Al-Sayed Mohamed Al-Sayed n’avait pas encore dépassé l’âge de dix-sept ans lorsqu’il a quitté sa maison du village d’Al-Ayed, dans le district de Belbeis, gouvernorat de Sharqiya, par une matinée étouffante de juillet de l’année dernière. Il est parti d’un pas hésitant, portant un rêve qu’il jugeait plus grand que les limites de son petit village et l’espoir d’une vie digne sur une terre nouvelle, sans révéler sa destination à sa famille. Il ignorait que son voyage vers une « vie meilleure » le conduirait dans un véritable enfer, et que le simple retour à la pauvreté qu’il fuyait deviendrait un rêve presque inaccessible.
Al-Sayed était élève dans un lycée technique industriel lorsqu’il a rencontré sur Internet un homme qui prétendait pouvoir le faire passer clandestinement en Italie via Alexandrie. Quand il en a parlé à son père, celui-ci s’y est fermement opposé et l’a mis en garde contre les conséquences de la migration irrégulière, lui rappelant qu’il n’avait ni passeport ni documents officiels l’autorisant à voyager. Son père lui a promis de participer à une tontine afin de réunir plus tard les frais d’un départ légal. Mais, le lendemain, la famille a découvert avec stupeur sa disparition : il était parti brusquement, sans dire au revoir à personne.
Au début, ses parents ont pensé qu’il travaillait avec son oncle comme carreleur pour subvenir à ses besoins et aider sa famille modeste. La vérité a toutefois rapidement éclaté lorsqu’un jeune du village a informé son père qu’Al-Sayed était en route pour la Libye, d’où il comptait rejoindre l’Italie par la mer.
Son père se souvient de cette nuit éprouvante où son fils l’a appelé après minuit. Il lui a dit être arrivé à Salloum avec un groupe de passeurs dirigé par un homme de Mansoura nommé « Abou Adham », rencontré sur Internet. Cinq ou six jeunes du village l’accompagnaient, et ils allaient remettre leurs téléphones avant d’entrer en Libye. Puis la communication a été coupée. Le passeur a ensuite contacté le père, réclamant 220 000 livres égyptiennes pour poursuivre le voyage vers l’Italie, ou 50 000 livres pour ramener son fils en Égypte. Impuissant, le père a refusé : il ne disposait pas de cette somme.
Le dernier appel téléphonique de son fils provenait d’un centre de détention à Bir Al-Ghanam, une petite localité du gouvernorat libyen de Zaouïa, à environ 90 kilomètres de Tripoli. Le jeune homme lui a expliqué que les passeurs le retenaient et exigeaient 120 000 livres pour le libérer. Quelques jours plus tard, le père a appris que son fils était tombé entre les mains des autorités libyennes après l’interception du véhicule qui le transportait avec d’autres personnes.
Mohamed Al-Sayed raconte à Zawia3 : « Mon fils m’a contacté par écrit sur WhatsApp il y a une vingtaine de jours seulement. Il m’a dit que je lui avais causé un problème avec une publication que j’avais faite à son sujet sur Facebook. Il m’a expliqué qu’ils l’avaient frappé et humilié à cause de cette publication, et m’a demandé de ne plus rien écrire. Il m’a dit que les autorités libyennes avaient promis de libérer les mineurs de moins de 16 ans, les personnes âgées et les malades. Mais il n’a toujours pas été libéré, alors que des groupes de détenus sont sortis récemment. »
D’une voix brisée, le père poursuit : « Dans notre seul village, une cinquantaine de jeunes de 15 à 16 ans sont partis en juin dernier. Certains sont arrivés en Italie, d’autres sont toujours détenus dans les prisons libyennes, et nous n’avons plus aucune nouvelle de certains d’entre eux. »
Il ajoute qu’un jeune revenu de Libye lui a appris que son fils était toujours retenu à Bir Al-Ghanam, où les migrants subissent de « très mauvais traitements » :
« Il m’a dit qu’ils ne recevaient qu’un pain par jour, qu’ils étaient frappés et humiliés, et qu’on les traitait comme des bêtes. »
À ce jour, Al-Sayed reste détenu à la prison de Bir Al-Ghanam, l’un des centres de détention les plus durs de Libye, qui enferme des centaines de migrants en situation irrégulière, dont des mineurs. Son père a frappé à toutes les portes : il a adressé un signalement au ministère égyptien des Affaires étrangères et contacté la députée Sahar Othman, qui lui a promis d’intervenir, sans résultat.
