Casernes commerciales : comment l’armée est-elle devenue le premier acteur économique en Égypte ?

Cette enquête révèle comment l’empire économique de l’armée égyptienne s’est étendu depuis 2014 au point de contrôler de vastes secteurs et d’évincer le secteur privé, en s’appuyant sur des privilèges fiscaux et une main-d’œuvre d’appelés.

Zawia3

Depuis 2014 et l’arrivée au pouvoir du président Abdel Fattah al-Sissi, l’influence économique des forces armées égyptiennes s’est étendue à un rythme sans précédent. Le réseau d’investissements de l’institution militaire s’est élargi pour englober des dizaines de sociétés et de projets dans tous les secteurs civils, de la construction et de la promotion immobilière à l’agroalimentaire et à la logistique.
Alors que des institutions internationales comme le Fonds monétaire international et la Banque mondiale ont exprimé à plusieurs reprises leur inquiétude face à l’imbrication de l’armée dans l’économie, l’intérêt local et international pour l’analyse des conséquences de cette présence sur l’équité de la concurrence et le développement durable ne cesse de croître. Dans cette enquête, Zawia3 propose une lecture détaillée de ce phénomène, étayée par des témoignages de terrain et des statistiques issues de sources fiables.

La mainmise des forces armées sur de vastes secteurs économiques a créé un environnement concurrentiel déséquilibré, qui affaiblit la capacité du secteur privé, et même des entreprises publiques civiles, à survivre et à rivaliser. Les sociétés affiliées à l’armée jouissent en effet de privilèges exclusifs, notamment l’exonération d’impôts et de droits de douane, le recours aux appelés comme main-d’œuvre bon marché, ainsi que la préférence qui leur est accordée dans l’attribution directe des marchés publics.

L’un des exemples les plus marquants est l’entrée de l’armée sur le marché du ciment : elle a construit en 2018 une gigantesque usine d’une capacité de production de 13 millions de tonnes par an, alors que le marché souffrait déjà d’une offre excédentaire. Cette entrée en force, comme l’a rapporté l’agence Reuters, a déséquilibré le marché et infligé de lourdes pertes à des entreprises privées, dont des investisseurs étrangers ; certaines ont même dû suspendre leurs activités ou quitter le marché.

Ces privilèges accordés à l’institution militaire, conjugués aux exonérations et aux dérogations, suscitent une inquiétude croissante dans les milieux d’affaires locaux et internationaux, d’autant que les attributions directes de marchés se multiplient sans mise en concurrence ouverte. Des rapports de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international ont averti que cette domination entrave le développement du secteur privé et affaiblit sa capacité à créer des emplois, ce qui se reflète dans les indicateurs de l’investissement.

Selon les données de la Banque mondiale, l’investissement privé en Égypte a représenté en moyenne environ 6,3 % du produit intérieur brut au cours de la dernière décennie, soit pas plus d’un cinquième de l’investissement privé moyen des pays à revenu intermédiaire. L’Égypte a également reculé dans l’indice de liberté économique de la Heritage Foundation, jusqu’à la 130e place sur 178 pays en 2021, ce qui traduit un environnement des affaires étouffant, sous le poids de l’intervention de l’État et de l’armée sur le marché.

Des évaluations publiées par le Centre d’études sur le Moyen-Orient de l’université Harvard indiquent que l’expansion du rôle militaire a ralenti la croissance économique. L’économiste Ishac Diwan affirme à ce propos qu’« une économie dominée par les militaires est moins capable de produire une croissance durable qu’une économie gérée par des élites civiles, même corrompues », ce qu’il attribue au fait que les officiers monopolisent les ressources et les marchés d’une manière qui dépasse ce qui se pratiquait à l’époque des hommes d’affaires proches du régime de Moubarak.

Les secteurs dans lesquels l’armée égyptienne est active

  • Ciment
  • Produits chimiques
  • Engrais
  • Acier
  • Exploitation minière
  • Construction de réseaux d’autoroutes
  • Logements sociaux
  • Hôpitaux et équipements médicaux
Infographie : Zawia3.

 

Abdel Salam (pseudonyme), entrepreneur dans le secteur du bâtiment depuis plus de vingt ans, a dû réduire son activité de plus de 70 % depuis 2018, en raison de l’influence croissante sur le marché des sociétés affiliées à l’Autorité d’ingénierie des forces armées. Il explique à Zawia3 que ces sociétés, qui bénéficient de privilèges particuliers leur permettant de réaliser la plupart des projets de l’État, l’ont contraint à se séparer de centaines d’ouvriers et de dizaines d’ingénieurs, et à se limiter à un petit nombre de chantiers, qu’il n’obtient que par l’intermédiaire de grands entrepreneurs traitant directement avec l’Autorité, dans le cadre d’une répartition du travail supervisée par ces entrepreneurs mandatés par des officiers de l’armée, selon ses termes.

Abdel Salam, qui a hérité le métier de son père, actif depuis les années 1950, explique que la situation du marché a totalement changé après 2013. Alors qu’auparavant les appels d’offres passaient par les instances locales, comme les conseils et les unités administratives, l’Autorité d’ingénierie monopolise aujourd’hui la supervision des grands projets dans tous les gouvernorats, profitant d’exonérations de grande ampleur et de l’absence de véritable concurrence. Il ajoute : « Aujourd’hui, les projets sont répartis par l’Autorité entre certains entrepreneurs, qui les redistribuent à leur tour à de plus petites entreprises. Parfois par tirage au sort, parfois selon les relations et les humeurs. »

Abdel Salam décrit ainsi la nature de ce monopole : « L’Autorité réalise environ 90 % des projets, soit directement par ses bureaux et ses sociétés affiliées à l’Organisme national de développement, où la main-d’œuvre civile ne dépasse pas 2 %, soit en chargeant de grands entrepreneurs de répartir le travail. Le problème, c’est que cette structure exclut les petits entrepreneurs et les cantonne aux miettes, sans aucune garantie de profit. »

Il poursuit : « Au début, nous avons essayé de prendre le train des projets de l’Autorité, seule chance d’assurer notre survie. Mais nous nous sommes vite heurtés aux retards de paiement des tranches et à l’absence de garanties pour encaisser le solde après la livraison des travaux, ce qui a transformé les bénéfices attendus en pertes accumulées. »

Il souligne que le plus gros problème tient au système de fonctionnement de l’Autorité elle-même, qui s’appuie sur des appelés qui ne perçoivent pas de salaires au prix du marché et ne paie pas d’impôts, ce qui lui permet de réduire son coût global. « Le problème ne se limite pas à la concurrence déloyale, il s’étend à la qualité de l’exécution. L’entrepreneur chargé par l’Autorité d’un projet dont le coût réel est de 100 unités l’obtient à un prix dérisoire, qui ne dépasse pas 50 ou 60 unités après les retenues de l’Autorité, puis il est tenu de le réaliser comme s’il était payé au prix plein. Pour dégager un bénéfice, il peut recourir à des matériaux de mauvaise qualité ou à des techniques dangereuses. Moi, je ne l’ai pas fait, et c’est pour cela que mon entreprise s’est effondrée », dit-il.

