Le 27 avril dernier, le procureur général égyptien a annoncé le renvoi de 273 affaires de blanchiment d’argent devant les juridictions criminelles économiques en une seule année. Ce chiffre constitue un indicateur inquiétant de l’ampleur de ce crime dans le pays. Derrière ce nombre élevé se posent des questions plus profondes sur l’efficacité des organes de contrôle de l’État et leur capacité à détecter les infractions ou à demander des comptes. Il révèle aussi des défaillances institutionnelles accumulées qui ont permis aux réseaux de blanchiment de pénétrer les rouages de l’économie égyptienne. Bien que l’Égypte soit partie aux conventions internationales de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme et dispose d’une unité spécialisée à cet effet au sein de la Banque centrale, l’augmentation persistante du nombre d’affaires soulève un débat concret.
Le communiqué précise que le total des sommes utilisées à cette fin en une année a atteint 7 748 472 866 livres égyptiennes (sept milliards sept cent quarante-huit millions quatre cent soixante-douze mille huit cent soixante-six livres égyptiennes), 319 313 495 dollars américains (trois cent dix-neuf millions trois cent treize mille quatre cent quatre-vingt-quinze dollars américains), 4 059 455 euros (quatre millions cinquante-neuf mille quatre cent cinquante-cinq euros) et 552 930 livres sterling (cinq cent cinquante-deux mille neuf cent trente livres sterling).
Bien que cette annonce ait été publiée comme une preuve de l’efficacité des services de l’État face à ce type de crimes, elle a suscité la controverse. Ce n’est pas seulement l’importance des montants qui est en cause, mais aussi l’absence de toute précision sur la nature de ces affaires et leur issue. Une lecture analytique des chiffres indique également une expansion sans précédent du phénomène et révèle de profondes failles institutionnelles et structurelles ayant permis à ces fonds suspects de pénétrer le système financier, selon des observateurs interrogés par Zawia3.
Selon les experts, le plus troublant reste l’absence de réponse à des questions fondamentales : quelle proportion ces affaires représentent-elles par rapport à l’ensemble des signalements ? Combien de signalements ont été classés sans suite ? Quels jugements ont été rendus ? Surtout, l’ampleur des affaires encore non découvertes suscite de nombreuses interrogations. Cette opacité affaiblit la crédibilité du chiffre officiel lui-même, transformant un signe de réussite en signal d’alarme révélateur de la profondeur de la crise.
Plus de vingt ans après la création, en 2002, de l’Unité de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, rattachée à la Banque centrale égyptienne, celle-ci ne publie pas de rapports annuels détaillés indiquant le nombre de signalements, les résultats des enquêtes ou une évaluation de l’efficacité de la coopération avec le parquet, comme le montre son site officiel. Cela traduit la faiblesse du dispositif institutionnel de transparence, à un moment où le climat économique égyptien exige des messages rassurants et clairs pour les investisseurs locaux comme étrangers.
Des rapports internationaux et locaux estiment que l’économie informelle en Égypte représente entre 30 % et 40 % du produit intérieur brut. Ce secteur constitue ainsi un terrain fertile pour les « activités de blanchiment d’argent », dans un contexte de faiblesse du contrôle et de difficulté à suivre les flux financiers. Les données de l’Unité de lutte contre le blanchiment montrent aussi que le nombre de déclarations financières suspectes a sensiblement augmenté ces dernières années. Pourtant, les autorités n’ont annoncé ni le montant total des fonds blanchis ni le nombre de décisions judiciaires rendues dans ces affaires, ce qui témoigne de difficultés en matière de transparence et de contrôle. Des rapports régionaux, comme celui du GAFIMOAN, le Groupe d’action financière du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, indiquent que l’Égypte fait face à des risques de blanchiment moyens à élevés, notamment du fait de canaux financiers insuffisamment encadrés, dont les transferts d’argent informels et les relations d’affaires non officiellement documentées.

Qui blanchit l’argent en Égypte ?
Les faits des affaires examinées par les autorités d’enquête montrent une diversité frappante des sources de fonds illicites, révélant l’ampleur du blanchiment en Égypte et son imbrication dans de multiples activités économiques et sociales. Les activités liées à ce crime se concentrent dans certains secteurs, notamment le commerce informel des devises, l’investissement immobilier et le commerce de l’or, ainsi que la création de sociétés fictives ou d’associations servant de façades pour introduire les fonds dans le système financier officiel.
