Coupables de naissance : en Égypte, les enfants de détenues entre stigmatisation et privation d’éducation

Ils ont abandonné l’école, ont été chassés de la maison de leur père, et l’école continue de les traiter comme des « enfants de détenue ». Où est la justice quand l’absence temporaire de la mère devient une peine permanente pour l’enfant ?
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Sahar Azzazi

Par une froide nuit d’hiver, Marwa Sayed (pseudonyme) était assise au milieu de ses enfants, qu’elle encourageait à bien se préparer aux examens de mi-année. Soudain, des coups ont retenti à la porte de son appartement : on lui remettait une convocation au commissariat de police pour des « reçus de confiance » (iṣālāt amāna, ces reconnaissances de dette très répandues en Égypte dont le non-paiement est poursuivi au pénal comme un abus de confiance) qu’elle n’avait pas pu honorer après l’arrêt de sa petite entreprise à cause de la crise du coronavirus. Elle a laissé derrière elle Hala, élève en troisième année du cycle préparatoire (l’équivalent de la classe de troisième), Mahmoud, en sixième année de primaire, et Malika, âgée d’un an, ainsi que la grossesse qu’elle a perdue pendant sa détention.

Marwa raconte à Zawia3 qu’elle est sortie, sa petite fille sur l’épaule, sous les yeux de ses enfants, un moment qui les a profondément marqués : leur niveau scolaire a baissé et ils ont perdu l’envie d’apprendre, surtout après le décès du père de Hala et de Mahmoud, puis l’abandon par le père de sa plus jeune fille, qui a chassé ses enfants de chez lui et jeté leurs meubles dans la rue. « Sans ma mère et mon frère, mes enfants se seraient retrouvés à la rue. »

Marwa est entrée en prison en décembre 2020, avant les examens de mi-année, et en est sortie en juin 2021, après la fin des examens de fin d’année. Pendant cette période, les petits n’ont trouvé personne pour combler l’absence de leur mère ni pour répondre à leurs besoins, d’autant que leur grand-mère, âgée, ne peut pas se déplacer.

Les enfants évitaient de parler avec leurs camarades et refusaient de participer aux activités, car ils avaient le sentiment que tout le monde les observait et savait ce qui était arrivé à leur mère, tandis que les poursuivait le cauchemar de son arrestation devant les voisins et de sa descente du septième étage jusqu’à la rue, une scène qui ne quitte leur esprit ni le jour ni la nuit : « Je n’oublierai jamais ce jour-là. Je portais ma petite sur l’épaule, et l’image que j’ai offerte à mes enfants ne s’oublie pas », confie Marwa.

Elle explique que le niveau scolaire de son fils Mahmoud a baissé et qu’il a refusé d’aller à l’école à cause de ce qui lui était arrivé, de même que sa fille, connue pour son excellence parmi ses camarades, qui n’a pas pu la maintenir en l’absence de sa mère. Elle ajoute : « Mahmoud a repris aujourd’hui des cours d’arabe pour bien maîtriser la lecture et l’écriture, son niveau a commencé à s’améliorer, et il poursuit sa scolarité en troisième année du cycle préparatoire après avoir interrompu ses études pendant un temps. »

Du Caire à Sohag, en Haute-Égypte, voici l’histoire d’une autre détenue qui a payé le prix seule, après la disparition soudaine de son mari, qui a laissé derrière lui quatre filles, dont la plus jeune était un nourrisson. Nafissa Ali (pseudonyme) a été contrainte de s’endetter pour subvenir aux besoins de ses petites, surtout après avoir été chassée de la maison de la famille de son mari.

Elle a emprunté de l’argent avec intérêts pour assurer sa subsistance quotidienne, mais le détenteur des reçus a profité de son ignorance et lui a fait apposer son empreinte digitale sur des montants importants qu’elle n’avait pas empruntés. Incapable de rembourser, c’est la prison qui l’attendait.