Abdel Salam conclut en soulignant que ce qui se passe n’exclut pas seulement les entrepreneurs, mais menace l’avenir du secteur civil du bâtiment et creuse le fossé entre le marché ouvert et un système économique qui jouit d’une double immunité : juridique et financière.


Le secteur de l’industrie et des biens de consommation : une expansion militaire sur le marché civil

Ministère de la Production militaire

  • Gère une vingtaine d’usines et de sociétés
  • Produits militaires
  • Large gamme de biens civils

Plusieurs secteurs industriels

  • Produits chimiques
  • Engrais
  • Acier
  • Équipements médicaux

Société Helwan des appareils métalliques

  • Production passée des canons aux réfrigérateurs et aux cuisinières à gaz

Organisme de tutelle

  • Organisation des projets du service national, rattachée aux forces armées

Mode de commercialisation

  • Les produits sont commercialisés sous le slogan « Fabriqué en Égypte »
Infographie : Zawia3.

Un marché sans protection

Hossam El-Derdiri (pseudonyme), un entrepreneur égyptien, explique à Zawia3 que l’intervention croissante de l’institution militaire sur le marché du BTP ces dernières années a eu des effets dévastateurs sur le secteur privé : sur environ mille entreprises actives sur le marché avant cette expansion, la moitié ont complètement cessé leurs activités à cause de la domination de l’Autorité d’ingénierie des forces armées.

Il poursuit : « Au moins 500 entreprises ont fermé leurs portes, licencié leurs ouvriers et leurs ingénieurs, et abandonné leurs équipements et leurs investissements. Elles ne pouvaient plus continuer, parce que les règles de la concurrence ont totalement changé et qu’il est devenu impossible de rivaliser avec les privilèges accordés aux sociétés de l’armée. »

Quant à l’autre moitié, El-Derdiri explique qu’elle s’est elle-même divisée en deux : « 250 entreprises ont été contraintes de déclarer faillite à cause de dettes accumulées et de leur incapacité à couvrir leurs dépenses, et 250 autres restent coincées dans des projets avec l’Autorité d’ingénierie. Ces entreprises ne peuvent pas se retirer malgré les pertes, parce qu’elles se sont engagées dans des contrats qui ont exigé d’énormes investissements, et y renoncer signifierait l’effondrement financier total. »

El-Derdiri cite un exemple de ce qu’il considère comme « un modèle flagrant de dysfonctionnement » : un don émirati destiné à la construction de logements sociaux pour les jeunes en Égypte. Selon son récit, le montant du don a été versé intégralement et en espèces, et des contrats ont été passés avec plusieurs entrepreneurs, dont son entreprise, pour réaliser ces projets sur des sites déterminés. Les travaux ont effectivement été achevés et livrés après les finitions.

Mais la surprise, dit-il, est que les contrats officiels n’ont été signés avec les entrepreneurs qu’une fois les travaux terminés, et que les paiements ont été effectués au moyen de « décomptes tardifs », ce qui a épuisé financièrement les entreprises et les a privées de toute possibilité de faire des bénéfices.

Il ajoute : « Au lieu que le don serve à aider les jeunes, comme prévu, il a servi à régler nos paiements en retard, mais de façon fragmentée et lente, et les versements étaient souvent retardés ou amputés sans explication. De cette façon, c’est nous qui avons supporté les pertes, tandis que l’entité chargée de l’exécution, c’est-à-dire l’Autorité, avait reçu l’intégralité du financement à l’avance. »

Dans son témoignage, El-Derdiri souligne que ce mode de fonctionnement n’affaiblit pas seulement les entrepreneurs, mais menace leur existence même, et conduit à saper le secteur privé local au profit d’un système fermé qui n’obéit ni aux règles du marché ni à l’équité de la concurrence.

Le secteur de la construction et des infrastructures : le rôle de l’armée égyptienne

La nouvelle capitale administrative (à l’est du Caire)

  • Une société relevant du ministère de la Défense détient 51 % du projet
  • Coût estimé du projet : 45 milliards de dollars
  • Source : agence Reuters

De grands projets confiés à l’Autorité d’ingénierie des forces armées après 2014

  • Construction de réseaux d’autoroutes
  • Réalisation de projets de logements sociaux
  • Modernisation d’hôpitaux et d’équipements publics
  • Valeur estimée de ces projets : plus d’un milliard de dollars
  • Justification du gouvernement : la capacité de l’armée à « réaliser vite et avec une grande qualité »

La plus grande cimenterie d’Égypte, à Beni Suef

  • Construite en 2018 par des sociétés de l’armée
  • La plus grande d’Égypte en capacité de production
  • Construite sur un marché déjà en surproduction, c’est-à-dire saturé
Infographie : Zawia3.

 

Selon des estimations non officielles, l’armée égyptienne contrôle entre 25 % et 40 % de l’économie du pays. Elle bénéficie d’avantages concurrentiels qui rendent difficile toute concurrence de la part du secteur privé. Le premier de ces avantages est l’exonération d’impôts et de droits de douane en vertu de textes tels que l’article 47 de la loi de 2005 sur l’impôt sur le revenu.

Et l’article 19 de la loi sur les exonérations douanières, qui dispose : «  Sont exonérés des droits de douane, selon les conditions et modalités fixées par le règlement d’application, les importations du ministère de la Défense et de ses organes, des sociétés, unités et organismes relevant du ministère de la Production militaire, des Renseignements généraux et du ministère de l’Intérieur, en armes, munitions, équipements et moyens de transport, voitures particulières destinées à l’usage officiel du ministère de la Défense, ainsi que les matériaux, outils, machines, fournitures, appareils médicaux et médicaments importés au nom de ces entités ou pour leur compte, le tout à des fins d’armement, de défense ou de sécurité, et sans condition d’inspection. »

Les forces armées ont réalisé de gigantesques projets dans plusieurs secteurs : infrastructures, logement, industrie, agriculture et tourisme. Parmi les projets les plus marquants figurent l’élargissement du canal de Suez (2014-2015) pour un coût de 8 milliards de dollars, et la construction de la nouvelle capitale administrative, gérée par une société dont l’armée détient 51 %. L’Autorité d’ingénierie des forces armées a en outre réalisé 276 projets d’une valeur de 198 milliards de livres égyptiennes jusqu’en 2021, dont 25 routes dans le Sinaï d’une longueur totale de 1 185 kilomètres. Dans l’industrie, l’armée a construit des usines de ciment et de marbre et a acquis des parts importantes de la production de phosphate et d’or. Dans l’agriculture, l’Organisation des projets du service national gère des projets agricoles et de pisciculture en employant une main-d’œuvre d’appelés.

