La saison de l’élection présidentielle égyptienne de 2024 s’est achevée par l’accession du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi à un troisième mandat, à un moment où la guerre de Gaza s’est imposée comme un acteur principal du déroulement de la fête électorale : al-Sissi a interprété sa victoire comme un rejet de la « guerre inhumaine » contre la bande de Gaza, en particulier après que « des menaces sécuritaires entourent les frontières sud, ouest et est » : à la frontière avec Gaza, les forces d’occupation mènent leur guerre contre la bande, qui n’a pas été exempte de menaces envers la partie égyptienne ; à la frontière avec le Soudan, l’Égypte est devenue une voie principale pour les Soudanais fuyant la guerre civile, puisqu’elle a accueilli environ 300 000 réfugiés. L’Égypte s’est également engagée dans des discussions vives avec l’Éthiopie sur la gestion de l’accès aux eaux du Nil, en raison de la construction du barrage éthiopien de la Renaissance, ce qui a accru l’intensité des tensions régionales.
Peu d’Égyptiens considèrent que le choix d’al-Sissi représente l’institution militaire égyptienne dont ils ont besoin en temps de crise, selon la description de militants.

Quiconque examine attentivement la scène égyptienne d’avant la guerre de Gaza constate qu’al-Sissi et son régime ont réussi à retourner la situation en leur faveur après le déclenchement de la guerre, d’autant que, selon des observateurs, il était très inquiet de l’ascension du candidat qui n’a pas pu recueillir les parrainages nécessaires pour entrer dans la course présidentielle, Ahmed Tantawi, qui avait réussi à mobiliser la rue égyptienne en sa faveur et à gagner une popularité surprenante en peu de temps, face aux autres candidats qui représentaient, selon des analystes, une alternative pour créer une image « idéale » de l’échéance électorale.
Au même moment, les voix extérieures, en colère et hostiles au maintien d’al-Sissi, se sont multipliées : les débats se sont intensifiés au Parlement européen sur son régime, présenté comme un régime répressif, en particulier en matière de libertés. Le Parlement a adopté en octobre dernier, de manière unilatérale, une résolution appelant l’Égypte à organiser une élection présidentielle intègre et équitable, et à cesser de réprimer les voix de l’opposition pendant la période précédant l’élection. La résolution a également critiqué le traitement par l’Égypte des prisonniers politiques, des médias, de l’opposition et des candidats potentiels à la présidence. Par ailleurs, la commission chargée de l’aide étrangère au Congrès américain a étudié une proposition visant à maintenir l’aide à l’Égypte à son niveau actuel, à diviser l’aide militaire en quatre tranches et à l’assortir de conditions, dont la première est l’organisation d’élections démocratiques.

Le centre Stratfor, centre américain d’études stratégiques et sécuritaires, a publié avant le scrutin une note d’évaluation intitulée : « Ce que signifierait un nouveau mandat d’al-Sissi pour l’Égypte », selon laquelle il a perdu une partie de son soutien parmi les électeurs égyptiens en raison de l’aggravation de la crise économique dans le pays, et qu’il est probable que lui et son régime l’emportent avec une large avance en voix, ce qui lui permettrait d’adopter les politiques qu’il s’est engagé à suivre pendant son troisième mandat, y compris d’éventuelles réformes douloureuses pour stabiliser l’économie, sous prétexte qu’il disposerait d’un mandat populaire ouvert pour toutes ses décisions, au vu du nombre de voix qu’il a récoltées ; une allusion au fait que le vote était acquis en sa faveur avant même le début de l’élection.
Dans un article publié dans le Washington Post, la journaliste et analyste Claire Parker a écrit qu’al-Sissi et son régime ont parié sur le fait que les Égyptiens et les étrangers tolèrent les pratiques de répression interne, le rétrécissement de l’espace des droits civils et la mauvaise gestion économique, tant qu’il leur garantit que Le Caire restera calme et stable dans une région déchirée par les troubles. C’est ce qui constitue la pierre angulaire de la manière dont al-Sissi gère l’État depuis son arrivée au pouvoir en 2014. Il a de nouveau avancé cette justification comme programme électoral de substitution après le déclenchement de la guerre de Gaza, brandissant des menaces sur la stabilité de la région si les choses s’aggravaient ; la communauté internationale devait donc accepter son maintien pour garantir la stabilité et le rôle actif du Caire pour mettre fin à la guerre.