Cette femme de 49 ans a vécu des jours très durs ; elle est sortie six mois plus tard pour trouver ses filles refusant d’aller à l’école à cause du rejet et de la stigmatisation sociale qu’elles avaient subis, incapables de supporter les moqueries et la violence psychologique. « Je me sens coupable jusqu’à aujourd’hui », dit-elle, un sentiment qui ne quitte pas Nafissa bien que dix ans se soient écoulés depuis les faits, tant ils ont laissé de traces profondes chez ses filles, en les privant d’éducation et en compromettant aujourd’hui leurs chances de se marier : « Tout le monde les regarde seulement comme des filles de détenue, alors qu’ils savent ce qui s’est passé et comment on m’a exploitée parce que je suis une femme sans instruction », raconte-t-elle à Zawia3.

Les enfants sont davantage affectés par l’absence de la mère que par celle du père, en raison de leur attachement affectif et émotionnel envers elle, surtout lorsque cette absence est liée à une stigmatisation dont ils tentent de se défaire, en vain. Dans ce contexte, Jihane El-Nemrasy, professeure de psychologie et de conseil familial, estime que l’absence de la mère pendant l’enseignement de base (le primaire et le cycle préparatoire) laisse chez les enfants un effet psychologique direct, qui se traduit par un trouble de l’attachement et une perte de la sécurité affective, et peut pousser l’enfant vers un sentiment d’infériorité, l’anxiété ou la peur de l’abandon, ce qui se répercute négativement sur son estime de soi, ses résultats scolaires et son comportement social.

Elle ajoute, dans son entretien avec Zawia3, que certains enfants peuvent manifester des comportements agressifs ou se replier sur eux-mêmes en raison de sentiments intérieurs de tristesse ou de colère, ce qui exige un soutien psychologique continu de la part des personnes qui s’occupent d’eux, afin de renforcer leur sentiment de sécurité et de confiance.

Elle précise que la stigmatisation sociale liée à l’emprisonnement de la mère constitue un défi supplémentaire, car elle entraîne un manque de confiance en soi et une difficulté à nouer des relations sociales saines, sans compter le sentiment d’isolement et de rejet par leurs pairs que ressentent les enfants. Elle souligne que cette stigmatisation peut laisser des traces plus profondes, liées à une crise d’identité et d’appartenance, et accroître le risque de dépression et d’anxiété.

Nous avons contacté le Conseil national de la femme (organisme public), en la personne d’Amal Abdel Moneim, directrice du bureau des plaintes, pour savoir ce que le Conseil offre pour soutenir les détenues et leurs enfants. La réponse a été que c’est le ministère de la Solidarité sociale qui est chargé de cette question, par l’intermédiaire des associations de la société civile, et que le rôle du Conseil se limite à aider les détenues pour les questions de statut personnel ou de pension alimentaire. Elle a ajouté : « Mais le soutien passe uniquement par la Solidarité. »

Les enfants de détenues sont dépourvus de lois et de règlements qui leur garantissent prise en charge et soutien pendant l’absence de leur mère, et c’est la société civile qui reste en première ligne pour fournir certains besoins essentiels à ces petits et les aider à obtenir de meilleures chances en matière d’éducation et de prise en charge. Nawal Moustafa, présidente et fondatrice de l’Association de prise en charge des enfants de détenues, affirme que le plus grand défi auquel sont confrontés les enfants de détenues est l’incapacité financière à payer les frais de scolarité et à acheter les vêtements, les cartables et les produits de première nécessité dont disposent les autres enfants : « Nous vivons une période où tout le monde souffre, alors imaginez les classes laborieuses et à revenu limité, ou les plus démunis. »

L’association aide les enfants de détenues qui n’en ont pas les moyens à payer leurs frais de scolarité, leur distribue des cartables et leur fournit toutes les fournitures nécessaires avant la rentrée scolaire pour les encourager à apprendre. « Nous avons un centre de créativité de l’enfant, rattaché à l’association, qui propose des activités importantes chaque jour pendant l’été et fonctionne le week-end pendant l’année scolaire », explique Nawal, qui souligne qu’ils soutiennent les enfants par des formations et des cours qui les aident à développer leurs talents et à améliorer leur niveau, comme le dessin, la chorale ou des cours d’anglais ou de français.