Le secteur de l’énergie, des services et des transports : une expansion militaire multisectorielle

Société « Wataniya Petroleum »

  • Possède un vaste réseau de stations-service
  • En cours de cession partielle dans le cadre du plan de privatisation du gouvernement

Secteur des transports et des routes

  • Les sociétés de l’armée gèrent des projets de routes et de ponts

Ports secs et services logistiques

  • Confiés à des sociétés de l’armée : développement de ports secs
  • Gestion d’installations logistiques comme les entrepôts frigorifiques
Infographie : Zawia3.

Des appelés au service de l’économie militaire

L’effet de l’expansion de l’armée dans l’économie égyptienne ne s’est pas limité aux entreprises : il a remodelé le marché du travail, à travers un mode d’emploi qui repose largement sur les appelés du service militaire obligatoire comme main-d’œuvre bon marché. Les projets économiques de l’institution militaire s’appuient en effet sur des dizaines de milliers d’appelés, chargés pendant leur service obligatoire d’accomplir des travaux civils, qui vont du bâtiment à la gestion de stations-service, en passant par le travail dans des usines agroalimentaires.

Malgré la nature civile de ces tâches, les appelés ne bénéficient pas des droits des travailleurs. Selon des rapports indépendants, le salaire mensuel type d’un appelé dans l’une des unités économiques militaires ne dépasse pas 250 livres (environ 35 dollars), une rémunération bien inférieure aux niveaux les plus bas du marché du travail civil. En outre, les appelés ne relèvent pas du code du travail, mais des règlements des forces armées, ce qui les prive de protection syndicale, du droit à la négociation collective et du droit de grève, voire de la possibilité de contester leurs conditions de travail.

La fragilité de cette situation est aggravée par la stricte hiérarchie militaire, qui oblige les appelés à obéir aux ordres sans protester, dans un environnement dépourvu de mécanismes de contrôle indépendants, ce qui les expose plus facilement à des mauvais traitements et à des conditions de travail pénibles, en toute impunité.

Du point de vue de l’institution militaire, ce modèle offre un avantage financier considérable, puisque la main-d’œuvre est assurée à un coût quasi nul. Mais en contrepartie, il pèse directement sur la capacité des entreprises civiles, privées comme publiques, à rivaliser sur le marché de l’emploi, puisqu’elles sont obligées de verser des salaires plus élevés et d’assumer des obligations sociales et légales, sans égalité des conditions.

Malgré les déclarations officielles selon lesquelles les projets de l’armée fournissent du travail à environ 5 millions de civils, des experts qualifient nombre de ces emplois de « chômage déguisé », en raison de leur caractère temporaire ou de leur faible productivité, en particulier lorsqu’ils sont confiés à des appelés. Dans le même temps, des estimations non officielles indiquent que le taux de chômage des jeunes en Égypte pourrait atteindre environ 28,5 %, ce qui met en évidence l’écart entre l’expansion apparente des offres d’emploi et la réalité d’un emploi durable.

L’armée monopolise aussi les grands projets d’infrastructure, comme les routes et les ponts, par attribution directe sans appel d’offres ouvert, ce qui limite les possibilités du secteur privé, dissuade les investisseurs étrangers d’entrer sur le marché, affaiblit les taux de croissance et réduit les possibilités de créer des emplois durables en dehors de l’institution militaire.

Au cours de la préparation de cette enquête, Zawia3 s’est entretenu avec des dizaines d’appelés, anciens et actuels, ayant servi dans des projets de l’Organisation des projets du service national et de l’Autorité d’ingénierie. Tous ont évoqué des salaires dérisoires, de longues heures de travail, l’absence de couverture sanitaire ou sociale, ainsi que l’absence de toute dimension humaine dans la gestion du travail. Ils ont souligné que ce qu’on leur demande n’est pas traité comme un emploi, mais imposé comme un « devoir militaire », qu’on n’a pas le droit de contester et qui n’est pas rémunéré comme un véritable travail productif.

Graphiques comparant les salaires des appelés, des officiers et du secteur privé, et l'effet des exonérations fiscales sur les coûts de production
À gauche : comparaison des salaires mensuels, en livres égyptiennes : appelés (quelques centaines de livres), officiers (moyenne de 7 000), secteur privé (moyenne de 5 500). À droite : effet des exonérations fiscales sur les coûts de production, en livres égyptiennes : l’armée avec exonérations (1 000) contre le secteur privé soumis à l’impôt (1 500). Graphiques : Zawia3 (version anglaise).

Saad, 23 ans, originaire du gouvernorat d’Assiout, raconte : « J’ai fait mon service militaire en 2021 et j’ai été affecté à l’un des chantiers de l’Autorité d’ingénierie dans la région du Delta. Je passais mes journées à porter du fer et du ciment et à aider à couler le béton, de six heures du matin jusqu’au coucher du soleil, vers sept heures du soir, et parfois nous travaillions plus longtemps, quand le commandement avait besoin de livrer le projet rapidement. » Il poursuit : « Les conditions de travail sont difficiles, la chaleur est très élevée, certains de mes camarades n’ont pas tenu, et nous avions un camarade qui souffrait d’hypotension à cause de la chaleur et s’évanouissait sans cesse. Nous travaillions longtemps sans pauses suffisantes, et il n’y avait aucun véritable équipement de protection. Le salaire que je touchais par mois ne dépassait pas 300 livres, alors que les ouvriers civils qui faisaient le même travail touchaient 200 livres par jour. »

Mostafa, originaire du gouvernorat de Sohag, qui a fait son service militaire entre 2020 et 2021, nous raconte : « J’ai été transféré à la nouvelle capitale administrative, où j’ai été affecté à l’un des chantiers des tours. Nous accomplissions des tâches qui demandaient de la compétence et comportaient des risques, comme monter des échafaudages, soulever des matériaux lourds et décharger du ciment. Le travail commençait à cinq heures du matin et durait jusqu’au soir, sans horaire fixe : le travail se terminait quand la mission était accomplie, souvent sans pause suffisante, et il n’y avait aucune contrepartie financière, à part une somme dérisoire qui ne dépassait pas 260 livres par mois. » Il ajoute que la situation est différente pour les ingénieurs, militaires ou civils, qui travaillent moins d’heures et bénéficient d’avantages, notamment des temps de repos et un salaire ; et surtout, pour Mostafa, ils étaient bien traités par les chefs, contrairement aux soldats. Il nuance toutefois : « Pas tous : il y a des chefs qui nous traitent bien, mais beaucoup nous traitent mal, d’une façon qui porte atteinte à notre dignité. »