| Selon les résultats annoncés par l’Autorité nationale des élections, al-Sissi a obtenu environ 39 702 000 voix, soit 89,6 %, tandis que ses concurrents ont obtenu : Farid Zahran environ 1 779 000 voix, soit 4 %, Hazem Omar 1 986 000 voix, soit 4,5 %, et enfin Abdel-Sanad Yamama près de 822 000 voix, soit 1,9 %. Le taux de participation s’est établi à 66,8 %, avec environ 44 777 668 électeurs, sur un total d’inscrits d’environ 67 032 000 électeurs ; les voix valides ont atteint 44 288 361, tandis que les bulletins nuls ont représenté environ 489 000 voix, soit 1,1 %. |
Le pouls de la rue

Selon les résultats, al-Sissi a obtenu le plus grand nombre de voix à l’élection présidentielle de cette année, 39,7 millions de voix, contre 23,8 millions lors du premier mandat en 2014 et 21,8 millions lors du second mandat en 2018, tandis que la proportion des voix qu’il a obtenues a reculé à 89,6 %, contre 97 % lors des deux mandats précédents.
Commentant les résultats, lors d’entretiens de terrain menés par « Zawia3 » avec des citoyens pendant et après l’élection, Mahmoud a exprimé son étonnement devant la fin de la saison électorale : « Je ne savais même pas qu’il y avait une course électorale, et j’ai eu le sentiment de vivre dans un monde parallèle. Je n’ai appris le début du scrutin que lorsque j’ai été surpris par l’absence de la coupure d’électricité quotidienne du matin ; j’ai alors consulté les pages des réseaux sociaux, et j’ai été choqué par une vidéo du cheikh Ali Gomaa parlant du nombre de participants à l’élection, qui approchait 45 % des électeurs, et tous les médias disaient aussi qu’environ 40 % avaient participé au scrutin au cours des deux premières heures du premier jour de l’élection seulement ». Il a ajouté qu’il ne parvenait pas à comprendre comment un tel nombre avait pu participer en si peu de temps, ce qui signifierait que toutes les rues et places d’Égypte étaient extrêmement encombrées par plus d’un tiers de la population, s’interrogeant : « Comment est-ce possible ? ». Il estime que le régime d’al-Sissi est connu pour son penchant pour la propagande et la construction d’une image irréaliste, s’attendant à ce que le régime ait effectivement réussi à mobiliser cinq millions de citoyens le premier jour, au maximum, et que le taux de 89 % obtenu par le président ait été évoqué par certains dans des bureaux de vote dès le premier jour, ce qui signifie qu’il pourrait être « arrangé ».
Magdy, lui, estime que le régime a peut-être effectivement réussi à attirer un grand nombre de citoyens, par un certain nombre de moyens, comme la mobilisation totale, par la force, de tous les employés du gouvernement et du secteur privé, en plus des listes préparées auparavant sous prétexte de mettre à jour le recensement de la population, environ trois mois avant l’élection. Il ajoute : « Même les foules filmées devant les bureaux de vote ne permettent pas de dire que 45 millions ont participé : ce sont des préparatifs anticipés par des parties auxiliaires pour couvrir les urnes ».
Ibrahim livre son témoignage sur les parrainages présidentiels : « J’ai vu moi-même comment certains partis ont collecté de force les cartes d’identité d’ouvriers et d’employés ; certains ont été contraints d’aller enregistrer un parrainage présidentiel, tandis que les responsables de certaines zones se sont contentés de photographier les cartes d’identité et d’enregistrer des parrainages à leur place ». Il indique que le régime a peut-être effectivement récolté 45 millions de voix, mais sans que les électeurs se rendent aux urnes, le vote ayant été effectué à leur place par les parties concernées. Il affirme : « Personne dans ma famille n’a participé au scrutin pendant les trois jours entiers, et autour de moi, de nombreuses familles n’ont pas non plus envoyé un seul de leurs membres au bureau de vote ».
Nagwa a ajouté : « Toute élection dans laquelle les résultats des bureaux secondaires et généraux ne sont pas annoncés au fur et à mesure et en détail est nécessairement truquée et préparée d’avance. Devant chez moi, dans le quartier de Helwan, il y avait un bureau de vote complètement désert pendant tous les jours du scrutin, et j’ai vu moi-même des éléments payés forcer des citoyens à monter dans des taxis et à se diriger vers les bureaux de vote ».