 


Des enfants qui accompagnent leur mère en prison

Les autorités imposent des conditions pour qu’une mère puisse garder ses enfants avec elle en prison : selon le texte de la loi, l’enfant n’est pas autorisé à rester avec sa mère une fois atteint l’âge de quatre ans, et il est alors remis à ses tuteurs. La loi égyptienne sur l’enfant n° 12 de 1996, amendée par la loi n° 126 de 2008, dispose en effet dans son article 31 bis que l’État doit créer une crèche dans chaque prison pour femmes, où les enfants des détenues peuvent être accueillis jusqu’à l’âge de quatre ans, la mère devant rester auprès de son enfant pendant la première année de sa vie, et que doivent être organisées les modalités de contact entre la mère et son enfant et la façon dont il reçoit ses soins, sans qu’elle puisse être privée de le voir ou de s’occuper de lui à titre de sanction pour une infraction qu’elle aurait commise.

Mahmoud El-Badawy, avocat à la Cour de cassation et expert en droits humains, explique à Zawia3 qu’après la période prévue par la loi, l’enfant est séparé de sa mère pour vivre dans son environnement naturel, ce qui lui garantit des possibilités d’apprentissage et de contact avec la société extérieure. Il souligne que la législation seule ne suffit pas et qu’il faut aussi un soutien social et psychologique parallèle pour garantir les droits de l’enfant : « L’absence de cet aspect porte atteinte à ses droits, malgré les grands pas franchis par l’Égypte sur la voie de la protection des droits de l’enfant. »

El-Badawy indique que la question de l’emprisonnement de la mère est plus complexe encore : « Dans notre culture populaire, on dit qu’une mère seule ne peut pas élever un enfant, pas plus qu’un père seul, alors que dire si la mère disparaît complètement de la vie de l’enfant ? », surtout si le père s’est soustrait à ses responsabilités ou en est incapable, ou si la mère est divorcée ou l’enfant orphelin. Dans ces cas, la personne qui prend l’enfant en charge peut ne pas être en mesure de lui fournir toutes les conditions de prise en charge sociale et éducative qui lui conviennent.

Depuis l’adoption de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant en 1989, d’importants progrès ont été accomplis dans la protection des droits des enfants et l’amélioration de leur vie, mais beaucoup d’entre eux restent privés d’une enfance pleine et entière, parmi lesquels les enfants de détenues, qui souffrent de l’absence de leur mère et de la stigmatisation sociale, en l’absence de textes juridiques clairs leur garantissant le droit à la prise en charge et à l’attention.

Bien que la Convention compte 54 articles, elle n’évoque pas explicitement les droits de cette catégorie ; parmi les articles les plus proches figure l’article 20, qui dispose que « tout enfant qui est temporairement ou définitivement privé de son milieu familial, ou qui dans son propre intérêt ne peut être laissé dans ce milieu, a droit à une protection et une aide spéciales de l’État. Les États parties prévoient pour cet enfant une protection de remplacement conforme à leur législation nationale ».

L’article 9, quant à lui, prévoit qu’un enfant ne peut être séparé de ses parents que si cela est nécessaire pour le protéger et sur décision judiciaire équitable, en garantissant à toutes les parties le droit de participer à la procédure et de faire connaître leurs vues. Il garantit également à l’enfant séparé de ses parents le droit d’entretenir régulièrement des relations avec eux, et oblige les États à informer la famille du lieu où se trouve tout membre détenu ou expulsé, à condition que cela ne nuise pas à l’intérêt de l’enfant. Cet article de la Convention confirme ainsi l’obligation des États de fournir une protection de remplacement aux enfants privés de leur famille.