La situation est un peu différente pour Abdel Rahman, du gouvernorat d’Ismaïlia, titulaire d’un diplôme d’études supérieures, ce qui lui a valu d’intégrer l’armée avec le grade de sous-officier. Il nous raconte : « J’ai servi pendant deux ans dans le programme “Hayat Karima” (“Vie digne”, le programme présidentiel de développement des villages) dans un village de Haute-Égypte. J’étais responsable d’un groupe d’appelés qui creusaient des canalisations d’égouts et aplanissaient des routes. Ils travaillaient dans des conditions difficiles, sous le soleil, dans la boue et la saleté, sans la moindre protection ni outils suffisants. Ils étaient logés dans des habitations indignes d’êtres humains, et la nourriture suffisait à peine. Le salaire d’un appelé ne dépassait pas 300 livres par mois, alors que les entrepreneurs payaient plusieurs fois plus les ouvriers civils. Et bien sûr, je recevais des plaintes presque tous les jours, mais sans aucune suite. »

Yasser, qui a travaillé pendant son service sur le projet des tunnels du canal de Suez, raconte : « J’ai été envoyé avec ma promotion en 2019 travailler sur l’un des chantiers des tunnels du canal de Suez. Le travail dans les tunnels était épuisant et extrêmement dangereux : nous travaillions à des dizaines de mètres sous terre, nous posions des canalisations, nous nettoyions la boue et nous transportions du matériel lourd. Il n’y avait pas de véritable assurance maladie, et si l’un des appelés se blessait… » Et le salaire ? Il répond, sarcastique : « Rien qui vaille la peine d’être mentionné : le prix de 3 paquets de cigarettes, environ 200 livres. »

Tableau annexé au décret présidentiel n° 535 bis de 2013 modifiant le barème des soldes des appelés (annexe de la loi n° 123 de 1981 sur le service des sous-officiers et soldats des forces armées)

Grade Solde mensuelle des appelés (en livres)
Sergent-chef appelé 252
Sergent appelé 250
Caporal appelé 248
Soldat appelé 246
La modification des soldes des appelés publiée au Journal officiel (numéro 33, supplément A, du 15 août 2013).

La comparaison des salaires fait apparaître un écart évident entre les appelés et les salariés du secteur privé : les appelés perçoivent des rémunérations symboliques comprises entre 200 et 500 livres égyptiennes par mois (4 à 10 dollars), qui ne suffisent pas à couvrir leurs besoins essentiels. À l’inverse, le salaire moyen dans le secteur privé varie entre 3 000 et 8 000 livres égyptiennes (60 à 160 dollars) pour la main-d’œuvre semi-qualifiée, et bien davantage pour les professions qualifiées.

Le chômage en Égypte a légèrement reculé ces dernières années, à 6,3 % au premier trimestre 2025, contre 6,6 % en 2024 et 7,0 % en 2023, selon les données de l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS). Mais le chômage des jeunes (15-29 ans) reste élevé, à 14,9 % en 2024, avec des taux bien plus élevés chez les femmes (37,1 %) que chez les hommes (9,8 %), tandis que le chômage des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur atteignait 18,7 % en 2024. Le taux de participation à la population active s’est établi à 44,2 % en 2024, en hausse par rapport aux 43,4 % de 2023, et la population active a atteint 33,4 millions de personnes au premier trimestre 2025.

Des experts attribuent en partie la persistance d’un chômage élevé chez les jeunes à la domination de l’armée égyptienne sur les secteurs économiques rentables, comme les infrastructures et l’industrie, qui freine la croissance du secteur privé, principal moteur de la création d’emplois durables. Et si les projets de l’armée, comme les routes et les ponts, fournissent des emplois temporaires reposant sur une main-d’œuvre bon marché comme les appelés, ils n’apportent souvent pas de solutions à long terme, ce qui aggrave le problème du chômage chez les diplômés et les jeunes.

Amr Magdy, chercheur sur l’Égypte à Human Rights Watch, estime pour sa part qu’il n’existe pas d’études précises sur lesquelles s’appuyer pour chiffrer clairement l’impact des activités économiques de l’armée, mais que de nombreuses observations et preuves confirment que l’expansion de l’armée dans le domaine économique, surtout après 2013, a eu des effets directs sur les mécanismes du marché, notamment sur le chômage et les possibilités d’emploi.

Il explique à Zawia3 que l’intervention de l’armée dans certains secteurs économiques a fortement perturbé le marché, comme dans le secteur du ciment, où les forces armées sont entrées sur le marché en créant de nouvelles usines et lignes de production entre 2017 et 2018, ce qui a entraîné une hausse soudaine et importante de la production et, en contrepartie, la fermeture d’autres usines, publiques comme privées. Selon lui, cet exemple permet d’expliquer l’effet de l’intervention de l’armée sur le marché du travail.

Il attire l’attention sur l’existence de déclarations officielles qui n’ont pas retenu suffisamment l’attention, dont celle du porte-parole militaire en 2014 au sujet du projet du nouveau canal de Suez, lorsqu’il a déclaré que l’armée s’appuyait sur « deux bataillons de soldats ». Magdy fait remarquer qu’un bataillon compte généralement, au sens militaire, entre 500 et 1 000 soldats : ce sont donc des chiffres considérables, qui montrent que des milliers d’appelés occupent des emplois civils qui auraient pu revenir à des civils.

Magdy poursuit en indiquant que le chef de l’Organisation des projets du service national lui-même a déclaré dans un entretien de presse en 2016 que l’Organisation s’appuie sur les appelés, en soulignant que ce phénomène n’est pas nouveau, mais remonte aux années 1980, lorsque l’armée a commencé à créer des activités économiques à grande échelle sous la direction du maréchal Abdel Halim Abou Ghazala : des soldats travaillaient alors dans les boulangeries, et les forces armées produisaient à l’époque le quart, voire plus du quart, de la production de pain du seul Caire.

Il explique que ces scènes étaient visibles de tous, et que ceux qui ont vécu cette période se souviennent des soldats postés dans les boulangeries et devant les files d’attente pour le pain. Aujourd’hui encore, des images semblables sont visibles dans la rue : des soldats dans les stations-service, les étals de fruits et légumes et les supermarchés, ainsi que dans les guichets de péage des autoroutes.

Magdy compare ici l’espace des libertés d’aujourd’hui avec celui d’alors, affirmant que, dans les années 1980, il y avait davantage de place pour critiquer les projets de l’armée et le travail forcé, par exemple dans le journal Al-Ahaly et chez les députés de l’opposition au Parlement, ce qui signifie qu’au bout de 50 ans, la répression est plus forte et bien plus dure qu’elle ne l’était.