Selon l’ancienne doyenne de la faculté d’économie et de sciences politiques de l’université du Caire, Alia El-Mahdy, près d’un tiers des 112 millions de citoyens égyptiens vivent dans la pauvreté (les estimations indiquent que les pauvres représentaient en 2023 environ 33,3 % de la population totale, contre 29,5 % en 2019, ce qui signifie qu’environ 37 millions de personnes vivent dans la pauvreté). Le taux de chômage au troisième trimestre 2023 a avoisiné 7,1 %, soit une hausse d’environ 94 000 chômeurs par rapport au trimestre précédent, ou 4,3 %, selon l’organisme officiel de la statistique. Cela signifie que la réélection du même régime, dont la politique économique a aggravé la pauvreté, est illogique, d’autant qu’un sondage réalisé par le Centre égyptien de recherche sur l’opinion publique (Baseera), non gouvernemental et basé au Caire, en 2018, a montré que trois dossiers obtenaient une satisfaction moyenne des citoyens inférieure à 50 points : les prix (42 points), la création d’emplois (40 points) et l’amélioration du niveau de vie des personnes à revenu limité (40 points) ; en 2019, les mêmes dossiers ont obtenu une satisfaction moyenne inférieure à 50 points, respectivement (46, 43 et 40 points). Ce sont des dossiers liés à la situation économique.
Comment le président a-t-il récolté ses voix ?
En vertu de la loi n° 198 de 2017, l’Autorité nationale des élections supervise toutes les échéances électorales en Égypte . La loi confère au président de la République le pouvoir de nommer les superviseurs de tous les types d’élections, y compris celles auxquelles il se présentera ; auparavant, l’élection présidentielle était organisée en vertu de la loi 22 de 2014, qui prévoyait que la commission de supervision des élections soit composée du président de la Cour constitutionnelle, du président de la Cour de cassation au Caire, et des plus anciens vice-présidents de la Cour constitutionnelle, de la Cour de cassation et du Conseil d’État. Selon les amendements constitutionnels de 2019, les articles 185 et 193 de la Constitution ont accordé au président de la République le droit de nommer les présidents des organes judiciaires et de contrôler la composition du Conseil supérieur de la magistrature et le choix du procureur général, conformément à la modification du paragraphe 2 de l’article 189 ; et donc de contrôler l’organe de régulation des élections, en contradiction avec les principes fondamentaux de l’État de droit relatifs à la séparation des pouvoirs et à l’indépendance de la justice.
Cette mesure a alimenté davantage les doutes sur l’intégrité de l’élection, d’autant qu’al-Sissi avait ordonné le 4 octobre dernier une modification partielle de la composition de l’Autorité nationale des élections, après la publication d’un décret présidentiel nommant cinq nouveaux conseillers à sa présidence et à son conseil d’administration, deux jours seulement après l’annonce de son intention de se porter candidat.
Premièrement, « Zawia3 » a mené des entretiens de terrain avec 600 citoyens, dans les 38 quartiers de la capitale, Le Caire, avant le début du processus électoral, du 20 septembre au 30 octobre derniers. Le nombre de citoyens ayant témoigné du recours par des forces de police, des individus ou des organisations partisanes loyales au pouvoir à des pressions pour les forcer à remettre leur carte d’identité ou une copie s’est élevé à environ 400, soit 66,6 % de l’échantillon de l’étude, âgés de 20 à 55 ans, et exerçant des métiers informels liés à la rue (conducteurs de tuk-tuk, vendeurs ambulants, serveurs de cafés, vendeurs de restauration rapide, gardiens de garages). Leurs témoignages oscillaient entre une « convocation au commissariat », où ils étaient contraints de remettre leur carte et de collecter chacun de 10 à 20 cartes d’identité à remettre dans un délai maximal de sept jours, sans contrepartie, et la rencontre de personnes appartenant à des partis loyaux au pouvoir, actives dans l’action de masse, qui leur demandaient de les aider à collecter des cartes de citoyens en échange de 200 livres par jour de travail. Saïd (pseudonyme), gardien de garage dans le quartier de Helwan, au sud de la capitale, raconte avoir collecté à lui seul 100 cartes d’identité, qu’il a remises au responsable du commissariat avant l’annonce de l’ouverture des candidatures à l’élection, sans recevoir d’argent, en échange de la poursuite de son travail ; selon lui, il « a veillé à attirer tous les chauffeurs qui lui louent des places dans le garage, ainsi que leurs proches ».