De plus, l’expansion de l’économie informelle, estimée à environ 40 % du PIB, offre un terrain propice au blanchiment. Ces activités ne sont pas suffisamment contrôlées et permettent de faire circuler facilement des fonds sans véritable traçabilité de leur origine. Certains réseaux profitent également des failles du système bancaire ou de la faible application des règles de connaissance du client dans certains établissements financiers, estiment les observateurs.
Dans plusieurs cas, des acteurs disposant d’une influence économique ou politique sont soupçonnés d’être impliqués dans des opérations de blanchiment, par le biais d’entreprises de construction ou de vastes activités commerciales servant à blanchir des fonds d’origine illicite. Mais l’opacité des enquêtes et le peu d’informations publiées sur les personnes impliquées empêchent de dresser un tableau précis de ces réseaux et interrogent la capacité des autorités de contrôle à atteindre les principaux acteurs. Certaines affaires révèlent aussi le rôle possible d’acteurs étrangers ou d’opérations de contrebande transfrontalière. Paradoxalement, elles restent souvent enfermées dans les dossiers des tribunaux ou se terminent par des arrangements non annoncés, dans un silence médiatique et en l’absence de contrôle citoyen ou parlementaire.
Malgré l’absence de statistiques officielles annuelles détaillées, certaines données disponibles montrent une nette augmentation de l’ampleur des affaires de blanchiment en Égypte au cours des cinq dernières années. Plusieurs affaires annoncées par les services de sécurité révèlent le développement d’activités illicites impliquant des réseaux complexes de fonctionnaires et d’entités commerciales, ce qui souligne la gravité du phénomène et son extension à de nombreux secteurs.
En 2020, le ministère égyptien de l’Intérieur a annoncé la saisie de 1,3 milliard de livres dans le cadre d’enquêtes sur huit affaires de blanchiment, de corruption et d’enrichissement illicite. Les opérations de sécurité ont également porté sur plus de 1 600 affaires de fraude fiscale et de détournement de fonds publics. En février de la même année, l’Égypte a connu l’une de ses plus importantes affaires de blanchiment : les autorités ont arrêté 17 personnes, dont des employés de l’Autorité postale, accusées d’avoir créé des comptes fictifs utilisés pour transférer environ 1,69 milliard de livres égyptiennes. Les enquêtes ont révélé que ces fonds servaient à financer des activités illégales comme l’immigration irrégulière, le commerce des devises et le trafic de drogue.
Tasnim Ammar, chercheuse en master de gouvernance et de lutte contre la corruption et directrice adjointe des projets à l’Organisation mondiale des diplômés d’Al-Azhar, explique à Zawia3 que le blanchiment est l’un des problèmes critiques auxquels l’économie égyptienne a été confrontée au cours de la dernière décennie, avec une hausse notable de ces infractions depuis 2020.
Selon Tasnim, l’un des principaux facteurs de cette augmentation est le progrès technologique, qui facilite les transferts transfrontaliers, ainsi que la vive concurrence entre acteurs illégaux pour exploiter les failles des systèmes financiers.
Les rapports de la Banque centrale égyptienne indiquent que la faiblesse des systèmes de surveillance et la mauvaise application des lois ont créé un terrain fertile pour ces activités illicites. Le manque de coordination entre les autorités de contrôle et l’insuffisance de la sensibilisation aux risques du blanchiment contribuent également à aggraver le problème.
Tasnim précise : « Dans certains cas, des canaux bancaires temporaires et des technologies modernes de chiffrement ont été utilisés pour dissimuler les identités et les opérations financières suspectes. L’Unité de lutte contre le blanchiment peut documenter certaines affaires réelles liées à des réseaux internationaux sophistiqués cherchant à transférer des fonds tirés d’activités criminelles. »
Elle ajoute : « Le blanchiment a des effets majeurs sur l’économie nationale. Il a entraîné de lourdes pertes économiques, dont la valeur dépasse des montants estimés à plusieurs milliards de livres entre 2020 et aujourd’hui. Des études statistiques ont montré que les pertes économiques résultant du blanchiment atteignaient environ 3 % du PIB certaines années, ce qui a nui aux investissements étrangers et locaux et provoqué une fuite des capitaux. Ces activités affaiblissent aussi la confiance dans le système financier et entravent le contrôle et la transparence. »
Selon Tasnim, le blanchiment renforce par ailleurs la corruption et érode le système juridique : certains clients exploitent les prêteurs et misent sur le manque de surveillance pour développer leurs activités illicites. Malgré les efforts des autorités de contrôle, la faiblesse de la coordination entre les différents organismes publics rend difficile l’obtention de données précises permettant de combattre ce phénomène rapidement et efficacement.