Le chercheur spécialiste de l’Égypte à Human Rights Watch estime que ces emplois devraient être occupés par des civils rémunérés selon les normes du marché du travail. Il ajoute que le recours aux soldats à la place des civils prive des catégories de la société de possibilités d’emploi, en particulier les femmes, dans un contexte de forte inégalité dans la participation des femmes au marché du travail en Égypte : le service militaire n’étant obligatoire que pour les hommes, les femmes sont automatiquement exclues de ces emplois, ce qui aggrave le chômage et la pauvreté chez les femmes.

Il ajoute que certains justifient l’emploi des appelés dans l’économie par le fait qu’ils apprennent un métier ou un savoir-faire qui les prépare à travailler après le service, et que les plus compétents d’entre eux sont embauchés, comme l’ont affirmé le chef de l’Organisation des projets du service national et d’autres chefs militaires. Mais pour Magdy, c’est un « discours de propagande », car l’armée n’est pas une institution de formation technique ou professionnelle, mais une institution militaire par nature, et la préparation des citoyens à l’emploi doit passer par des établissements civils d’enseignement et de formation ouverts à tous, y compris aux femmes et aux personnes exemptées du service militaire. Il souligne que l’emploi des appelés à des travaux civils sous l’égide de l’institution militaire ne justifie ni de les forcer à servir dans des postes sans rapport avec l’armée, ni de les priver d’un salaire convenable ou de la liberté de refuser, rappelant que celui qui refuse d’exécuter un ordre, comme se poster dans une station-service, peut être traduit devant un tribunal militaire pour insubordination.

Magdy évoque les déclarations de l’armée selon lesquelles elle crée des emplois grâce aux grands projets nationaux qu’elle pilote, expliquant que l’armée, le plus souvent, ne réalise pas elle-même les projets, mais les confie à des sous-traitants, égyptiens ou étrangers, et que ces contrats sont conclus dans une opacité totale : personne ne connaît le coût des contrats, leurs conditions, ni s’ils servent l’intérêt général. Ce secret rend impossible toute reddition de comptes ou tout contrôle de ces projets, qui font partie de l’économie de l’armée échappant à tout contrôle.

Il ajoute que ce modèle nuit aussi au marché du travail, car ceux qui sont employés sur ces projets ne sont ni des employés de l’armée ni du ministère de la Défense, mais le plus souvent des journaliers sans aucun droit, ou des travailleurs employés par des entreprises civiles en sous-traitance, sans aucune protection juridique. Il rappelle que des déclarations officielles, dont une du président Abdel Fattah al-Sissi en 2016 ou 2017, font état d’environ 50 000 employés civils au ministère de la Défense, un chiffre minime au regard de l’ampleur des projets, ce qui signifie que la grande majorité des travailleurs civils employés avec l’armée n’ont pas de contrat officiel. Il avertit que ces travailleurs sont exposés à des procès militaires, comme cela s’est produit dans des cas documentés par des organisations de défense des droits humains, notamment celui d’agents d’entretien et de gardiens de la nouvelle capitale administrative jugés par un tribunal militaire après avoir filmé une courte vidéo d’un chantier, alors même qu’ils ne l’avaient pas diffusée.

Le chercheur égyptien souligne que les cas révélés par les médias ou documentés par des organisations de défense des droits humains ne représentent que « la partie émergée de l’iceberg », la plus grande partie des violations restant passée sous silence. Il évoque l’affaire des ouvriers de l’Arsenal d’Alexandrie, victimes de graves violations de la part de l’armée après avoir tenté d’organiser des manifestations pacifiques ou une grève.

Le secteur de l’alimentation et de l’agriculture : une expansion militaire tous azimuts dans la sécurité alimentaire (exemples)

1. Société « Safi » de mise en bouteille d’eau et d’huiles

  • Gérée par l’armée égyptienne
  • Ouverte au partenariat avec des investisseurs

2. Projets de pisciculture

  • Le plus important : Birket Ghalioun, gouvernorat de Kafr el-Cheikh
  • Lors de son inauguration en 2017, présenté comme l’un des plus grands projets piscicoles au monde

3. Élevage et production agricole

  • Complexe industriel « Silo Foods »
  • Points de vente alimentaires « Mostaqbal Misr » (« Avenir de l’Égypte »)
Infographie : Zawia3.

Une économie fermée et un climat répulsif

Pour sa part, l’économiste Zohdi El-Shamy estime que le volume de l’activité économique de l’institution militaire en Égypte est devenu vaste et très influent, malgré l’absence de chiffres précis des autorités. Il déclare : « L’État minimise généralement la contribution de l’armée à l’économie, mais la réalité montre qu’un grand nombre d’activités économiques sont passées sous le contrôle de l’institution militaire, ce qui a des conséquences multiples. »

Il souligne que cette situation provoque un grave déséquilibre dans la structure de l’économie, car elle affecte l’équilibre du marché et l’équité de la concurrence : « Quand entre en jeu une institution qui n’est pas soumise aux mêmes règles juridiques et comptables que le secteur privé, ou même que le secteur public, cela porte atteinte au principe d’égalité des chances entre les acteurs économiques et conduit à chasser des secteurs entiers du marché. »

Il ajoute que « l’armée ne réalise pas tout elle-même : certains projets sont exécutés par ses sociétés, d’autres nécessitent une main-d’œuvre civile, mais au bout du compte, le secteur privé est marginalisé, en particulier les petites entreprises, directement touchées par l’entrée de l’armée dans des domaines variés, de la vente de produits alimentaires à la réalisation de grands projets ».

Quant à la situation de la main-d’œuvre, El-Shamy explique que « l’emploi dans les projets militaires diffère radicalement de l’emploi dans l’administration ou le secteur privé : il n’y a ni organisation syndicale, ni droits légaux clairs, ni participation aux bénéfices, ni représentation des travailleurs. Tous ces droits existaient autrefois dans le secteur public, et dans une certaine mesure dans le privé, mais ils sont absents des projets de l’armée ».

Il poursuit : « Les travailleurs de ces projets ne bénéficient d’aucune protection juridique et travaillent dans un environnement dépourvu de transparence et de contrôle. Leur statut juridique est flou, et il n’existe ni reddition de comptes, ni voie de recours, ni négociation collective, ce qui les place dans une situation précaire et accroît la fragilité du marché du travail égyptien dans son ensemble. »

Le secteur minier : prérogatives et exploitation directe par les forces armées

Base juridique

  • Loi n° 198 de 2014
  • Pouvoir accordé au ministère de la Défense :
  • approuver l’exploitation des ressources minérales
  • percevoir des redevances sur les activités minières

Investissements militaires directs dans le secteur minier

  • Par l’intermédiaire de sociétés de l’armée
  • Activités : carrières de marbre ; extraction de l’or ; sables noirs ; autres ressources et richesses naturelles
Infographie : Zawia3.