Il conclut par un appel empreint d’impuissance et de douleur :
« Nous demandons aux autorités égyptiennes, et en particulier au ministère des Affaires étrangères, d’intervenir d’urgence pour sauver nos enfants mineurs détenus en Libye. J’ai déposé toutes les demandes possibles, mais personne ne répond. Nous ne connaissons pas le sort de nos enfants, et l’on dit que l’ambassade d’Égypte ne communique pas avec les autorités libyennes responsables de leur libération. »
Parallèlement, Kamelia Armanios, qui vit avec son enfant dans le village d’Abanoub, dans le gouvernorat d’Assiout, au sud de l’Égypte, souffre depuis le départ de son fils Abram George Saad, âgé de vingt-deux ans. Le 26 novembre dernier, il est parti avec trois autres jeunes des districts d’Abnoub et d’Al-Fath, à Assiout, à la recherche d’une vie meilleure en Italie. Sa mère avait vendu une petite maison rurale, son unique bien, et la famille avait emprunté le reste de l’argent à verser à un intermédiaire de la migration irrégulière.
Kamelia retrace le parcours de son fils et de ses trois compagnons. Arrivés en Libye l’année dernière, ils ont séjourné chez un homme qui organisait des voyages clandestins. Après plusieurs mois d’attente sur le territoire libyen, ils ont pris la mer depuis la côte libyenne le 11 avril dernier. Depuis, tout contact a été rompu, comme si la mer les avait engloutis en silence. Leurs proches ont alors commencé à chercher leur trace.
Les quatre familles ont suivi toute piste susceptible de les mener à la vérité. Certaines ont versé des sommes importantes à des personnes qui promettaient de les aider. Elles ont contacté des intermédiaires égyptiens en Libye. L’un d’eux leur a affirmé que leurs fils étaient détenus à Bir Al-Ghanam et a demandé 17 000 dinars libyens par jeune pour les faire libérer. L’espoir s’est vite dissipé : l’intermédiaire leur a ensuite annoncé que les autorités avaient décidé d’expulser tous les détenus, sans qu’aucune trace d’Abram ou de ses compagnons ne réapparaisse.
Kamelia explique à Zawia3 : « Nous suivons toutes les informations publiées sur la prison de Bir Al-Ghanam. Des nouvelles ont circulé sur le transfert de 45 Égyptiens du centre vers le sud de la Libye, mais les noms de nos fils ne figuraient pas parmi ceux des personnes transférées. J’ai parlé à l’un de ceux qui avaient été transférés. Il m’a dit que le quartier dans lequel il se trouvait avait été entièrement vidé, mais qu’il n’avait vu ni Abram ni aucun des autres jeunes. »
À propos des circonstances qui ont poussé son fils à partir, elle raconte : « Mon mari est mort il y a quatre ans, me laissant avec deux garçons, Abram et Thomas. Abram ne trouvait aucun emploi à Assiout. Il voulait partir pour construire son avenir et se marier comme les autres jeunes. Nous vivons dans la maison de mon père, et notre situation financière est extrêmement difficile. Mon fils est titulaire d’un diplôme technique industriel. Après avoir échoué à trouver un emploi en Égypte, il espérait en trouver un en Italie. »
Elle affirme que les familles des quatre jeunes vivent la même épreuve. Elles ignorent où leurs fils sont détenus, s’ils sont à Bir Al-Ghanam ou ont été transférés ailleurs. Elles suivent quotidiennement les informations et cherchent sur les réseaux sociaux, en vain.
Le Conseil national des libertés publiques et des droits de l’homme en Libye a appelé le ministère des Affaires étrangères à contacter les ambassades et consulats concernés par les migrants détenus dans le pays, et à les inciter à accélérer la délivrance de leurs documents de voyage. Il a souligné l’importance d’une coordination internationale pour soutenir les efforts nationaux de gestion de la migration irrégulière.
Cet appel faisait suite à une visite de terrain menée par une équipe du Conseil au centre de Bir Al-Ghanam, destiné à la détention des migrants en situation irrégulière. Le rapport de visite a révélé que plus de 600 migrants y vivaient dans une situation humanitaire critique, en raison du retard de certaines missions diplomatiques à accomplir les démarches concernant leurs ressortissants et des insuffisances de la structure administrative du centre.