En revanche, 33,4 % des personnes interrogées ont nié avoir reçu la moindre directive concernant la collecte des cartes ; il s’agissait en majorité de femmes au foyer sans emploi ou d’employées de maison payées à la journée, d’ouvriers itinérants et d’employés de chaînes de marques commerciales.
Selon les échantillons de l’étude, ainsi que les nombreux rapports et témoignages que nous avons relevés sur les différentes applications de réseaux sociaux pendant la période de préparation et de gestion du processus électoral, les parties coopérant à l’organisation de la campagne d’al-Sissi se sont employées à mobiliser les voix des électeurs, en particulier des classes pauvres et moyennes, soit par la menace et la contrainte, soit par l’incitation et le versement de sommes allant de 200 à 300 livres par jour ; le phénomène des files tournantes a été utilisé, c’est-à-dire la mobilisation quotidienne des mêmes personnes, mais de manière alternée entre les différents bureaux de vote. La plupart des témoignages concernaient la collecte de cartes d’identité et de citoyens occupant des emplois irréguliers, des journaliers, des conducteurs de véhicules et de tuk-tuks, et d’autres.
| Selon l’organisme officiel de la statistique, le nombre de tuk-tuks immatriculés en Égypte jusqu’en décembre 2022 s’élevait à 219 900 véhicules, tandis que le porte-parole officiel du Conseil des ministres a déclaré en 2021 qu’il existait 2 500 000 tuk-tuks non immatriculés en Égypte. Le conseiller de l’Association générale des propriétaires de tuk-tuks a fait état, la même année, d’environ 5 400 000 tuk-tuks. Par extrapolation, et selon les témoignages d’un certain nombre de conducteurs de tuk-tuk que nous avons rencontrés, en supposant qu’il existe 5 millions de tuk-tuks conduits chacun par deux chauffeurs, il y aurait 10 millions de cartes, dont nous supposons qu’elles ont été collectées ou que leurs titulaires ont été mobilisés pour se rendre aux bureaux de vote.
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Nous avons également relevé des directives de responsables de la Solidarité sociale aux travailleurs enregistrés dans la catégorie (main-d’œuvre irrégulière) leur demandant de se rendre rapidement aux bureaux de vote, et auparavant d’enregistrer des parrainages, sous la menace de suspendre les aides mensuelles versées par le ministère en cas de refus ; leur nombre officiel enregistré est de 1 066 873 travailleurs irréguliers.
Deuxièmement, les employés et les ouvriers du secteur public et du secteur des affaires publiques, qui représentent 20 % des actifs occupés du pays, au nombre de 27 900 000 en 2022 ; autrement dit, les fonctionnaires sont, selon la statistique officielle, au nombre de 5,5 millions.
Troisièmement, les bénéficiaires du système de solidarité sociale et des aides fournies par le ministère de la Solidarité, en particulier du programme Takaful et Karama, au nombre de 22 millions de citoyens en 2023.
À travers son suivi du processus électoral, et selon ce qu’elle a relevé pendant deux mois, « Zawia3 » a tenté de documenter un certain nombre de témoignages et d’avancer, sur cette base, une hypothèse sur la manière dont les voix ont été mobilisées. Selon les données précédentes, en supposant que ces catégories aient été contraintes de participer, leur total représente environ 44 millions de citoyens (10 millions de conducteurs de véhicules et de tuk-tuks, environ 6 millions d’ouvriers de cafés et de services auxiliaires, environ 435 000 ouvriers de garages, environ 1 066 000 travailleurs irréguliers officiellement enregistrés, en plus des fonctionnaires, qui représentent environ 5,5 millions, et enfin des bénéficiaires du programme Takaful et Karama, qui représentent environ 22 millions de citoyens).
Pourquoi supposons-nous que les chiffres de participation annoncés sont inexacts ?

Pour deux raisons. La première : selon ce qu’a publié « Zawia3 » le 10 décembre, sous le titre Des administrations publiques aux urnes : ce que nous savons de la mobilisation des électeurs, il est apparu que le régime a utilisé un certain nombre de moyens pour mobiliser les électeurs ou leurs cartes d’identité.
