Gustave Roussy en Égypte après la privatisation : moins de médicaments, davantage de souffrance

À l’ancien hôpital Harmal, des familles dénoncent des pénuries de médicaments et une dégradation des soins après la privatisation.
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Aya Yasser

Il y a un mois à peine, Yassine Nabil, treize ans, gardait l’espoir de guérir de sa leucémie, un cancer du sang. Son état s’était amélioré et stabilisé. Il apportait ses manuels scolaires dans le service d’hospitalisation situé à l’étage de l’hôpital pour enfants Harmal, pour continuer à étudier et conserver ses excellents résultats : il était premier de son école et du gouvernorat de Damiette. Il n’imaginait pas que sa vie prendrait fin quelques semaines après la privatisation de l’hôpital. Il n’a pas été le seul à connaître ce sort.

En mars dernier, le gouvernement égyptien a transféré la gestion de l’hôpital à Elevate Private Equity, en partenariat avec le centre français de cancérologie Gustave Roussy International, dans le cadre de la loi sur les concessions de services publics. Après ce transfert, l’hôpital a radicalement changé : l’ancienne équipe infirmière a été licenciée et remplacée par du personnel non formé ; la plupart des médecins sont partis ; l’établissement a cessé d’accueillir de nouveaux enfants atteints de cancer, surtout ceux couverts par l’assurance maladie ; et des problèmes de disponibilité des médicaments et de mauvais traitements sont apparus. Dans ce chaos, l’état de Yassine s’est dégradé, selon sa tante maternelle.

La tante de Yassine raconte à Zawia3 : « Depuis le changement de nom de l’hôpital, ils ont négligé son traitement. Son état s’est détérioré et les médicaments n’étaient pas disponibles. Nous lui avons acheté des injections au marché noir pour 600 000 livres, en plus d’autres médicaments payés de notre poche. Nous espérions qu’il guérirait, mais il est mort. Peu après, Yasmine, une petite fille du même service, est décédée à son tour. »

Le drame de Yassine n’est pas un cas isolé. Il s’inscrit dans une série croissante de plaintes de familles d’enfants atteints de cancer depuis le changement de direction. Parmi elles, Rana Adel, un pseudonyme, est la mère d’une petite fille atteinte de leucémie. Depuis deux ans, elle doit voyager du Fayoum au Caire pour faire soigner sa fille au centre Harmal. Mais, dit-elle, tout a basculé après le transfert de sa gestion au centre français Gustave Roussy International : la plupart des médicaments essentiels contre le cancer ont disparu et les complications administratives et bureaucratiques se sont multipliées.

Rana explique avoir obtenu une lettre d’autorisation de prise en charge de l’assurance maladie. Pourtant, les employés de l’hôpital refusent de l’accepter parce qu’elle est établie au nom de « Harmal » et non de « Gustave Roussy ». Lorsqu’elle essaie d’obtenir un nouveau compte rendu médical, le médecin refuse en affirmant ne pas connaître l’enfant, malgré ses explications : le dossier est disponible et il peut le consulter. Il lui demande de revenir le jour prévu pour la dose, alors que l’admission est impossible sans cette lettre.

Elle raconte à Zawia3 : « Il a refusé de m’aider alors que je venais du Fayoum. Il m’a dit : “Je ne la connais pas.” J’ai dû amener ma fille, à jeun depuis la veille au soir, pour son injection dans le dos. Mais nous attendons de longues heures pour terminer les formalités, que la banque du sang ouvre et qu’une salle d’opération soit réservée. Nous restons jusqu’en fin d’après-midi, alors que l’enfant est à jeun et a enduré le voyage dans la chaleur. »

Après de longues difficultés, elle obtient le compte rendu auprès de la consultation de l’hôpital. Elle découvre alors que l’antenne de l’assurance maladie du Fayoum refuse de délivrer la lettre d’autorisation, au motif que l’établissement appartient désormais au secteur privé. On lui demande de s’adresser aux conseils médicaux. Les démarches prennent une semaine entière avant qu’elle reçoive la confirmation que les anciens patients continueront d’être soignés aux frais de l’assurance, tandis que les nouveaux seront refusés.