Dans un communiqué publié le 23 septembre dernier, le Conseil a insisté sur la nécessité d’organiser les expulsions conformément aux normes internationales et de renforcer la coopération avec les organisations internationales, en premier lieu l’Organisation internationale pour les migrations, afin d’élargir les programmes de retour volontaire et d’aide humanitaire. Il a demandé aux États et organisations partenaires d’apporter un soutien technique et financier aux institutions nationales libyennes, pour garantir une gestion efficace de la migration, protéger les droits des migrants et leur assurer un traitement digne dans un cadre juridique et humanitaire équilibré.
Le vice-président de l’Organisme de lutte contre la migration illégale pour la région ouest de la Libye a, de son côté, effectué une visite au centre d’hébergement de Bir Al-Ghanam le 21 septembre dernier pour s’informer de la situation des migrants, selon les indications de cet organisme. Dans une courte vidéo, on le voit devant des mineurs égyptiens assis par terre, auxquels il promet qu’ils seront libérés.
De l’argent contre la liberté
Le 23 août 2021, Hassan Salah Attia Ibrahim, 33 ans, et son cousin Hussein Hatem Hassan Attia Ibrahim, 20 ans, sont montés à bord d’une embarcation transportant une quarantaine de jeunes de leur village du district d’Abou Hammad, dans le gouvernorat de Sharqiya, à destination de l’Italie. Mais la mer s’est retournée contre eux, comme la vie de leurs familles allait basculer ensuite. Certains passagers se sont noyés et leurs dépouilles ont été rapatriées en Égypte. Hassan et Hussein ont survécu. Transportés à l’hôpital avec les blessés, ils ont ensuite été arrêtés par les autorités libyennes.
Salah Attia, le père de Hassan, raconte qu’un intermédiaire de leur localité avait organisé ce voyage au départ de Tripoli, contre 80 000 livres égyptiennes par personne, avant de prendre la fuite après le naufrage. Un mois après la détention des survivants, dont Hassan et Hussein, Salah a découvert où ils se trouvaient grâce à la diffusion de leur photographie : la prison de Bir Al-Ghanam. D’autres personnes qui y avaient été détenues l’ont ensuite contacté, lui expliquant que les deux jeunes étaient dans un autre quartier de la prison. Il s’est alors rendu au ministère égyptien des Affaires étrangères et a déposé un signalement officiel. Il y a retrouvé leurs noms sur une liste d’attente de rapatriement en Égypte comprenant 105 détenus, que Zawia3 a consultée. Puis leurs nouvelles ont totalement cessé.
Il raconte à Zawia3 : « Des personnes nous ont appelés pour demander de l’argent en promettant leur libération. Chaque famille a payé environ 4 000 livres égyptiennes. Nous avons perdu notre argent sans aucun résultat et nous avons compris ensuite qu’elles nous avaient trompés. Nous avons déposé des plaintes officielles auprès du ministère égyptien des Affaires étrangères et contacté la députée Sahar Othman, qui a transmis une demande aux autorités compétentes pour suivre l’affaire. Mais nous n’avons reçu aucune réponse officielle du consulat d’Égypte en Libye. »
Les récits des pères et des mères interrogés par Zawia3 ressemblent à ce qui est arrivé à Ahmed Ahmed Mohamed, 30 ans. Il avait quitté son village du gouvernorat du Fayoum pour travailler en Libye en 2023. Mais, après que des passeurs l’ont convaincu de rejoindre une traversée clandestine vers l’Italie en mai 2025, sa famille a perdu tout contact avec lui. Elle n’a rien appris de son sort jusqu’à l’apparition de son nom sur la page « Histoire d’un migrant », qui publie les noms de personnes disparues au cours de voyages migratoires irréguliers. Ses proches ont vite découvert qu’il figurait sur une liste de détenus d’une prison libyenne, sans que celle-ci soit identifiée. Son cousin a contacté l’homme qui avait publié la liste, un Libyen de Syrte nommé « Abou Fares ». Celui-ci a affirmé que Mohamed était détenu à Bir Al-Ghanam et réclamé 15 000 dinars libyens pour obtenir sa libération, raconte le cousin à Zawia3.
Au cours des derniers mois, les appels à l’aide se sont multipliés parmi les proches de travailleurs et de migrants égyptiens détenus dans la région de Bir Al-Ghanam, en Libye. Ils demandent à connaître le sort de leurs enfants et révèlent avoir reçu des appels exigeant de l’argent en échange de leur libération.