En 2024, la revue des arts, de la littérature, des sciences humaines et sociales (Journal of Arts, Literature, Humanities and Social Sciences) a publié dans son numéro 102 une étude intitulée « Les besoins sociaux des enfants de prisonniers du point de vue des mères ». Bien que cette étude ait porté sur le comité Tarahum (organisme saoudien de soutien aux détenus et à leurs familles) de la ville de Djeddah, en Arabie saoudite, elle cite une étude antérieure menée dans une prison égyptienne, précisément dans la ville de Zagazig, dans le gouvernorat de Charqiya, qui avait conclu que le prisonnier subit de nombreux changements du fait de son incarcération, lesquels ont souvent des répercussions sur la situation sociale, économique et psychologique de sa famille.

L’étude a conclu que 41,22 % des familles ont connu des conditions sociales, économiques et psychologiques difficiles, et que les conditions de vie des familles de prisonniers se sont détériorées après l’incarcération de leur soutien de famille. Elle a également établi que 46,66 % des prisonniers subvenaient aux besoins de leur famille avant leur incarcération, ce qui a exposé leurs familles au dénuement.

 

La justice restaurative

El-Badawy souligne l’importance d’adopter le principe de la justice restaurative dans certaines affaires mineures ou certains délits, surtout lorsque la détenue ou le détenu est mère ou père de jeunes enfants : « Pourquoi ne pas penser à des alternatives aux peines privatives de liberté, comme un travail rémunéré au profit de l’État, le père ou la mère rentrant chez lui à la fin de la journée pour s’occuper de sa famille ? C’est une approche réaliste qui protège la famille de l’éclatement et réduit les effets négatifs sur les enfants. »

De son côté, Mohamed Mamdouh, président du conseil des administrateurs de l’organisation « Al-Chabab al-Masri » (La Jeunesse égyptienne) et membre du Conseil national des droits de l’homme (organisme officiel), explique que le secteur de la protection communautaire du ministère de l’Intérieur (nom actuel de l’ancienne administration pénitentiaire) comprend une direction de l’assistance post-pénale qui s’occupe du dossier des femmes, en coordination avec les institutions de l’État et les organisations de la société civile, pour soutenir les familles des détenues. Il précise que ce soutien ne se limite pas à la période de détention, mais comprend aussi le suivi des détenues après leur libération pour assurer leur embauche, en fonction de ce qu’elles ont appris en prison, en coopération avec le secteur privé, ainsi que l’orientation de celles qui vivent avec des maladies chroniques vers des hôpitaux proches pour y être soignées.

Mamdouh ajoute que le Conseil surveille les conditions des femmes en prison en ce qui concerne l’intimité, l’aménagement des lieux de détention et la prise en charge des enfants, en indiquant que la loi actuelle donne à la mère le droit de s’occuper de son enfant en prison jusqu’à l’âge de quatre ans, alors qu’auparavant ce n’était permis que jusqu’à deux ans. Il existe des crèches équipées à l’intérieur des prisons.

Il souligne qu’après l’âge de quatre ans, l’enfant est remis à un membre de la famille ; les organisations de la société civile, comme « Al-Chabab al-Masri », la « Fondation Hayat pour l’intégration sociale » et l’« Association de prise en charge des enfants de détenues », entre autres, interviennent alors pour soutenir les enfants en matière d’éducation et de besoins essentiels, en mettant en œuvre plusieurs projets qui leur sont destinés, qu’il s’agisse de fournir des fournitures scolaires, de faciliter le paiement des frais de scolarité ou d’autres dossiers qui garantissent que ces enfants continuent de jouir de leur droit à l’éducation.

Pour sa part, Mohamed Hamouda, psychiatre, explique que l’enfant de l’enseignement de base est très dépendant de sa mère ; son absence pour cause de prison affecte donc son intérêt pour les études et la solidité de ses bases, ce qui se répercute négativement sur les années scolaires suivantes. Il ajoute : « L’absence de la mère ébranle la confiance de l’enfant en lui-même et le rend vulnérable à l’influence des autres et à leurs mauvais traitements ; elle augmente aussi le risque qu’il soit victime de harcèlement scolaire. » Il insiste sur l’importance du soutien psychologique et des activités de loisirs pour donner aux enfants un sentiment de valeur et d’appartenance.