Elle ajoute : « Nous avons découvert que le personnel infirmier compétent avait été remplacé par des employés de la sécurité et de la cuisine, qui ne savent même pas poser une canule. Nous avons peur pour nos enfants : ces personnes ne sont pas formées. Même les employés du laboratoire sont partis, et les médecins qui suivaient les enfants ne sont plus là. L’attitude à notre égard a changé : on nous traite comme des mendiants. »

Ces plaintes ne concernent pas seulement la famille de Rana. Son récit rejoint celui de Hanaa Saïd, un pseudonyme, mère d’une autre petite fille atteinte de cancer. Elle affirme à Zawia3 que plusieurs enfants sont morts après l’interruption de leur traitement à l’hôpital. Elle précise que la pharmacie de Gustave Roussy ne délivre plus de médicaments pour les soins à domicile, poussant les familles à les chercher dans les pharmacies ou à les acheter au marché noir. Les enfants ne reçoivent plus que la chimiothérapie.

Elle raconte : « Les enfants Amal, Yassine, Marmar, Nour et Yasmine sont morts. Il ne reste maintenant que trois ou quatre enfants dans le service du haut. La petite Asmaa est entrée aux urgences pour recevoir sa dix-neuvième dose, mais la négligence a entraîné une dégradation de son articulation. Elle est toujours hospitalisée dans un mauvais état. »

Elle poursuit : « Ils imposent désormais des démarches extrêmement compliquées. Pour une injection dans le dos, nous sommes obligés de remplir toutes les formalités d’admission, de photocopier les papiers, d’organiser le recours à la banque du sang, de réserver une poche de sang, de payer les frais du bloc opératoire et de faire venir l’anesthésiste. Tout cela alors que l’enfant est à jeun. Ils ont complètement cessé d’admettre les patients à l’hôpital et nous demandent de revenir plus tard. Comment peut-on laisser chez lui un enfant atteint de cancer après une dose de traitement aussi lourde ? »

Nabila Abdel-Rahman, un pseudonyme, mère d’un autre enfant, affirme à Zawia3 que son fils a subi une erreur médicale après la privatisation de l’hôpital. Selon elle, une médecin a demandé au personnel infirmier de lui injecter une dose entière de chimiothérapie, alors que la prescription était de seulement un milligramme à répartir en deux administrations. Sa température est montée à 39 degrés, alors que ses plaquettes étaient à 40 000 et que son taux lié à l’anémie était de sept. Malgré cela, il a subi à ce moment une ponction (prélèvement dans la moelle épinière). Elle ajoute que la même médecin a administré à une autre petite fille une injection dans le dos qui ne lui était pas destinée. L’enfant a eu des convulsions et est restée hospitalisée plus d’une semaine.

Elle ajoute : « Nous supportons des dépenses énormes. J’achetais moi-même les médicaments contre la fièvre. Tout ce dont l’enfant a besoin est écrit sur un papier, et on nous demande de l’apporter de l’extérieur. La fille d’une autre mère est restée trois jours dans le service de soins de jour, sur des chaises qui ne sont pas faites pour dormir. À six heures du matin, un agent de sécurité la mettait dehors sous prétexte qu’elle n’avait pas le droit de rester là. »

Ces témoignages s’inscrivent dans le contexte d’une décision officielle prise par le gouvernement égyptien le 20 mars dernier, accordant la concession de gestion, d’exploitation et de développement de l’hôpital d’oncologie Dar Al-Salam, anciennement connu sous le nom de Harmal, à Elevate Private Equity, en partenariat avec le centre national français de cancérologie Gustave Roussy International. L’établissement est ainsi devenu une antenne officielle du centre français sous le nom de « Gustave Roussy International Égypte », dans le cadre d’un plan gouvernemental de renforcement des partenariats avec le secteur privé dans la santé.

La décision repose sur la loi n° 87 de 2024 régissant l’octroi de concessions de services publics aux établissements de santé, ratifiée par le président Abdel Fattah Al-Sissi le 23 juin 2024. Cette loi organise la création, l’exploitation et le développement des établissements de santé par le système de concession. Elle en exclut les centres et unités de soins primaires, les centres de santé familiale, ainsi que les activités liées au sang et à la collecte du plasma régies par la loi n° 8 de 2021, sauf lorsqu’elles constituent des services complémentaires.