Les migrants en situation irrégulière arrêtés en Libye sont souvent libérés contre de l’argent, à l’exception d’une prison connue sous le nom de « Maqar Habsa », réservée aux personnes dépendantes aux drogues et aux accusés dans des affaires de stupéfiants. Les autres prisons, comme celles de Tripoli, de Bir Al-Ghanam et de l’aéroport, sont des établissements publics effectivement administrés par des milices. Celles-ci fixent les sommes exigées pour chaque détenu, entre 10 000 et 25 000 dinars. Certaines familles paient pour récupérer leurs proches, tandis que d’autres n’en ont pas les moyens, affirme une source locale à Zawia3.
Majed Mohamed, un pseudonyme, décrit à Zawia3 une partie des conditions inhumaines qu’il a subies pendant plusieurs mois dans l’une de ces prisons libyennes, où il avait été enfermé faute de titre de séjour à Tripoli. La nourriture était rare : un demi-pain et un petit morceau de fromage pour deux personnes. L’eau était contaminée, et environ un litre était distribué à des dizaines de détenus. La faim et la soif provoquaient fréquemment de violentes bagarres. Les gardiens venaient alors les suspendre par les pieds, la tête en bas, et les frapper avec des tuyaux d’arrosage. Les médicaments étaient presque inexistants, et le médecin refusait de s’approcher des prisonniers, prétextant la peur de la contagion. Durant son incarcération, Majed a contracté des maladies de peau et des infections liées aux mauvaises conditions de vie.
Il décrit la prison :
« La prison compte dix quartiers d’environ cent mètres carrés chacun. Le moins peuplé renferme sept cents personnes, et certains plus de mille trois cents. On y trouve des détenus de toutes les nationalités : Égyptiens, Soudanais, Marocains, Tchadiens, mais aussi des personnes du Niger et du Mali. »
https://zawia3.com/irregular-migration/
Des appels à l’intervention de l’ambassade d’Égypte
Il y a quelques jours, des mineurs égyptiens détenus au centre de Bir Al-Ghanam ont été remis à l’antenne de la région sud de l’Organisme de lutte contre la migration illégale. Cette opération n’a pas été annoncée officiellement, et aucune des deux parties concernées n’a, à ce jour, publié de communiqué ni d’explication, selon la cellule libyenne de secours. Celle-ci précise que le nombre de mineurs remis ne dépasse pas 45. Le sort des autres détenus reste incertain, faute de transparence et de déclarations officielles sur leur situation actuelle.
Dans un communiqué, la cellule de secours a exhorté les familles en Égypte à contacter d’urgence l’ambassade d’Égypte en Libye pour suivre le sort de leurs enfants mineurs et vérifier s’ils ont effectivement été rapatriés ou se trouvent encore dans les centres de détention libyens. Elle souligne que la persistance de l’incertitude exige une réaction officielle rapide et une coordination diplomatique claire afin de protéger ces enfants et de garantir leur sécurité.
Tarek Lamloum, chercheur sur les migrations et l’asile en Libye et directeur exécutif de l’Organisation libyenne de secours et des droits humains, révèle que son organisation a reçu des signalements de familles de détenus faisant état de demandes d’argent et de chantages portant sur environ 13 000 dinars libyens pour libérer leurs proches enfermés à Bir Al-Ghanam.
Dans une publication sur son compte Facebook, Lamloum a invité les familles recevant de tels appels ou demandes à contacter directement le Conseil national des libertés publiques et des droits de l’homme en Libye. Il s’agit d’un organisme gouvernemental qui a déjà visité le centre et publié un rapport officiel ne mentionnant pas de traitements dégradants dans cette prison.
Il a ajouté que l’Organisme de lutte contre la migration illégale devait annoncer clairement ce qui se passe dans le centre. Selon lui, la responsabilité juridique et administrative incombe à la fois à cet organisme et au Conseil national des libertés publiques et des droits de l’homme. Les deux devront rendre des comptes si l’opacité persiste. Il estime que l’organisme chargé des migrations à Tripoli ne peut se dérober en affirmant que Bir Al-Ghanam est « illégal », alors que le centre continue de fonctionner officiellement et reçoit des visites d’ambassades et d’organismes publics de défense des droits humains, ce qui renforce son caractère officiel.