Elle poursuit : « Pour surmonter le problème du blanchiment, il faut adopter des solutions pratiques fondées sur le renforcement des cadres juridiques et de contrôle. Les rapports de la Banque centrale égyptienne et de l’Unité de lutte contre le blanchiment ont souligné l’importance d’une coopération accrue entre les autorités compétentes, au niveau national et international, pour échanger des informations et suivre les activités financières suspectes. »
Elle ajoute : « Parmi les solutions efficaces figurent l’amélioration des infrastructures numériques des systèmes financiers, le développement des technologies modernes de chiffrement et l’application de lourdes amendes aux contrevenants. Il faut aussi sensibiliser davantage les usagers et les institutions financières à l’importance de la lutte contre le blanchiment. Les programmes de sensibilisation et de formation constituent un élément essentiel de cet effort. »
Elle poursuit : « Certaines initiatives publiques et privées ont enregistré des succès notables : les statistiques ont indiqué une baisse d’environ 15 % des infractions liées au blanchiment depuis l’application des nouvelles mesures. Dans le cadre du rôle des autorités de contrôle, la Commission des valeurs mobilières et des marchés travaille aux côtés de l’Unité de lutte contre le blanchiment pour activer les mécanismes de surveillance permanente et actualiser les lois en fonction des évolutions mondiales, afin de faciliter l’identification et le signalement immédiat des opérations suspectes. »
Manque de transparence et inefficacité de la dissuasion
L’économiste Zohdi Al-Chami, dirigeant du Parti de l’Alliance populaire socialiste, explique à Zawia3 que la succession d’évolutions soudaines dans l’économie égyptienne traduit un manque de transparence et une gestion publique dépourvue de clarté et de stabilité. Il ajoute : « Jour après jour, nous sommes surpris par des informations sur de grandes entreprises qui ferment brusquement leurs succursales. C’est ce qui s’est produit récemment avec une chaîne de produits alimentaires qui a fermé plus de 130 établissements d’un seul coup. Les informations se contredisaient, entre des articles évoquant des produits alimentaires avariés et des fuites faisant état de soupçons de blanchiment, sans que l’État expose clairement les faits ou les résultats des enquêtes. »
Al-Chami estime que le règlement rapide de l’affaire, malgré la gravité des accusations diffusées, suscite la méfiance : « S’il ne s’agissait que d’infractions sanitaires, est-il concevable de fermer tous ces établissements de cette façon ? Et s’il y avait des soupçons de blanchiment, comment l’affaire a-t-elle été réglée en deux semaines sans procès ? Cela reflète le manque général de transparence qui domine désormais le climat économique en Égypte. » Il poursuit : « Nous vivons dans un brouillard extrême, où l’absence de contrôle se mêle à l’intervention d’acteurs du pouvoir dans différents secteurs économiques, créant un terrain fertile pour les conflits d’intérêts et la corruption sans reddition de comptes. »
L’économiste souligne que le gouvernement porte lui-même une grande part de responsabilité : « Depuis des années, les politiques publiques reposent sur les capitaux spéculatifs, par la Bourse ou les instruments de dette, pour couvrir le déficit en devises. Bien que le gouvernement ait promis de ne plus recourir à cette approche depuis la crise de 2021, le phénomène perdure et accentue la fragilité de l’économie nationale. »
À propos de la faiblesse des organes de contrôle, il déclare : « Il est regrettable que les services de sécurité fassent preuve d’une grande puissance dans les affaires d’expression et d’opinion, alors qu’ils semblent totalement inefficaces face aux escroqueries et au blanchiment. J’ai personnellement subi une tentative d’escroquerie en ligne et je connais des dizaines de cas similaires. Malgré la transmission de toutes les données, numéros de comptes, noms et numéros de téléphone, personne n’a été tenu pour responsable. » Il insiste sur une fragilité juridique et du contrôle qui encourage les manipulations : « Il est incompréhensible que toutes ces escroqueries aient lieu sans que l’État puisse poursuivre leurs auteurs, malgré la clarté des preuves. La véritable solution semble être de changer entièrement le mode de gestion de l’État, car le système actuel a démontré son incapacité à protéger à la fois les citoyens et l’économie. »
Concernant les secteurs connaissant une expansion suspecte, Al-Chami affirme : « L’immobilier est l’un des principaux domaines soupçonnés de servir de couverture au blanchiment. Mais des entreprises et des projets ouvrent également dans différentes zones sans rapport avec la demande réelle ou l’activité économique. Certains appartiennent à des acteurs étrangers. » Il souligne que cette situation « exige des explications et des vérifications de la part des autorités responsables », et que la persistance de l’opacité et de l’indifférence officielle entraînera davantage de perturbations sur le marché et dans la société.