Les décès d’enfants se multiplient

Depuis l’intérieur de l’établissement, l’infirmière Mona Al-Sayed, un pseudonyme, témoigne des changements intervenus dans les soins après la privatisation de Harmal et le transfert de sa gestion à l’institut français Gustave Roussy. Elle explique à Zawia3 qu’en avril et mai, la nouvelle direction a fermé le service de soins cardiaques et transféré les enfants du troisième étage, réservé aux patients diagnostiqués et sous chimiothérapie avec une supervision médicale directe, vers le quatrième, jusque-là consacré aux nouveaux patients non diagnostiqués. Selon Mona, ce service ne dispose ni d’un suivi médical suffisant ni d’équipes médicales permanentes, ce qui accroît le risque d’erreurs de dosage et expose les patients à de graves complications.

Elle ajoute que la direction a remplacé l’ancien service par une unité de soins payants, et que ces changements ont accompagné le licenciement de la plupart des infirmiers et médecins, elle-même comprise.

Mona raconte à Zawia3 : « Les patients transférés au quatrième étage n’ont pas reçu le suivi médical nécessaire. Certains traitements ont été administrés sans vérifier que la dose convenait au patient, en l’absence d’une supervision permanente des médecins. »

Elle poursuit : « Au moins cinq enfants atteints de cancer sont morts durant cette période : Nour Magdy, Amal Yasser, Yassine Nabil, Chahanda Hamdy et Yasmine Ahmed. Certains n’avaient besoin que d’une surveillance médicale attentive, mais l’absence de suivi a provoqué des complications évitables. Yassine, par exemple, avait besoin d’une ponction que l’hôpital a refusé de pratiquer. Sa famille a dû signer une décharge pour le faire sortir sous sa propre responsabilité. Elle a fait venir une ambulance équipée, mais les formalités de sortie ont été bloquées pendant des heures, aggravant son état. La mère de Yasmine m’a aussi dit que les médecins lui avaient annoncé qu’il n’y avait pas de traitement et lui avaient demandé d’emmener sa fille ailleurs. »

Mona indique qu’environ 250 enfants étaient soignés à l’hôpital avant sa privatisation. L’établissement a ensuite cessé d’accepter les nouveaux patients et commencé à faire pression sur les familles pour qu’elles transfèrent leurs enfants à l’hôpital 57357. Le nombre d’enfants venant y recevoir des soins est ainsi tombé à environ 70, tandis que celui des enfants hospitalisés n’était plus que de sept à huit.

Elle affirme : « Avant, nous essayions de procurer les traitements aux enfants, même lorsque leurs familles ne pouvaient pas payer. Aujourd’hui, la nouvelle équipe n’apporte aucune aide, même dans les cas critiques. »

Dans son entretien avec Zawia3, Mona appelle les autorités compétentes à intervenir. Elle souligne que l’absence de soins dans l’établissement affecte directement les chances des enfants de recevoir un traitement.

L’accord signé entre le ministère de la Santé et de la Population et Elevate Private Equity prévoit la gestion et l’exploitation de l’hôpital pendant quinze ans, afin d’améliorer les services médicaux et de porter sa capacité de 154 à 257 lits. L’entreprise doit réserver 70 % de ses services aux patients couverts par l’assurance maladie et aux soins financés par l’État. Elle doit reverser au gouvernement 3 % de ses revenus annuels, avec un minimum de quinze millions de livres par an et des augmentations progressives à partir de la quatrième année du contrat.

L’accord comprend un plan global de modernisation des infrastructures, la fourniture d’équipements médicaux modernes, la construction d’un nouveau bâtiment d’extension et la gestion de l’hôpital selon les normes de l’institut Gustave Roussy. Il prévoit aussi la formation des équipes médicales et la prise en charge des coûts de fonctionnement et d’investissement. En contrepartie, le ministère de la Santé doit apporter un soutien logistique, délivrer les autorisations et contrôler le respect des normes de qualité et de fonctionnement par l’entreprise.

Négligence, violences verbales et agressions

Après la privatisation, les pénuries de médicaments, les mauvais traitements et la négligence n’ont pas touché seulement les enfants atteints de cancer et leurs familles, mais l’ensemble des patients et patientes en oncologie de l’hôpital Gustave Roussy. Hanan Mohamed, atteinte d’un cancer du sein, raconte à Zawia3 la dégradation des services. De nombreux patients sous chimiothérapie se rendent à l’hôpital pour découvrir que leurs doses ou leurs médicaments ne sont pas disponibles.