Lamloum insiste sur la nécessité, pour le président de l’organisme et son adjoint, de résoudre leurs différends internes et de se coordonner. Le maintien de ces divergences entrave, selon lui, tous les efforts visant à protéger les détenus et à aider les victimes. Il avertit que le silence et l’inaction face à la nécessité de clarifier le statut juridique du centre engageront la responsabilité de toutes les parties concernées.
Dans ses déclarations à Zawia3, Tarek Lamloum considère que l’arrivée et la détention de mineurs et d’adultes égyptiens dans la région de Bir Al-Ghanam, située à environ 50 kilomètres de Tripoli, sont liées à des circonstances imbriquées relevant de la migration irrégulière. Il explique que ce centre de mauvaise réputation n’a pas obtenu une reconnaissance officielle complète des autorités libyennes : le vice-président de l’Organisme de lutte contre la migration illégale le reconnaît, tandis que son président refuse de le faire. Cela soulève des questions sur la légalité de ce centre, placé sous le commandement d’un militaire et relevant administrativement du ministère de l’Intérieur.
Il précise : « La plupart des détenus de ce centre, particulièrement les mineurs, ont été ramenés de haute mer après avoir tenté de partir depuis les côtes de Tripoli ou d’autres plages libyennes. Certains ont été arrêtés dans les eaux tunisiennes, puis transférés de Tunisie en Libye avant d’être enfermés à Bir Al-Ghanam. Ils n’ont pas été arrêtés dans la rue ou chez eux : leur détention fait suite à des tentatives manquées de migration irrégulière. »
Lamloum explique que, d’après les informations disponibles, ces détenus ont été remis à des autorités gouvernementales libyennes en vue de leur retour en Égypte. Ce retour a peut-être déjà eu lieu après l’intervention de l’ambassade d’Égypte, qui avait demandé leur rapatriement. Il avertit toutefois que leur transfert terrestre vers le sud de la Libye était dangereux. La région n’est pas sûre et les déplacements en autocar les exposent à des attaques ou à des enlèvements par des réseaux armés de passeurs cherchant à réclamer une rançon aux familles, voire à des affrontements entre les forces libyennes et les groupes armés présents dans ces zones.
Il critique le manque de transparence dans le transfert des mineurs et le traitement de leur dossier. Les autorités libyennes et l’ambassade d’Égypte n’ont pas clairement révélé où ils se trouvent ni quelle est leur situation. Il reconnaît que l’ambassade rencontre de réelles difficultés avec les services de sécurité libyens, divisés entre les gouvernements de l’Est et de l’Ouest. Mais cela ne l’exonère pas de sa responsabilité envers ses ressortissants, particulièrement les enfants et les mineurs détenus dans des centres dont le statut juridique est contesté.
Il ajoute : « L’ambassade d’Égypte aurait dû annoncer dès le départ les obstacles rencontrés dans le suivi de cette affaire, d’autant que les ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères à Tripoli ne reconnaissent pas officiellement Bir Al-Ghanam, ce qui en interdit la visite aux missions diplomatiques. Pourquoi l’ambassade tait-elle ces faits alors qu’elle sait depuis des mois que des enfants sont détenus ? Ce qui s’est passé représente une prise de risque grave. L’ambassade doit maintenant assumer ses responsabilités en révélant le sort de ces mineurs et en précisant s’ils sont effectivement rentrés en Égypte. »
Le chercheur souligne que les autorités libyennes, représentées par le gouvernement et le ministère de l’Intérieur, portent la responsabilité directe de la sécurité des enfants détenus. L’ambassade et la représentation diplomatique égyptiennes en portent également une part. Il est, selon lui, inacceptable de prétendre ignorer leur localisation alors que de nombreuses familles égyptiennes ont signalé la disparition de leurs enfants, dont certains pourraient s’être noyés ou être détenus en Libye.