 

El-Shamy insiste sur le fait que le rôle naturel de l’institution militaire est de « protéger la patrie et la défendre, et non d’exercer de vastes activités économiques ». Il déclare : « L’engagement de l’armée dans l’économie aurait dû rester limité, dans des domaines liés à l’industrie de guerre ou aux infrastructures stratégiques, et non dans la vente de crevettes ou de fèves. »

Il affirme que l’expansion de l’armée dans l’économie fait l’objet de critiques internes et externes, y compris de la part du Fonds monétaire international : « Même le Fonds, malgré ses politiques libérales que nous critiquons, a commencé ces dernières années à exprimer son inquiétude face à l’ampleur de cette expansion, après l’avoir longtemps ignorée. Mais malgré cela, les réponses du gouvernement restent formelles et peu sérieuses, et ne laissent pas entrevoir une réelle volonté de réforme. »

El-Shamy souligne que sa position critique à l’égard de l’expansion de l’armée ne signifie pas qu’il adopte les politiques du FMI : « Nous sommes opposés aux recettes du Fonds dès le départ, car elles ont conduit à détruire le secteur public et à le démanteler entièrement. Mais nous critiquons ce que nous avions dénoncé avant lui, car la destruction du secteur public s’est faite avec la bénédiction du gouvernement et l’accord du FMI. Résultat : nous avons perdu de grands actifs nationaux, et nous en sommes à vendre les ports, les aéroports et les infrastructures aux étrangers. »

Il souligne que ces politiques ont créé une équation déséquilibrée, où « le secteur public a été détruit au profit de deux secteurs : le premier, ce sont les sociétés de l’institution militaire, le second, ce sont les investisseurs étrangers qui ont racheté les actifs de l’État. Résultat : le secteur privé égyptien, petit ou grand, est assiégé et incapable de rivaliser ».

 

El-Shamy conclut que ce qui se passe actuellement en Égypte est « un phénomène inquiétant, qui consiste à détruire la structure économique nationale », soulignant qu’« il n’y a plus de place pour un véritable investissement, qu’il soit privé local ou même étranger sérieux, car l’environnement de l’investissement est instable, la concurrence est déloyale et le cadre juridique est défaillant ».

Il termine en disant : « Ce que nous voyons aujourd’hui, c’est un mélange destructeur entre la privatisation des actifs nationaux au profit des étrangers et l’emprise d’un secteur économique dépendant de l’institution militaire aux dépens de tous. Cette situation ne mènera qu’à une détérioration économique et sociale encore plus grande. »

 

Quand l’armée a-t-elle commencé à investir ?

La présence de l’institution militaire égyptienne dans le domaine économique n’est ni accidentelle ni le fruit de la dernière décennie : elle prolonge une longue histoire d’imbrication entre les fonctions régaliennes et le rôle productif que joue l’armée depuis la fondation de la République, au lendemain de la révolution de juillet 1952. La doctrine militaire égyptienne est en effet liée, en partie, à la notion d’État développementaliste porteur d’un vaste projet national, qui dépasse les frontières de la sécurité et de la défense pour contribuer à la construction économique et sociale. C’est dans ce contexte qu’ont eu lieu les premiers pas des forces armées dans le domaine économique, matérialisés par la création d’usines militaires produisant des armes et des pièces de rechange, avant qu’une partie de leur production ne soit orientée vers le marché civil pour répondre aux besoins de la société.

Au début des années 1970, et plus précisément après la « victoire d’Octobre » 1973 (la guerre d’octobre contre Israël), ont commencé à apparaître des traits nouveaux dans la nature de la relation entre l’armée et l’économie. Cette période a vu le lancement de ce que l’on appelle l’Organisation des projets du service national, qui a été officiellement créée en 1979 comme institution rattachée aux forces armées, destinée à répondre aux besoins de l’armée en biens et en services sans dépendre entièrement du budget général de l’État. Mais avec le temps, l’Organisation a étendu ses activités à des domaines comme l’agriculture, l’agroalimentaire et la logistique. Sous l’ancien président Hosni Moubarak, malgré la poursuite de cette expansion, le rôle économique de l’armée est resté relativement limité, cantonné à certains secteurs, sans concurrencer directement le secteur privé ou les grandes entreprises civiles.

La situation a changé progressivement après la révolution de janvier 2011, lorsque le pays est entré dans une phase d’instabilité politique et économique. Les forces armées se sont alors imposées comme la force la plus organisée et la plus capable d’imposer la discipline dans les institutions de l’État, et leur intervention économique a commencé à s’étendre au nom de la protection de la sécurité alimentaire et stratégique et pour compenser l’absence d’institutions civiles efficaces. L’armée a pris en charge la supervision de la distribution de certains produits de base, a géré plusieurs entreprises publiques en difficulté et a participé à la réalisation de projets de services urgents pour contenir la colère populaire croissante.

Le tournant le plus important et le plus radical est survenu après 2013, avec l’arrivée au pouvoir du président Abdel Fattah al-Sissi : l’armée est alors entrée dans une nouvelle phase d’habilitation économique, qui ne s’est pas limitée à un rôle d’exécution des projets de l’État, mais l’a transformée en acteur économique de premier plan, qui possède ses propres sociétés, dirige ses propres secteurs et dispose du pouvoir de superviser les projets géants. Au cours de cette phase, se sont étendues les activités de l’institution militaire à de nouveaux secteurs, dont l’immobilier, la construction et les villes nouvelles, l’agroalimentaire, l’énergie, les stations-service, les services commerciaux et les transports. En outre, est devenue l’Autorité d’ingénierie des forces armées le plus grand entrepreneur de l’État, et ses compétences se sont étendues à la planification et à la réalisation des plus grands projets nationaux, dont la nouvelle capitale administrative et le réseau routier national.

À ce stade, l’armée égyptienne n’est plus seulement un partenaire de l’économie : elle constitue un modèle unique de « capitalisme d’État », comme l’ont décrit des chercheurs du centre Carnegie, dans lequel l’armée se trouve au sommet d’une structure de production et de commercialisation imbriquée dans les appareils de l’État, et surpasse parfois le secteur privé dans sa capacité d’accès aux ressources et aux facilités.

Répartition des secteurs économiques de l'armée égyptienne et évolution du taux de chômage en Égypte
À gauche : répartition des secteurs économiques de l’armée égyptienne (infrastructures, la part la plus importante ; industrie ; agriculture ; biens de consommation). À droite : évolution du taux de chômage en Égypte (2019-2025) : taux de chômage général (%) et taux de chômage des jeunes (estimation, %) ; pour les chiffres officiels de la CAPMAS, voir le texte ci-dessus. Graphiques : Zawia3.

Restructurer le capitalisme

La montée en puissance de l’armée après 2013 n’est pas le fruit du hasard ; elle est liée à des contextes politiques, économiques et sécuritaires profonds, qui ont poussé à redéfinir le rôle de l’armée dans l’équation du pouvoir comme dans celle de l’économie. Avec l’arrivée au pouvoir du président Abdel Fattah al-Sissi, après deux années de graves troubles politiques et économiques, est apparue une volonté claire de renforcer l’armée, non seulement comme garante de la stabilité du régime, mais aussi comme levier principal de la reconstruction économique et du rétablissement de la confiance des citoyens dans la capacité de l’État à répondre aux besoins essentiels.