Elle explique : « J’étais à l’hôpital le 14 juillet. Certains médicaments étaient disponibles, d’autres non. Dans mon cas, je dois recevoir une injection de Zometa tous les trois mois. Avant, on nous établissait une décision de prise en charge par l’État, que nous renouvelions tous les six mois ou après quelques doses. Aujourd’hui, tout a changé. On m’a dit que l’ancienne décision n’était plus valable. J’ai reçu ma dernière dose le 20 mai, mais on m’a dit que cette décision n’était pas reconnue et que je devais tout recommencer. Lorsque j’ai demandé une nouvelle décision pour le Zometa, on m’a réclamé une analyse avec le dossier. Ce n’est pas médicalement correct : je suis censée faire cette analyse le jour de l’injection pour vérifier que mon organisme et mes reins sont en bon état. Sinon, la dose est reportée. »

La patiente précise que le Zometa sert à renforcer les os, car son cancer du sein a entraîné des métastases dans les os du dos. Elle considère cette nouvelle condition comme un simple obstacle administratif destiné à retarder l’accès des patients à l’injection. Elle indique avoir déposé le nouveau dossier avec les analyses demandées le 30 juin. À ce jour, la décision n’apparaît toujours pas sur sa page du site du ministère de la Santé et n’a pas encore été approuvée par les conseils médicaux.

Elle ajoute : « Beaucoup de patients viennent recevoir leur Zometa, leur chimiothérapie, leur Zoladex ou leur Femara et ne les trouvent pas. La plupart des médicaments sont absents. Aux patients dont la chimiothérapie ne peut pas attendre, surtout la “chimio rouge”, on répond qu’il n’y en a absolument pas dans l’hôpital. Je dois prendre un complément de calcium avec mon traitement hormonal, parce qu’il provoque de l’ostéoporose. Mais on ne m’en a pas donné, sous prétexte qu’il était indisponible. Le seul antidouleur qu’on m’ait remis est du paracétamol. »

Elle affirme que de nombreux patients ont déposé plainte contre l’hôpital au commissariat du Vieux-Caire. Le 15 juillet, une délégation du commissariat est venue recueillir leurs doléances. Mais la direction a menacé ceux qui se plaignaient de mesures arbitraires et de harcèlement. Des appels ont été lancés à intensifier la mobilisation et à organiser un rassemblement de protestation contre l’établissement.

Noura Sami, un pseudonyme, patiente atteinte de cancer soignée dans l’hôpital, révèle qu’elle-même et d’autres patientes ont subi des mauvais traitements et des violences verbales de la part de la sécurité, ainsi qu’une tentative d’agression physique lorsqu’elles ont voulu filmer la situation. Elle a appelé la police d’urgence, qui a immédiatement envoyé une équipe du commissariat du Vieux-Caire, composée d’un policier et d’un capitaine. Ils ont écouté les plaintes des patients, tandis qu’une responsable de l’hôpital s’engageait à fournir les médicaments manquants sous deux jours, promesse qui n’a pas été tenue. Noura précise que les patients accordent à l’hôpital jusqu’à la fin de la semaine en cours. Si leurs médicaments restent indisponibles, ils comptent déposer des plaintes collectives auprès du parquet et du service des réclamations citoyennes de la présidence du Conseil des ministres, et organiser une protestation dans l’hôpital.

Sur fond de pénuries et de mauvais traitements, un patient raconte à Zawia3 jusqu’où la négligence a conduit : un incendie s’est déclaré mardi matin dernier dans l’un des transformateurs électriques du local des générateurs. Celui-ci a entièrement pris feu avant que l’incendie ne s’éteigne. L’unité informatique chargée du réseau a été entièrement brûlée. Le technicien informatique n’a alors rien pu faire pour réparer la panne. Tous les patients ont attendu depuis leur heure habituelle d’arrivée jusqu’à 17 h 30 ou 18 heures, sans recevoir leurs résultats d’analyses, faute de réseau et de connexion Internet. La situation a duré jusqu’à ce que toutes les personnes présentes protestent et élèvent la voix. Les résultats ont finalement été délivrés manuellement.

Le droit aux soins gratuits menacé

Face à la dégradation des conditions à l’hôpital Gustave Roussy, des médecins et des spécialistes avertissent que la situation menace directement le droit constitutionnel aux soins gratuits. Parmi eux, le docteur Omar Mehran, président de l’association caritative « Gabr Al-Qoloub » et lui-même engagé dans un combat contre le cancer, explique à Zawia3 que les patients sont confrontés à une pénurie presque générale de médicaments essentiels en oncologie. Elle concerne notamment des doses qui doivent être administrées à des échéances précises, sans aucun retard possible, sous peine de faire échouer l’ensemble du cycle thérapeutique et d’obliger le patient à le recommencer, avec des complications et des coûts supplémentaires.