Lamloum conclut ses déclarations à Zawia3 en affirmant que l’ambassade d’Égypte connaissait cette détention dès le début et qu’elle est donc pleinement responsable du suivi du sort des mineurs. Le nombre réel de détenus reste inconnu : certaines sources parlent du transfert de seulement 40 à 45 personnes vers le sud, alors que les signalements déposés par les familles égyptiennes sont beaucoup plus nombreux. La responsabilité du ministère libyen de l’Intérieur et de l’ambassade d’Égypte demeure donc engagée.
https://zawia3.com/migration-2/
Des conditions de détention éprouvantes
L’avocat Ahmed Al-Qasabi, spécialiste des affaires migratoires et pénales, évoque des dizaines de cas de survivants de détention en Libye liés à des affaires de migration irrégulière qu’il a côtoyés. Ces personnes étaient traitées avec cruauté, privées de nourriture et d’eau ; certaines étaient vendues à des réseaux de traite humaine parce qu’elles n’avaient ni statut légal ni protection. Il affirme à Zawia3 que des personnes parties par des voies clandestines il y a deux ou trois ans ont été victimes de disparition forcée. Leurs familles continuent de les chercher aux postes-frontières et dans les aéroports, sans résultat. Personne ne sait si elles sont mortes, se sont noyées ou ont été enlevées.
Al-Qasabi explique que les migrants étaient parfois détenus dans des tranchées ou des tentes au milieu du désert, presque totalement privés de nourriture et d’eau, et soumis à des coups, à la torture et aux insultes. Il a rencontré une personne dont le corps portait des traces visibles de torture, agressée pour avoir simplement demandé à retrouver sa famille. Certains réseaux extorquaient de l’argent aux proches en obligeant les détenus à appeler leur famille pour demander une rançon. Après avoir encaissé l’argent, ils ne les libéraient pas et exigeaient des sommes supplémentaires. Certaines familles ont payé plusieurs fois sans voir revenir leurs enfants.
Il déclare à Zawia3 : « Les migrants en situation irrégulière s’exposent à de multiples dangers, à commencer par les risques juridiques. Ils peuvent être poursuivis comme accusés dans des affaires de passage clandestin ou de migration illégale, passibles de la réclusion à perpétuité et d’une amende pouvant atteindre un million de livres. Ils affrontent également des risques humanitaires et sécuritaires dans les pays où ils se rendent : ils vivent dans une peur permanente, fuient continuellement les autorités et peuvent tomber aux mains de réseaux de traite humaine ou de trafic d’organes, subir du harcèlement ou des agressions sexuelles, ou être exploités dans des activités illégales. »
Al-Qasabi précise que de nombreux migrants meurent pendant leur voyage, de faim dans le désert lors des déplacements terrestres ou noyés lors de traversées maritimes dangereuses. Les réseaux qui organisent ces voyages les traitent brutalement et les retiennent dans des conditions inhumaines. Dans les affaires où il a assuré leur défense, des victimes lui ont dit ne recevoir qu’un repas par jour, limité à un pain, un morceau de fromage et une bouteille d’eau, en plus des humiliations, insultes et agressions physiques.
Il souligne que le migrant en situation irrégulière qui passe par la Libye pour rejoindre la Méditerranée affronte trois types de risques : des risques juridiques liés aux poursuites pénales dans son pays ou dans celui de destination ; des risques psychologiques résultant de la peur, de la pression et des épreuves subies ; et des risques physiques, notamment celui d’être victime de traite humaine, de trafic d’organes, de torture ou d’exploitation.
Il ajoute : « Les affaires de migration irrégulière comptent parmi les affaires pénales les plus graves liées à la migration et à la traite humaine. Le législateur égyptien leur a consacré une loi spécifique, la loi n° 280 de 2016, modifiée ensuite pour devenir la loi n° 22 de 2022. Bien que l’État ait adopté des lois spécifiques et renforcé les sanctions pour endiguer le phénomène, particulièrement lorsque les victimes sont des femmes ou des enfants, celui-ci persiste en raison des insuffisances de l’éducation, du manque d’emplois et de la dégradation de la situation économique. Cela pousse de nombreuses personnes à céder aux promesses des passeurs, qui les attirent avec un départ contre des sommes de 100 000 à 200 000 livres. Leur sort peut ensuite être de survivre et de traverser, ou de subir l’arrestation, la mort ou la torture. »
L’Égypte occupe le deuxième rang pour le nombre de migrants en situation irrégulière empruntant les routes maritime méditerranéenne et terrestre vers l’Europe. De janvier à décembre 2021, ils étaient environ 7 938, notamment à destination de la Grèce, de Malte et de l’Italie, selon une étude publiée par le Forum stratégique des politiques publiques et des études du développement, « Draya ».
Les Égyptiens se classent au deuxième rang de la liste des migrants rejoignant l’Europe par la Méditerranée centrale, qui englobe les côtes tunisiennes et libyennes, sur une route décrite comme la plus dangereuse. Depuis le début de 2024, la Libye occupait la première place parmi les pays de départ des migrants vers l’Italie, selon les rapports d’organisations spécialisées dans la migration illégale.