Bien que la détention de Marwa n’ait pas été longue, son effet sur ses enfants a été profond et les a poursuivis même après sa libération. « Cinq ans se sont écoulés depuis ces moments terribles qu’ont vécus mes enfants, et leurs séquelles sont toujours là : la société et l’école les regardent comme des enfants de détenue, et leur moral était anéanti », dit-elle.

L’association « Enfants des détenues » les a aidés grâce à des programmes de réhabilitation psychologique comprenant des activités éducatives et récréatives, ainsi que l’apprentissage de l’artisanat. Elle ajoute : « Ma fille a commencé à dessiner et à peindre sur tissu, et elle apprend le crochet, le macramé et le découpage. »

Nawal Moustafa raconte : « Nous avons aussi lancé une activité intitulée “Nous aimons lire”, où des bénévoles de l’association font la lecture aux enfants pour leur donner l’habitude de lire. » Elle précise que l’association propose des programmes pour aborder des questions comme le harcèlement scolaire, le harcèlement sexuel et l’acceptation de l’autre, à travers des jeux et des dessins, pour évacuer l’énergie négative et semer l’espoir dans le cœur des enfants, en plus de récits sur des célébrités qui ont surmonté des circonstances difficiles.

 

Effacer les traces de l’absence

Marwa reprend la parole : elle était inquiète pour son fils, qui avait refusé d’étudier à cause de ses problèmes à elle, mais il a suivi des cours de soutien en arabe et en anglais pour améliorer sa lecture et son écriture. Elle ajoute : « L’association nous a tout fourni, même les frais de scolarité, qu’ils payaient à ma place. » On l’a aussi aidée en lui offrant une machine à coudre pour lui assurer une source de revenus.

Nawal souligne qu’il existe des exemples dont on peut être fier parmi les enfants de détenues : une jeune fille qui a remporté des championnats nationaux de karaté, une autre de 13 ans qui écrit des histoires et les publie, sans compter des enfants qui participent à la chorale de l’association. « Le travail avec les enfants est passionnant, car son effet apparaît vite, et changer un enfant aide à changer toute sa famille, sans même le vouloir. »

En Europe, l’organisation Children of Prisoners Europe (COPE) a été fondée en 2000 ; elle agit en faveur des enfants dont l’un des parents purge une peine de prison et s’adresse à environ 2,1 millions d’enfants, dont 800 000 dans l’Union européenne et au Royaume-Uni. Ces enfants ne subissent pas seulement la douleur de la séparation : ils sont aussi exposés au risque de stigmatisation sociale, d’instabilité, de pauvreté et de violence. Malgré les progrès réalisés en Europe grâce au soutien de l’Union européenne, certains pays souffrent encore d’une faible sensibilisation et d’un niveau inégal de services. COPE cherche à accroître la sensibilisation et à inventer de nouvelles façons d’aborder les questions des enfants touchés par l’emprisonnement d’un parent, ainsi qu’à prévenir et combattre les violations des droits des enfants dont un parent est incarcéré, depuis le moment de l’arrestation jusqu’à la réinsertion après la fin de la peine, tout en veillant à ce que leurs besoins individuels soient satisfaits en permanence.

Malgré le rôle joué par certaines associations qui soutiennent les enfants de détenues et de détenus en Égypte, elles restent très peu nombreuses et sont pour la plupart concentrées dans le Grand Caire. À cela s’ajoute l’absence de données ou de statistiques sur le nombre de détenues et de leurs enfants, alors que l’organisation Children of Prisoners Europe a publié le nombre total de détenues en Europe, estimé à 28 387 selon les derniers chiffres qu’elle a publiés, tandis que le nombre d’enfants de mères détenues atteint environ 36 903.