Il affirme : « Tous les deux ou trois jours, un nouvel enfant atteint de cancer meurt à cause de la négligence et du manque de médicaments. Les six enfants Nour Magdy, Amal Yasser, Yassine Nabil, Chahanda Hamdy, Marmar et Yasmine Ahmed Ali sont morts après que leur état s’est dégradé, parce qu’ils ont été laissés sans traitement sous prétexte que les médicaments n’étaient pas disponibles dans l’hôpital. »

Il estime que la nouvelle direction suit une politique destinée à pousser les patients à partir, en les maltraitant et en ne leur fournissant pas les traitements, les contraignant soit à quitter l’établissement, soit à acheter les médicaments à des prix exorbitants au marché noir. Il indique que les patients et leurs familles se heurtent à des blocages administratifs et à des humiliations répétées, allant parfois jusqu’aux agressions physiques lorsqu’ils réclament leurs droits. Leurs dossiers médicaux sont aussi parfois perdus, sans explication ni suivi.

Dans le même contexte, Mahmoud Fouad, président du Centre égyptien pour le droit au médicament, rejette la privatisation des hôpitaux construits avec l’argent des contribuables, qu’elle prenne la forme d’une vente, d’un transfert d’exploitation ou d’une location. Selon lui, ni l’incapacité du gouvernement à remplir ses obligations constitutionnelles ni les recommandations de la Banque mondiale ou du Fonds monétaire international ne justifient cette orientation. Il souligne que la Constitution égyptienne de 2014 prévoit de consacrer 3 % du budget général à la santé et que négliger ce pourcentage contrevient aux fondements constitutionnels du droit aux soins.

Fouad affirme que la loi sur l’octroi des concessions, en vertu de laquelle la gestion de l’hôpital a été transférée, n’a été ni présentée à la Chambre des représentants ni soumise à un débat parlementaire, et qu’elle a été signée rapidement. Il rappelle que Gustave Roussy est un établissement médical international prestigieux, qui ne se serait pas engagé dans une telle expérience sans un acteur local garantissant ses intérêts. Cela explique, selon lui, la création de la société « International Égypte Gustave Roussy », présidée par le docteur Ahmed Morsi, chef du comité présidentiel de soutien à la santé des femmes. Il y voit un conflit d’intérêts manifeste.

Il déclare à Zawia3 : « Le contrat signé avec l’entreprise est inéquitable. L’investisseur cherche à faire des profits et prévoit de réduire les effectifs de 70 %. Le gouvernement l’a accepté, en ne conservant que 25 % du personnel. L’État supporte aussi 70 % des coûts, une clause ambiguë qui ne garantit ni les droits des patients ni ceux des travailleurs. »

Il ajoute que l’équipe médicale française n’est toujours pas arrivée en Égypte, malgré le début officiel de l’exploitation. Il conteste les déclarations du Premier ministre Mostafa Madbouly selon lesquelles l’hôpital serait réservé au traitement du cancer du sein. Il précise que Harmal était un hôpital général traitant différents cancers, avec une unité de greffe de moelle et une unité cardiaque offerte par le Rotary Club. Il rappelle que l’établissement a ouvert en 2014 pour un coût de 230 millions de livres, dans le cadre d’un plan d’extension comprenant un nouveau bâtiment d’un milliard de livres.

Il poursuit : « Nous avons consulté le contrat sans y trouver de clauses pénales contraignant l’entreprise en cas de manquement à ses obligations. Le gouvernement dispose-t-il réellement d’outils de contrôle ou d’examen ? Probablement pas. Les patients passent désormais d’un hôpital à un autre à la recherche d’un traitement. Le suivi médical s’est dégradé depuis le remplacement des anciens médecins par de nouveaux qui ne connaissent pas les détails des dossiers. »

Selon lui, le transfert de l’exploitation au secteur privé a nui à la vie des patients : les séances de chimiothérapie ont été retardées, entraînant une dégradation de leur état de santé. L’accueil des enfants a cessé et plusieurs sont morts après des retards de traitement, dont Yassine, Marmar et Yasmine. Les patients ont aussi été privés de médicaments essentiels comme le Zometa, indisponibles auprès de l’Autorité des achats unifiés. Certains ont dû débourser jusqu’à 5 000 livres pour poursuivre leur traitement, alors que l’hôpital était à l’origine public et gratuit.