De son côté, Karim Al-Omda, professeur d’économie politique, explique à Zawia3 que le blanchiment ne se limite pas à l’Égypte et se rencontre dans le monde entier : « Le problème ne tient pas simplement à l’existence de lois dissuasives. La véritable difficulté réside dans les mécanismes de détection de ces activités, une tâche extrêmement complexe même dans les grandes puissances. »
Al-Omda ajoute que des pays connus dans le monde entier sont impliqués dans ce phénomène : « L’Afrique, et particulièrement le Congo, est connue pour le blanchiment, tout comme l’Iran, la Turquie, Dubaï et l’Algérie. Même dans des pays comme la Suisse, les fonds illicites sont estimés à des centaines de milliards de dollars. » Il précise : « Le blanchiment nuit à l’économie parce qu’il ne vise ni des bénéfices réels ni une étude de faisabilité, mais cherche seulement à afficher des profits élevés pour justifier des flux financiers suspects. »
Selon le professeur, les secteurs les plus utilisés comprennent « l’immobilier, les salles de cinéma, les bars, les cafés, les centres de massage et de beauté ». Il explique : « Il est difficile de vérifier précisément leurs bénéfices, car ils proposent des services à des prix variables et le nombre de clients ou les revenus réels ne font pas l’objet d’un contrôle précis. » Il ajoute : « Les bénéfices déclarés servent de façade : les fonds sont déposés dans les banques pour apparaître comme le produit d’une activité légale, ce qui leur donne une couverture licite et permet aux auteurs de ces crimes d’élargir leurs activités. »
Al-Omda affirme que « le blanchiment continuera d’exister tant que subsisteront des activités illicites comme le trafic de drogue, d’antiquités, d’organes et d’armes, ainsi que la prostitution ». Il ajoute que « ceux qui exercent ces activités cherchent toujours des façades légales pour dissimuler l’origine de leur argent ».
Les Nations unies définissent le blanchiment comme « le traitement des produits du crime afin d’en dissimuler l’origine illégale. Ce processus est d’une importance cruciale, puisqu’il permet à l’auteur de profiter de ces gains sans compromettre leur source ». La Convention des Nations unies de Vienne de 1988 aborde également le blanchiment à l’article 3.1 et le décrit comme « la conversion ou le transfert de biens, en sachant que ces biens proviennent d’une infraction, dans le but de dissimuler ou de déguiser leur origine illicite, ou d’aider toute personne impliquée dans cette infraction à échapper aux conséquences juridiques de ses actes ». La Convention des Nations unies contre la criminalité transnationale organisée de 2000 contient aussi des dispositions de lutte contre le blanchiment aux articles 6 et 7, tandis que les articles 12, 13 et 14 portent sur la confiscation du produit du crime. La Convention des Nations unies contre la corruption de 2003 prévoit également des mesures contre le blanchiment aux articles 14, 23 et 24.
Que révèle l’analyse du contenu des journaux ?
Dans le cadre de cette enquête, Zawia3 a procédé à un examen méthodique d’un échantillon de couvertures publiées ces derniers mois dans plusieurs journaux égyptiens, publics et indépendants, pour observer le traitement des affaires de blanchiment. L’échantillon comprend des titres importants comme Al-Ahram, Al-Akhbar, Al-Masry Al-Youm et Al-Shorouk, ainsi que des portails d’information comme Al-Youm Al-Sabea et Masrawy.
L’analyse des publications de la presse égyptienne montre que la plupart se concentrent sur la dimension officielle des affaires de blanchiment. Elles s’appuient généralement sur les communiqués du procureur général, de la Banque centrale ou de l’Unité de lutte contre le blanchiment, sans explorer les ressorts du phénomène ni ouvrir d’enquêtes indépendantes sur ses multiples dimensions. Une couverture brève et factuelle prédomine, sans analyse ni explication, laissant le lecteur face à des chiffres et des statistiques dépourvus du contexte nécessaire pour comprendre l’ampleur et la complexité du phénomène. Certains journaux indépendants, comme Al-Masry Al-Youm et Al-Shorouk, ont certes traité des affaires particulières, mais leur couverture reste généralement prudente, surtout lorsqu’elle évoque des personnalités influentes ou des acteurs du pouvoir.