Nermine El-Bahtiti, présidente de l’Association de prise en charge des prisonniers et de leurs familles et de la Fondation Hayat pour l’intégration sociale, indique que le nombre total de bénéficiaires de l’association, qu’il s’agisse de familles, d’anciens prisonniers, de femmes ou d’enfants, s’élève à environ 12 000 familles, 3 500 anciens prisonniers, 5 000 femmes et 9 000 enfants. Elle affirme que les femmes bénéficient d’un soutien atteignant 75 %, et précise que l’association a apporté cette année, en 2025, son soutien à 500 détenues en prison et à 300 enfants, ainsi qu’à 220 familles de tuteurs. Elle déclare : « Le soutien aux prisonniers et à leurs enfants est très faible à cause de la stigmatisation sociale ; la plupart des gens préfèrent aider les gharimat (les femmes emprisonnées pour des dettes souvent contractées pour leur famille), mais nous aidons tout le monde, et malheureusement le soutien reste très faible. »

Une catégorie stigmatisée

Nawal Moustafa partage cet avis : « Cette catégorie est lésée en matière de dons, car certains pensent que nous soutenir revient à soutenir des criminels, alors que l’enfant est innocent, quelles que soient les fautes de sa mère. Ces enfants ont été stigmatisés injustement, et personne ne demande : qu’ont-ils fait ? »

En 2013, le Comité africain d’experts sur les droits et le bien-être de l’enfant a présenté un guide concernant les enfants dont les parents sont détenus ou emprisonnés (son Observation générale n° 1, sur l’article 30 de la Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant). Il y affirme que les enfants dont les parents sont soumis au système de justice pénale doivent jouir des mêmes droits que tous les autres enfants, et que ces droits ne doivent pas être affectés par la situation de leurs parents ou de leurs tuteurs. Pour prévenir la discrimination, les États doivent fournir aux enfants incarcérés avec leurs parents ou leurs principaux tuteurs des services équivalents à ceux que reçoivent habituellement les enfants dans la société, comme ceux liés à l’éducation et aux soins de santé. Les États doivent aussi veiller, lorsque des enfants naissent en détention, à ce que le lieu de la naissance ne soit pas mentionné dans leur acte de naissance.

El-Bahtiti souligne que la présence de la mère en prison a un effet négatif sur les enfants, qui ont donc eux aussi besoin de séances de soutien psychologique, individuelles ou avec leur famille, ainsi que de mécanismes de confidentialité et de protection pour les enfants de détenues, sans oublier une aide dans les écoles pour s’assurer que l’enfant ne subit ni mauvais traitements ni harcèlement et que l’assistante sociale garde les informations confidentielles.

Elle explique qu’un grand nombre d’enfants de détenues ont décroché de l’école ; l’association s’efforce de les y ramener ou d’ouvrir des classes d’alphabétisation s’ils ont dépassé l’âge scolaire : « Nous avons commencé récemment à travailler avec eux dans le domaine de l’enseignement technique et nous leur offrons des opportunités, lorsque l’enfant a échoué dans ses études parce que sa famille est en prison, pour changer sa trajectoire en mieux. »

L’association offre des dons en argent et en nature, comme la distribution de vêtements lors des fêtes et des grandes occasions, ainsi que la « Cuisine de la maison égyptienne », qui prépare des repas pour les familles et les leur livre.

Le Conseil national des droits de l’homme, quant à lui, met l’accent sur l’autonomisation économique des personnes libérées et sur les contacts avec des associations et des chefs d’entreprise pour fournir des emplois aux femmes libérées, afin de relever le défi du refus d’embauche dû au casier judiciaire et de garantir qu’elles ne commettent pas à nouveau un crime puni par la loi, selon Mohamed Mamdouh, membre du Conseil.

Il évoque aussi les difficultés liées à la stigmatisation sociale à laquelle font face les enfants, en affirmant que le Conseil coopère avec les organisations de la société civile et le ministère de l’Éducation pour garantir la protection des données des élèves enfants de détenues et empêcher le harcèlement et les mauvais traitements.

Mamdouh a salué un modèle inspirant dans ce domaine, Nermine El-Bahtiti, ancienne détenue : « Elle est aujourd’hui l’une des militantes des droits humains les plus en vue sur le dossier de l’intégration sociale, et elle a récemment été honorée en Espagne en reconnaissance de son rôle actif dans ce domaine », selon ses termes.