Le président du Centre conclut son entretien avec Zawia3 en avertissant que la privatisation des hôpitaux spécialisés en cancérologie menace directement le droit aux soins gratuits. Elle ouvre la voie à l’exploitation financière des patients et à une dégradation des soins en l’absence de mécanismes de contrôle efficaces. Il estime que l’État a abandonné son obligation de fournir des soins gratuits au profit d’un modèle lucratif qui ne tient pas compte des plus vulnérables.

Des démarches officielles ?

Le docteur Freddy Al-Bayadi, député à la Chambre des représentants égyptienne, rappelle avoir déjà déposé une demande d’explications au Parlement concernant l’hôpital Gustave Roussy et la privatisation des hôpitaux publics. Il confirme à Zawia3 son opposition à cette orientation, avertissant que confier la gestion de grands hôpitaux au secteur privé risque d’affaiblir la responsabilité de l’État en matière de santé et de réduire la qualité des services destinés aux plus démunis.

Il affirme : « Je considère que privatiser un secteur aussi sensible que la santé publique entraînera de graves difficultés et risque de menacer l’équité dans l’accès aux services. Cette orientation aura des conséquences négatives directes sur la qualité des soins, particulièrement pour les pauvres et les personnes à faibles revenus. Le secteur privé n’est ni un organisme de service public ni une structure sans but lucratif : il cherche à faire des profits. »

Al-Bayadi exprime ses craintes face à l’intention du gouvernement de confier dix-huit hôpitaux publics supplémentaires à des exploitants privés. Il souligne que les investisseurs ne visent pas les établissements en difficulté ou fermés, mais cherchent à prendre le contrôle des grands hôpitaux offrant de nombreux services à un grand nombre de patients.

Dans la première réaction officielle du ministère de la Santé, le docteur Khaled Abdel-Ghaffar, ministre de la Santé et de la Population, a réuni le 19 juillet des représentants d’Elevate et le docteur Ahmed Morsi, directeur exécutif de Gustave Roussy International Égypte. La réunion portait sur le fonctionnement de l’hôpital, anciennement Harmal, après des plaintes de patients concernant les retards de délivrance des traitements et la dégradation des services depuis le transfert de sa gestion au centre français.

Le ministre a demandé de simplifier les procédures médicales et administratives, de créer une unité de réception des plaintes et de mesure de la satisfaction des patients, et d’accélérer les décisions de prise en charge par l’État, dont le nombre a atteint 12 000 en un mois et demi. Il a aussi insisté sur le soutien aux commissions de l’assurance maladie et sur la disponibilité des médicaments. Il a affirmé que le contrôle du fonctionnement de l’hôpital se poursuivrait avec le partenaire français, tout en faisant venir davantage d’experts pour former les équipes médicales.

Le même jour, la direction de Gustave Roussy Égypte, anciennement Harmal, a publié un communiqué affirmant que les soins avaient été assurés sans interruption, que les horaires étaient prolongés jusqu’à 21 heures et que les urgences fonctionnaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sans arrêt pendant la passation de gestion. Elle a indiqué que l’hôpital avait accompli plusieurs réalisations en 45 jours de gestion, dans le cadre d’un partenariat stratégique avec l’institut français Gustave Roussy. Celui-ci vise à développer les soins en Égypte selon les normes internationales, tout en préservant l’identité de l’hôpital comme établissement égyptien au service de tous les citoyens.

Alors que le gouvernement maintient son discours rassurant et que la direction française multiplie les promesses de développement, les faits sur le terrain témoignent du contraire : les médicaments restent absents, les services se dégradent et les plaintes des patients s’accumulent sans réponse. Face à ce recul, il devient urgent de disposer d’un contrôle indépendant, soustrait aux intérêts particuliers, et d’une volonté politique plaçant la dignité du patient au-dessus de la logique d’investissement. Il s’agit de réhabiliter la santé publique comme un droit, non un privilège, et comme une responsabilité, non une marchandise.

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Aya Yasser
Journaliste, écrivaine et romancière égyptienne, titulaire d’une licence en information et communication de l’université du Caire.

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