2022 entre 460 et 960 livres, les prix ont augmenté en 2024 pour commencer à 1 010 livres et atteindre 1 710 livres. Cette hausse notable des prix a poussé beaucoup de gens à reconsidérer leur présence aux concerts de l’Opéra, ce qui a entraîné une baisse de la fréquentation des concerts de Khairat et poussé le public à chercher des alternatives moins coûteuses.
S’agissant des cafés et du lien entre l’état psychologique et le divertissement, l’économiste Medhat Nafea affirme que l’indicateur des bénéfices des moyens de divertissement n’est pas entièrement lié à la crise économique, mais qu’il dépend de la bonne gestion des institutions qui les exploitent. Il souligne que la réalisation de bénéfices est liée à deux volets : le premier, comportemental, relève du public, notamment en temps de crise, et de son état psychologique ; le second est lié au progrès technologique, à travers les réseaux sociaux. Il existe en outre un autre effet, lié à l’évolution de la situation économique et au fait que le public est accaparé par le travail pour s’adapter à cette évolution.
Il ajoute, dans ses déclarations à Zawia3, que le contenu de l’œuvre artistique ou culturelle est un facteur important pour attirer le public, ce qui exige une bonne étude et des sondages d’opinion. Il attribue le recul de la presse écrite à la hausse de son prix, parallèlement à la conjoncture économique difficile, ainsi qu’à l’existence d’autres options permettant aux lecteurs d’obtenir l’information au moindre coût sur plusieurs plateformes électroniques, au moyen du téléphone portable.
L’économiste indique que la fréquentation des cafés et des restaurants par les citoyens est liée au chômage : selon une théorie, plus le taux de chômage augmente, plus les citoyens fréquentent les cafés. Cette théorie n’est pas exacte, estime-t-il ; il s’agit plutôt d’une culture propre aux citoyens, qui leur permet d’éprouver le sentiment de vivre. Il ajoute que, malgré la fermeture d’un nombre non négligeable de cafés en Égypte, leur culture reste toujours présente chez les citoyens, et leur fréquentation se maintient malgré la hausse du taux de chômage.
De 2021 au deuxième trimestre de 2024, l’Égypte a connu des fluctuations de son taux de chômage : les événements du 7 octobre ont contribué à la fermeture de nombreux commerces et au licenciement de travailleurs, et ont accru la pression sur le marché du travail ; de même, la décision du gouvernement de relever le salaire minimum, si elle visait à améliorer les conditions de vie des travailleurs, a alourdi les charges de certaines entreprises, ce qui les a poussées à réduire leurs effectifs. Ces faits contredisent pourtant les données officielles publiées par la CAPMAS, qui ont montré une baisse continue du taux de chômage : le taux de chômage s’est établi à 7,4 % en 2021, puis est tombé à 7,2 % en 2022 et à 7 % en 2023 ; au premier trimestre 2024, il était de 6,7 %, avant de baisser à 6,5 % au deuxième trimestre. Cette contradiction entre la réalité vécue et les données officielles soulève des questions sur l’exactitude de ces données et leur mode de calcul.
Les maisons d’édition face aux difficultés
L’écrivain et éditeur Hussein Osman, propriétaire de la maison d’édition et de distribution Resha, déclare à Zawia3 : « Nous ne pouvons pas lier le recul des recettes et des ventes de livres à la guerre de Gaza en particulier, car ce recul a commencé il y a environ un an et demi, en raison des défis économiques, à savoir la variation du cours de la livre et la hausse du dollar ; et comme l’impression des livres et des romans repose sur le papier et les encres, que nous importons de l’étranger en devises fortes, leurs prix sont ceux qui dominent le marché de l’édition et de l’impression en Égypte, ce qui a affaibli la demande ; le public s’est tourné vers l’achat de livres au moyen de différentes applications électroniques, à moindre coût : le prix d’un mois d’abonnement aux sites qui permettent à l’abonné de lire un certain nombre de livres équivaut au prix d’un seul livre papier ».
Il explique que la crise économique n’a pas affecté la demande de livres électroniques au début de la crise, mais que les propriétaires des plateformes ont ensuite relevé le prix des abonnements, ce qui a fortement pesé sur la demande ; la crise économique a donc un effet important sur la désaffection pour l’achat de livres, qui a commencé par les livres papier et s’est étendue aux livres électroniques. Il souligne que le revenu ne couvre pas le coût d’impression du livre, ce qui a pesé sur le nombre d’exemplaires imprimés, désormais limité.
Des millions d’Égyptiens (qu’il s’agisse d’emplois formels directs ou indirects) travaillent dans les secteurs de l’industrie du divertissement, mais ils font face à des défis croissants depuis que ces secteurs ont été touchés par la situation économique et par les événements et les dangers qui menacent Le Caire et les pays voisins ; ils s’interrogent sur un moyen de sauvetage rapide qui garantisse leurs droits économiques et leur évite de perdre leur emploi.
À lire aussi :