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Une porte d’entrée dangereuse vers l’Europe
La migration irrégulière en Afrique du Nord s’apparente désormais à un « mouvement saisonnier », qui s’intensifie en été lorsque la mer se calme. Les tentatives de traversée se poursuivent depuis la Libye et la Tunisie, parfois depuis le Maroc et l’Algérie, selon le degré de contrôle sécuritaire dans chaque zone. Le nombre de mineurs non accompagnés entreprenant seuls ces voyages connaît une hausse inquiétante, signe dangereux pour l’avenir de la région. Les manifestations au Maroc pourraient entraîner une nouvelle vague migratoire vers l’Europe dans la période à venir, explique la docteure Basma Fouad, spécialiste des migrations et directrice exécutive de la Fondation internationale des indépendants.
Elle déclare à Zawia3 : « L’élan des jeunes et des mineurs vers la migration irrégulière s’explique par “l’illusion d’une Europe paradisiaque”. Les réseaux sociaux diffusent une image trompeuse d’une vie aisée à l’étranger, sans montrer la dure réalité que vivent les migrants à leur arrivée. Certains mineurs obtiennent des possibilités de scolarisation et de séjour dans les pays européens, alors que les jeunes adultes sont détenus ou jugés. Cela explique la multiplication des tentatives des mineurs en particulier. »
La spécialiste insiste sur le fait que l’ignorance, davantage que la pauvreté, constitue le moteur le plus dangereux de ce phénomène. Beaucoup ne connaissent ni les lois ni les réalités de leur pays et de l’étranger. Pourtant, le voyage peut coûter environ 15 000 euros, une somme qui permettrait de créer une petite activité dans le pays d’origine. La perte d’espoir et l’imitation des autres aggravent la crise, surtout dans les zones rurales, où les jeunes cherchent à reproduire des parcours antérieurs sans en connaître les détails. La quête d’une vie meilleure devient ainsi une route vers une mort lente dans les rues glaciales de l’Europe.
À propos de la Libye, la directrice de cette fondation consacrée aux migrations décrit une « véritable tragédie : le pays est devenu une porte d’entrée dangereuse vers l’Europe, plutôt qu’une destination où s’installer ou travailler ». Elle affirme que les migrants égyptiens y sont confrontés à un réseau de passeurs, d’intermédiaires et de milices. Traités comme des « marchandises humaines », ils sont enlevés, vendus et enfermés dans des conditions inhumaines, dans des centres surpeuplés où manquent nourriture et soins. Ils se retrouvent face à deux choix douloureux : prendre la mer dans un voyage qui peut leur coûter la vie, ou rentrer en Égypte brisés psychologiquement et financièrement.
Concernant le rôle des ambassades et consulats égyptiens, Fouad explique que leur capacité d’intervention est juridiquement limitée, car la plupart des migrants en situation irrégulière se débarrassent délibérément de leurs papiers pour faciliter une demande d’asile ou dissimuler leur identité. Certains imitent d’autres accents pour tromper les autorités européennes, mais des commissions spécialisées détectent souvent cette ruse. Elle précise que les ambassades ne peuvent traiter le cas d’une personne qui ne possède aucune preuve d’identité ou refuse de reconnaître sa nationalité. Les migrants eux-mêmes évitent souvent de contacter le consulat par crainte d’être expulsés, ce qui rend l’intervention de l’État presque impossible.
Pour réduire le phénomène, la spécialiste estime que la solution ne réside pas dans l’interdiction, mais dans l’offre d’alternatives. Elle appelle à élargir les programmes de formation professionnelle gratuits ou peu coûteux et à les relier à des possibilités de départ légal et sûr.
Les marchés européens ont notamment besoin de travailleurs qualifiés dans l’agriculture, les soins infirmiers, la mécanique et le bâtiment. Proposer ces formations en Égypte ouvre la voie à une migration légale garantissant dignité et sécurité. Elle note que l’Égypte a commencé à suivre cette orientation, avec des programmes préparant les jeunes linguistiquement et professionnellement avant leur départ. Elle cite le plan italien « Mattei », qui soutient la formation de jeunes dans des pays comme l’Égypte pour les préparer avant leur arrivée en Italie. À ses yeux, ces initiatives présentent un double avantage : répondre aux besoins de main-d’œuvre du marché européen, tout en améliorant la situation économique des familles égyptiennes et en augmentant les transferts d’argent des travailleurs à l’étranger, une source majeure de devises pour le pays.