Dans ce contexte, l’armée a constitué un refuge pour le pouvoir politique face à la faible performance bureaucratique des institutions civiles et à l’incapacité du secteur privé à se lancer dans des aventures d’investissement dans un environnement instable. Alors que le marché souffrait de stagnation et de la fuite des investissements étrangers, l’institution militaire disposait d’atouts : discipline institutionnelle, capacité de mobilisation et d’exécution, actifs considérables et réseau logistique intégré. C’est pourquoi l’État s’est tourné vers l’armée comme partenaire stratégique fiable pour réaliser de grands projets nationaux en un temps record, loin des complications administratives et législatives qui ont souvent freiné les investissements civils.

Mais derrière ce tableau d’exécution sont apparues d’autres motivations plus profondes, liées à la reconstruction du modèle économique de l’État égyptien sur des bases différentes. Du point de vue du pouvoir, il n’était plus acceptable que l’État reste otage des fluctuations du marché, ou impuissant face à l’influence des hommes d’affaires dont le rôle politique et économique s’était accru au cours des dernières décennies. Dès lors, l’expansion militaire dans l’économie s’est inscrite dans un projet de restructuration du « capitalisme d’État », dans lequel l’institution militaire assume le rôle de direction et l’État garde la haute main sur la planification, la production et la distribution.

On ne peut pas non plus ignorer la dimension politique de cette expansion : la forte présence économique de l’armée a renforcé sa position au sein de l’État, non seulement comme institution sécuritaire, mais aussi comme acteur économique influent qui détient les clés du financement et de l’exécution des plus grands projets. En ce sens, l’expansion économique de l’armée est devenue un instrument de gouvernement, qui garantit la loyauté des institutions de l’État et affaiblit toute alternative économique ou politique susceptible de menacer la stabilité du régime en place.

Le pouvoir, à l’inverse, a justifié cette expansion par la nécessité de combler le « vide d’investissement » dans certains secteurs que le secteur privé juge non rentables, comme le développement du Sinaï ou des régions frontalières, ou la construction de réseaux de routes et de ponts. L’institution militaire s’est présentée comme garante d’un investissement sûr dans ces régions, grâce à sa capacité à sécuriser les projets et à les réaliser sans recourir à des prêts ou à des partenariats extérieurs susceptibles de restreindre la souveraineté nationale.

La vague d’expansion économique de l’institution militaire a redessiné la relation entre l’État et le secteur privé en Égypte, de sorte que ce dernier évolue désormais dans un environnement où le politique croise l’économique, et où les notions de compétitivité et de partenariat sont redéfinies selon les priorités de l’État, et non selon les règles traditionnelles du libre marché. Alors que le gouvernement égyptien affirme soutenir le secteur privé et promeut des politiques visant à « l’habiliter » comme partenaire du développement, la réalité laisse apparaître une relation plus complexe, qui oscille entre coopération prudente et concurrence inégale.

Depuis 2013, on observe une tendance croissante à substituer l’État, et en particulier l’institution militaire, au secteur privé dans de nombreux secteurs économiques, notamment ceux qui offrent un rendement élevé ou qui sont stratégiques, touchant à la sécurité alimentaire, à l’énergie et aux infrastructures. Dans ce contexte, l’État semble voir dans l’armée un « outil d’exécution efficace », sur lequel il peut compter quand les investisseurs tardent ou que le secteur privé hésite à injecter des capitaux sous la pression des risques ou faute de confiance dans le marché.

Le président Abdel Fattah al-Sissi a exprimé à plusieurs reprises une vision fondée sur la nécessité pour l’État d’intervenir en cas de besoin pour garantir la stabilité de l’économie et la fourniture de services, ce qui contredit, selon une étude du centre Carnegie, les principes fondamentaux de l’économie de marché et crée un environnement peu propice à une véritable concurrence. Car lorsque l’armée entre comme investisseur dans des secteurs civils, soutenue par des exonérations et des moyens logistiques et organisationnels dont le secteur privé ne dispose pas, la concurrence devient inégale et le climat des affaires se brouille.

En revanche, certains cercles de l’État affirment que l’entrée de l’armée dans certains domaines se fait dans le cadre d’un « comblement du vide » temporaire, le secteur privé devant être de nouveau habilité dès que la stabilité sera assurée. Ces dernières années, on a assisté à des tentatives d’ouvrir certains actifs militaires à l’investissement ou au partenariat, par l’intermédiaire du Fonds souverain d’Égypte, ou en faisant la promotion de sociétés comme « Wataniya » et « Safi » en vue de céder une partie de leur capital en Bourse ou à des investisseurs stratégiques, ce qui a été perçu comme le signe d’une volonté de rééquilibrer la relation entre l’État et le secteur privé.

Plusieurs économistes estiment toutefois que ces mesures ne signifient pas nécessairement un recul du rôle économique de l’armée, mais pourraient plutôt constituer un repositionnement et une expansion par le partenariat, et non un retrait. Car l’armée n’apparaît pas seulement comme exécutant ou superviseur des projets : elle possède des actifs et des sociétés et participe à leur gestion et à leur orientation, ce qui lui confère un rôle de premier plan dans l’économie, difficile à concurrencer ou à contourner.

Par ailleurs, plusieurs hommes d’affaires locaux et étrangers ont exprimé leurs craintes quant à la nature du marché égyptien, où la concurrence avec les sociétés publiques, en particulier celles de l’institution militaire, est perçue comme un risque élevé et mal défini. Un rapport de la Banque mondiale de 2020 a également souligné que le rôle économique croissant de l’État pourrait entraver l’arrivée de nouveaux investisseurs et limiter l’efficacité du secteur privé en matière de croissance durable et de création d’emplois.

L’armée, un grand conglomérat

Au cours de la dernière décennie, l’influence des forces armées égyptiennes s’est étendue à la plupart des secteurs économiques vitaux, à travers des sociétés et des projets gigantesques gérés directement par l’armée ou par des organismes qui en dépendent, ce qui en a fait l’un des principaux acteurs économiques du pays.

Dans le secteur de la construction et des infrastructures, l’armée joue le rôle de maître d’œuvre principal des grands projets de l’État. Par exemple, une société relevant du ministère de la Défense détient 51 % du projet de la nouvelle capitale administrative, à l’est du Caire, dont le coût est estimé à 45 milliards de dollars, selon Reuters. L’Autorité d’ingénierie des forces armées s’est également vu confier, après 2014, d’énormes projets portant sur des réseaux routiers, des logements sociaux et la modernisation d’hôpitaux, pour une valeur de plus d’un milliard de dollars, en raison de ce qui est présenté comme sa capacité à « réaliser vite et avec une grande qualité ». Parmi ses principales réalisations dans ce secteur figure la construction de la plus grande cimenterie d’Égypte, dans la ville de Beni Suef, en 2018, avec une capacité de production sans précédent, sur un marché pourtant déjà saturé.