Réhabiliter et réinsérer les détenues

Nermine explique qu’ils travaillent à la réhabilitation et à la réinsertion des anciens prisonniers et de leurs enfants, parallèlement au travail de la Fondation Hayat pour le développement, qu’elle préside également et qui s’occupe du même dossier : « Nous travaillons à la réhabilitation et à la réinsertion des prisonniers et apportons un soutien aux cas ciblés après avoir réalisé une étude de terrain pour connaître leurs besoins », dit-elle.

Elle affirme que l’association leur apporte un soutien social, juridique et psychologique, et leur trouve aussi certains emplois par l’intermédiaire d’hommes d’affaires ou de la Direction générale de l’assistance post-pénale du ministère de l’Intérieur. Elle ajoute : « Nous commençons dès la prison : nous suivons la durée restante de la peine de la détenue et le nombre de mois qui lui restent avant sa sortie, pour la réhabiliter et la réinsérer dans la société, et nous lui proposons des séances de soutien psychologique spécialisées. »

Marwa affirme qu’elle a changé au cours des cinq dernières années et qu’elle s’occupe davantage des affaires de ses enfants : Hala a commencé sa première année à la faculté de tourisme et d’hôtellerie, Mahmoud se prépare au brevet du cycle préparatoire, et la plus jeune est entrée à l’école primaire. Elle essaie de compenser les effets de son absence et d’aider ses enfants à dépasser la stigmatisation qui leur colle à la peau : « Ma fille m’en a voulu pendant longtemps, mon fils a perdu l’envie d’étudier, et j’essaie maintenant de compenser tout cela. »

Nafissa, elle, travaille aujourd’hui comme journalière avec ses trois filles, après n’avoir pu marier qu’une seule d’entre elles, dans une localité éloignée de la sienne, en attendant que sa punition prenne fin et de pouvoir être rassurée sur ses autres filles.

Elle raconte qu’elle avait été condamnée à trois ans de prison, mais que les habitants du village et quelques associations caritatives se sont mobilisés pour elle et ont remboursé sa dette, si bien qu’elle est sortie au bout de six mois seulement. Elle souligne que, bien que les habitants connaissent son histoire et sachent qu’elle a été victime, ils craignent toujours de marier leurs fils à ses filles, qui ont maintenant atteint l’âge du mariage. Elle vit actuellement dans des conditions très dures à cause de la stigmatisation sociale qui lui colle à la peau, et d’une faute dont elle est condamnée à payer le prix toute sa vie.

Jihane El-Nemrasy conseille aux enseignants et aux tuteurs d’offrir un environnement scolaire sûr et bienveillant, de suivre tout changement comportemental ou émotionnel, d’écouter l’enfant attentivement et de renforcer sa confiance en lui par l’encouragement et le soutien psychologique, ainsi que de l’encourager à exprimer ses sentiments par la parole ou par des activités artistiques.

Elle souligne aussi l’importance de soutenir les compétences de communication sociale pour faciliter l’intégration de l’enfant parmi ses pairs, de coopérer avec la famille et les personnes qui s’occupent de lui pour garantir une routine stable et un soutien psychologique continu, de faire appel à des spécialistes en psychologie en cas de signes de troubles graves, et d’intégrer des activités sportives et de loisirs pour évacuer l’énergie négative et remonter le moral.

En fin de compte, la souffrance des enfants de détenues reste une plaie ouverte dont les séquelles ne se referment pas avec le temps, car s’y entremêlent l’absence, la stigmatisation sociale et la faiblesse de la protection juridique, faisant de l’enfant une victime à deux reprises : une première fois pour une faute qu’il n’a pas commise, et une seconde fois pour une négligence institutionnelle qui ne le place pas parmi les priorités de la prise en charge. Et tandis que quelques associations déploient des efforts dispersés pour contenir les effets de l’absence et fournir un soutien matériel et psychologique, l’absence d’une stratégie nationale claire de prise en charge des enfants de détenues reste l’une des manifestations les plus flagrantes des défaillances du système de justice sociale.

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