Les affaires de blanchiment sont en outre souvent présentées dans un récit de réussites officielles du parquet ou des services de sécurité, plutôt que comme un phénomène économique inquiétant nécessitant une approche méthodique. Elles sont parfois reliées à d’autres dossiers, comme la corruption, le terrorisme ou le trafic de drogue, sans explorer la manière dont ces dossiers s’articulent avec la structure économique. La relation centrale entre l’économie informelle et le blanchiment est également rarement abordée, malgré son importance pour comprendre les racines du phénomène, selon les experts.
Les couvertures ne font pas non plus apparaître d’investigations approfondies retraçant les parcours des fonds illicites ou révélant les réseaux qui les gèrent. Les questions de responsabilité des institutions financières, comme les banques ou les associations susceptibles de servir de canaux au passage des fonds blanchis, sont absentes. Les conséquences sociales et économiques du blanchiment, telles que la distorsion de l’équité sur le marché, les effets sur les prix ou la redistribution illégale de la richesse, ne sont pas suffisamment traitées.

Failles juridiques et du contrôle : comment l’argent suspect échappe-t-il à la détection ?
Malgré l’intégration de l’Égypte au dispositif international de lutte contre le blanchiment et l’actualisation des lois concernées ces dernières années, la réalité révèle des failles évidentes qui permettent aux fonds illicites de circuler par des canaux financiers officiels sans être repérés à un stade précoce. Ces failles sont à la fois législatives et opérationnelles : elles vont du manque de clarté dans la définition de certaines infractions sous-jacentes au blanchiment à la faiblesse de la coordination entre les autorités de contrôle et d’application de la loi.
L’une des principales lacunes est l’absence d’une base de données unifiée et actualisée reliant les services judiciaires, financiers et sécuritaires, ce qui retarde le suivi des flux et le rapprochement des affaires connexes. Certaines institutions financières, surtout non bancaires, n’appliquent pas non plus strictement les règles de connaissance du client ou les mécanismes de signalement des opérations suspectes, soit par manque de capacités techniques, soit par crainte de perdre des clients fortunés.
Dans ce contexte, Mohamed Fattouh, avocat près la cour d’appel, explique à Zawia3 que des avancées importantes ont effectivement renforcé le dispositif législatif, notamment depuis la modification de la loi contre le blanchiment en 2020, mais que l’application pratique reste difficile. Il cite parmi les principales lacunes l’absence d’une base de données intégrée reliant les différentes autorités, la faiblesse du contrôle des transactions en espèces, surtout dans certains secteurs, l’existence de sociétés fictives ou « sociétés-écrans » dont les propriétaires réels sont difficiles à identifier, et le manque de formation spécialisée de certains organismes censés être en première ligne pour détecter et analyser les opérations financières suspectes.
Le cadre juridique manque parallèlement de mécanismes solides de protection des lanceurs d’alerte et des témoins, ce qui réduit les possibilités de signalement volontaire des opérations suspectes au sein des institutions. Certaines autorités de contrôle restent également incapables d’accéder aux comptes ou aux transferts effectués au nom d’organismes caritatifs ou religieux, en raison de sensibilités sociales et politiques.
Fattouh souligne que combattre le blanchiment en Égypte ne consiste pas seulement à modifier les lois : il faut avant tout les appliquer concrètement et renforcer la coordination entre les organes de contrôle. Il insiste sur la nécessité de restrictions strictes concernant les grosses transactions en espèces et d’un registre central révélant l’identité des bénéficiaires effectifs des sociétés, sans se limiter à leurs représentants légaux. Il appelle aussi à des campagnes de sensibilisation à destination du secteur privé et des entrepreneurs sur les risques d’implication, même indirecte, dans le blanchiment.
Il ajoute : « L’Égypte a réalisé des progrès législatifs tangibles, notamment après sa sortie de la liste grise du Groupe d’action financière international, le GAFI. » Il note toutefois que des pays comme les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite ont commencé à prendre des mesures plus avancées, en créant des cellules de renseignement financier indépendantes et en contrôlant précisément les flux, notamment liés à l’immobilier et aux investissements. Certaines activités servent de façades au blanchiment parce qu’il est difficile d’y retracer l’origine des revenus, souligne-t-il : l’immobilier, surtout lors de transactions en espèces hors du système bancaire ; les sociétés d’import-export parfois utilisées comme couverture ; les cafés et restaurants ; et le commerce de voitures d’occasion. Il mentionne aussi le marché des transferts de footballeurs en Égypte parmi les activités où sont injectés des fonds suspects, souvent issus d’activités illégales comme le trafic de drogue, d’armes et d’antiquités.