Dans le secteur de l’industrie et des biens de consommation, le ministère de la Production militaire gère environ 20 usines et sociétés, qui fabriquent une large gamme de biens civils en plus des produits militaires. Exemple : la société Helwan des appareils métalliques (usine 360), passée de la production de canons à la fabrication de réfrigérateurs et de cuisinières à gaz. Des usines de l’armée se sont également développées dans les produits chimiques, les engrais, l’acier et les équipements médicaux, sous l’égide de l’Organisation des projets du service national, qui commercialise ses produits sous le slogan « Fabriqué en Égypte ».

Dans le domaine de l’alimentation et de l’agriculture, l’armée gère la société « Safi » de mise en bouteille d’eau et d’huiles, l’une des premières sociétés militaires ouvertes au partenariat avec des investisseurs. Elle a aussi créé d’immenses fermes piscicoles, dont le projet de Birket Ghalioun, dans le gouvernorat de Kafr el-Cheikh, présenté lors de son inauguration en 2017 comme l’un des plus grands au monde. L’armée s’est également développée dans l’élevage et la production laitière, et a créé en 2021 le complexe industriel « Silo Foods » dans la ville de Sadate, pour produire des denrées alimentaires destinées aux écoles et aux marchés. Une chaîne de points de vente alimentaires relevant de l’organisme « Mostaqbal Misr » (« Avenir de l’Égypte »), rattaché à l’armée de l’air, est aussi apparue pour distribuer des produits de première nécessité à prix réduits. Des articles de presse ont suscité une vive polémique sur le lien entre l’armée et des tentatives de prise de contrôle de la société « Juhayna », spécialisée dans les produits laitiers et les jus, après l’arrestation de son fondateur Safwan Thabet et de son fils, sur fond d’accusations de sorties forcées de certains secteurs.

Dans le secteur de l’énergie, des services et des transports, les forces armées possèdent un réseau de stations-service par l’intermédiaire de la société « Wataniya Petroleum », qui s’est développée depuis sa création au début des années 2000 et figure aujourd’hui parmi les principaux distributeurs de carburant du pays. Elle est actuellement en cours de cession partielle dans le cadre du plan de privatisation du gouvernement. Dans les transports, les sociétés de l’armée gèrent des projets de routes et de ponts et exploitent des lignes de bus dans certaines villes pendant les périodes d’affluence. Le gouvernement leur a également confié le développement de certains ports secs et d’installations logistiques, comme des entrepôts frigorifiques.

Dans le secteur minier, la loi n° 198 de 2014 a donné au ministère de la Défense le pouvoir d’approuver l’exploitation des ressources minérales et de percevoir des redevances sur les activités minières. L’armée a investi, par l’intermédiaire de sociétés affiliées, dans les carrières de marbre, l’extraction de l’or, les sables noirs et d’autres richesses naturelles.


Pression internationale pour la transparence

La mainmise de l’armée égyptienne sur de vastes secteurs de l’économie a suscité un intérêt croissant et des critiques de plus en plus vives de la part des institutions financières internationales, qui ont exprimé leur inquiétude quant à l’effet de cette expansion sur le climat d’investissement, l’efficacité de l’allocation des ressources et l’intégrité de la concurrence.

À plusieurs reprises, le Fonds monétaire international a exprimé ces craintes ouvertement. Dans son rapport de 2017, il a averti que la participation d’entités relevant du ministère de la Défense à l’activité économique pouvait affaiblir la capacité de croissance du secteur privé et freiner la création d’emplois. Pendant la période du prêt de 12 milliards de dollars, entre 2016 et 2019, le Fonds a lié ses programmes à des réformes visant à renforcer le secteur privé en réduisant l’intervention des entités publiques, y compris l’institution militaire.

Dans le programme le plus récent, négocié par le gouvernement égyptien avec le Fonds en 2022-2023 pour un montant d’environ 3 milliards de dollars, des conditions sans précédent ont été inscrites concernant la nécessité d’intégrer les sociétés militaires dans le cadre réglementaire civil. L’accord prévoit en effet l’obligation pour toutes les entreprises publiques, y compris celles du ministère de la Défense, de transmettre des états financiers semestriels au ministère des Finances et de les publier, ainsi que de déclarer tout soutien ou avantage financier ou réglementaire dont elles bénéficient.

Le Fonds a également appelé à accélérer l’introduction en Bourse de certaines sociétés de l’armée, ou leur ouverture à des investisseurs stratégiques, afin d’améliorer la gouvernance et de renforcer la confiance dans l’économie. Les sociétés « Safi » (eau) et « Wataniya » (carburants) figurent en tête des entités proposées, même si le rythme de mise en œuvre reste plus lent que prévu.

Pour sa part, la Banque mondiale adopte une position plus prudente dans sa formulation, mais tout aussi claire dans son orientation. Elle a souligné dans ses récents rapports que le niveau de l’investissement privé en Égypte (environ 6 % du produit intérieur brut) compte parmi les plus bas au monde, appelant à lever les obstacles à l’entrée des investisseurs, au premier rang desquels la concurrence déloyale avec les entreprises appartenant à l’État et à l’armée. Elle a aussi exprimé son soutien au document de « politique de propriété de l’État », qui vise à définir les secteurs dont l’État se retirera progressivement au profit du secteur privé.

Les organisations de transparence et de lutte contre la corruption ont été plus directes. Dans un communiqué publié en 2020, Human Rights Watch a appelé le FMI à conditionner tout soutien financier à l’Égypte à une transparence totale sur les activités économiques de l’institution militaire. L’organisation a estimé que le maintien des sociétés militaires dans le secret le plus total constitue un véritable obstacle à la réforme financière et une cause directe de la fragilité du climat des affaires.

La plupart de ces évaluations convergent sur un point : parvenir à une croissance économique durable et équitable en Égypte exige de réduire le rôle économique de l’institution militaire et de soumettre ses activités aux règles de transparence, de reddition de comptes et de concurrence loyale.

Bien que l’État égyptien ait montré une volonté limitée d’ouverture, la lenteur de la mise en œuvre et l’absence de détails transparents sur les étapes de la réforme suscitent de larges doutes sur le sérieux du changement. Avec l’intensification des pressions économiques, la position des institutions internationales reste un véritable test de la capacité du régime à rééquilibrer la relation entre l’État et le secteur privé, loin de la logique des exceptions militaires, et vers un modèle économique soumis aux règles du marché et à la reddition de comptes.

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