Le départ de mineurs égyptiens vers l’Europe via la Libye constitue l’un des phénomènes les plus dangereux liés à la migration irrégulière, malgré les efforts de l’État égyptien pour y faire face sur les plans sécuritaire, médiatique, juridique et du développement. Les autorités ont réussi à contrôler les côtes nord et à empêcher tout départ d’embarcations de passeurs. Les itinéraires se sont toutefois déplacés vers la frontière occidentale avec la Libye, profitant de sa longueur, de l’absence de clôture et d’un terrain composé essentiellement de désert et de sables mouvants, qui rend sa surveillance complète extrêmement difficile. C’est ce qu’explique le docteur Ayman Zohry, spécialiste de la démographie et des migrations, fondateur de la Société égyptienne d’études migratoires et membre du Conseil national des droits humains.
Zohry précise que le Conseil national de l’enfance et de la maternité suit cette question avec une attention particulière et assume la tutelle légale des mineurs dont les familles refusent le retour après leur arrivée en Europe. Le droit européen, notamment italien, interdit l’expulsion des mineurs, ce qui complexifie leur prise en charge malgré l’accord de réadmission des migrants en situation irrégulière conclu entre l’Égypte et l’Italie en 2007. Certains parents ont exploité cette situation juridique : au lieu de risquer eux-mêmes un départ clandestin, ils envoient désormais leurs enfants de 11 à 12 ans, espérant qu’ils seront placés dans des centres d’accueil européens plutôt que renvoyés en Égypte. Mais ces enfants traversent une épreuve très dure, faite de dangers et de violations graves des droits humains, parfois jusqu’à la mort.
Il déclare à Zawia3 : « Certains enfants ne parviennent pas en Europe et sont renvoyés depuis la Libye. D’autres atteignent les côtes italiennes et sont placés dans des foyers temporaires. Beaucoup s’enfuient toutefois pour tenter de rejoindre des proches ou des connaissances, avec l’espoir de travailler, de couvrir les frais du voyage et d’envoyer de l’argent à leur famille en Égypte. »
Zohry affirme que les réseaux de passeurs sont actifs dans les zones frontalières avec la Libye, où ils font passer clandestinement aussi bien des personnes que des marchandises, en exploitant la géographie de la frontière. Selon lui, le phénomène ne peut être totalement éliminé : « Même de grandes puissances comme les États-Unis, qui ont construit un mur à la frontière mexicaine, n’ont pas réussi à mettre définitivement fin aux franchissements clandestins et à la contrebande. »
Le membre du Conseil national des droits humains estime que les difficultés économiques de certains citoyens peuvent expliquer une partie des départs clandestins, mais qu’elles ne justifient pas de risquer la vie des enfants. Il insiste sur la nécessité de renforcer la sensibilisation dans les villages et les zones rurales où les départs de mineurs sont nombreux.
Zohry conclut ses déclarations à Zawia3 en affirmant que l’Égypte aborde ce phénomène à la fois comme une question de sécurité nationale et comme une question humaine. Pour y mettre fin, il faut une coopération internationale sérieuse entre pays de départ et pays d’accueil, poursuivre la sensibilisation de la société et soutenir les familles les plus pauvres, afin qu’elles ne soient pas contraintes d’envoyer leurs enfants dans ces voyages potentiellement mortels.
De nombreux Égyptiens, dont des enfants mineurs, restent détenus dans des centres et des prisons libyens dans des conditions éprouvantes, sans accusations claires, sans procédures judiciaires et sans contact avec leurs familles. Celles-ci ne peuvent que suivre les rumeurs et attendre des appels furtifs confirmant que leurs enfants sont encore en vie. Leur humanité s’effrite jour après jour, en l’absence de toute action efficace pour les ramener dans leur pays. Les appels des familles se poursuivent et quelques efforts de défense des droits humains s’esquissent timidement.
Les témoignages des familles et des défenseurs des droits humains montrent que le dossier des migrants mineurs détenus en Libye n’est plus seulement une question humanitaire. Il constitue une véritable épreuve de l’engagement des gouvernements égyptien et libyen à assumer leurs responsabilités juridiques et morales envers les enfants et les victimes.