Fattouh exprime également son inquiétude devant le manque de transparence dans le suivi des fonds politiques, notamment ceux liés à des hommes d’affaires ou des responsables proches des cercles du pouvoir. Il y voit une forme de complicité institutionnelle favorisant le phénomène. Les lois ne suffiront pas sans une véritable volonté politique fondée sur la transparence, la justice économique et la même obligation de rendre des comptes pour tous, souligne-t-il. Certaines personnes échappent au contrôle et à toute enquête sur l’origine de leurs fonds en raison de leur proximité avec les milieux influents, ce qui constitue un obstacle majeur à toute réforme réelle du dispositif de lutte contre le blanchiment.
Les lois égyptiennes comportent plusieurs mesures de lutte contre le blanchiment. Elles imposent notamment aux institutions financières les procédures de connaissance du client, dites KYC, pour vérifier l’identité des clients et examiner les opérations financières suspectes. L’Unité de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, rattachée à la Banque centrale égyptienne, a aussi été créée pour suivre les activités suspectes et analyser les déclarations des banques et des sociétés financières.
Concernant les sanctions, la loi égyptienne prévoit des peines sévères contre les particuliers et les entreprises impliqués : des peines de prison de trois à sept ans et de lourdes amendes pouvant atteindre plusieurs millions de livres égyptiennes. Le tribunal peut aussi infliger des sanctions financières supplémentaires aux entreprises et organismes facilitant le blanchiment, notamment retirer leurs licences ou imposer des amendes à leurs responsables. Dans certains cas, les peines peuvent aller jusqu’à la réclusion à perpétuité si l’auteur est un haut responsable ou si le blanchiment s’effectue au moyen de réseaux complexes ou internationaux.
La loi punit également toute personne apportant un soutien ou une aide au blanchiment, y compris dans les transactions financières suspectes passant par des canaux informels ou des sociétés fictives. Malgré ces lois et ces sanctions, les difficultés persistent toutefois dans l’application effective du contrôle, le renforcement de la transparence et la transmission régulière des données.
L’évolution du blanchiment en Égypte (2015–2025)
En 2019, l’Égypte a adopté son premier rapport national d’évaluation des risques de blanchiment et de financement du terrorisme, couvrant la période 2014–2017. Préparé par l’Unité de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme en coordination avec les autorités compétentes, il relevait des difficultés à comprendre et à évaluer les risques, en particulier dans les secteurs informels et l’économie non organisée. En 2021, la première mise à jour de cette évaluation nationale a été adoptée. Elle couvrait les années 2018 et 2019 et montrait une amélioration de la compréhension et de l’identification des risques, en mettant l’accent sur la coordination et le développement des procédures de contrôle. En 2020, l’Égypte a fait l’objet d’une évaluation internationale du GAFIMOAN, achevée en juin 2021. Le rapport indiquait qu’elle avait obtenu des résultats positifs dans l’application des normes internationales de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme, avec une bonne compréhension des risques et une coopération efficace entre les organismes concernés.
En juillet 2022, la loi de lutte contre le blanchiment a été modifiée par la loi n° 154 de 2022, afin de renforcer l’efficacité de l’Unité de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme et d’élargir ses prérogatives. Une stratégie nationale de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme a également été lancée pour la période d’octobre 2023 à septembre 2025.
Les chiffres annoncés sur les affaires de blanchiment en Égypte révèlent une crise croissante qui ne peut être combattue par des slogans ou de simples communiqués. Derrière les milliards ayant circulé de manière suspecte se trouvent des failles juridiques, structurelles et du contrôle qui affaiblissent la capacité de l’État à détecter le crime avant qu’il ne se produise, ou même à demander des comptes aux personnes impliquées après coup. Entre une économie informelle représentant près de la moitié du PIB et des autorités de contrôle souffrant d’une transparence limitée et d’une faible coordination, la confiance disparaît et l’opacité s’accroît. La crise ne concerne pas seulement des crimes financiers : elle traduit un dysfonctionnement plus large de la gouvernance économique et une inaction institutionnelle qui laissent le champ libre à la corruption et à l’évitement de toute responsabilité. Sans mesures sérieuses pour réformer ce système et renforcer la transparence et le contrôle, le blanchiment ne sera pas seulement un danger existant, mais une bombe à retardement menaçant ce qui reste de la cohésion de l’économie nationale.