La seconde : lors de l’élection présidentielle égyptienne de 2012, après la révolution de janvier, que de nombreux Égyptiens considèrent comme la première expérience électorale démocratique du pays, les Frères musulmans ont intensifié leurs efforts pour soutenir leur candidat Mohamed Morsi, tandis que les partisans de Hosni Moubarak et les forces favorables à l’État ont apporté leur soutien total au candidat Ahmed Chafik. Au même moment, les forces de gauche ont soutenu Hamdeen Sabahi, et divers courants ont adopté d’autres candidats, dont Abdel Moneim Aboul Fotouh. Malgré tous ces efforts et cette forte compétition, le nombre de participants à cette élection n’a pas dépassé 23 672 236 Égyptiens. En revanche, à l’élection de 2024, le président Abdel Fattah al-Sissi a obtenu un total de voix dépassant tous les nombres de participants aux élections d’après la révolution de janvier : le total de ceux qui ont voté pour lui a atteint 39 720 000, sur un total de 44 777 685 votants, soit un taux de soutien de 89,6 %. Cela nous a amenés à nous interroger sur l’exactitude des chiffres annoncés.
C’est ce qui nous a conduits à organiser un vote pour mesurer l’ampleur de la participation à la dernière élection présidentielle égyptienne : nous avons organisé ce vote sur le réseau social X le 19 décembre dernier, auprès de 344 personnes, pour mesurer l’interaction des citoyens avec le processus électoral.
Les résultats du sondage ont montré que 90,1 % des participants n’ont pas exercé leur droit de vote ; en revanche, 5,2 % ont indiqué avoir participé à l’élection, tandis que 4,7 % ont déclaré avoir décidé d’annuler leur vote.
Même si les utilisateurs du site « X » ne représentent pas l’ensemble du peuple égyptien, ils en constituent une part non négligeable : les derniers chiffres publiés dans les ressources publicitaires du site indiquent qu’il comptait 5,80 millions d’utilisateurs en Égypte au début de 2023.

En outre, les nombres annoncés de participants à l’élection présidentielle de 2024 contredisent clairement une étude de terrain réalisée par le Centre égyptien de recherche sur l’opinion publique Baseera deux ans après le début du premier mandat présidentiel d’al-Sissi, précisément en 2016 : l’étude a constaté que la popularité du président était tombée à 68 %, contre un taux de satisfaction de 82 %, soit une baisse de 14 % en deux mois seulement. Par analogie avec ce recul, dû à la hausse des prix et à son impact sur les Égyptiens, les prix des produits de base en Égypte ont augmenté en 2023 de manière sans précédent, et le gouvernement égyptien n’a pas réussi à faire baisser les prix comme il l’avait promis. Le Premier ministre Mostafa Madbouly a tenu en octobre dernier une réunion avec des responsables pour suivre la disponibilité des denrées alimentaires sur les marchés et le contrôle des prix ; ils ont convenu de la nécessité de mettre en place des solutions radicales garantissant la baisse des prix des produits de base pour alléger le fardeau des citoyens. Ils ont ensuite annoncé le lancement d’une initiative de réduction des prix des produits de base, de 15 à 25 %, et des membres de la Chambre des représentants estiment que les prix des produits de base connaissent des hausses continues, plus d’un mois après le lancement par le Premier ministre Mostafa Madbouly de l’initiative de réduction des prix des produits de base, indiquant poursuivre leurs démarches pour que l’initiative soit sérieusement appliquée. Le membre de la commission des droits de l’homme de la Chambre des représentants, Mahmoud Essam, a commenté cette initiative du gouvernement par une déclaration : « Les prix des produits de base comme la volaille, la viande, le riz, le sucre et les autres produits inclus dans l’initiative n’ont pas baissé ; ils ont au contraire connu des hausses continues depuis le lancement de l’initiative ». S’y ajoutent des crises sans précédent de hausse des prix de produits de base comme le sucre et l’oignon, qui sont des éléments essentiels de la cuisine égyptienne.
Selon une étude récente de la chercheuse Marwa Lashin, le degré de passivité et d’absence de conscience politique chez la majorité des Égyptiens est élevé : les Égyptiens préfèrent ne pas parler de questions politiques par crainte de s’exposer à des risques, et leurs conversations se concentrent sur des questions relatives au pain, aux denrées de rationnement et à d’autres sujets liés à la pension Takaful et Karama et aux moyens de subsistance. La chercheuse indique que, malgré l’augmentation du nombre de partis politiques après la révolution de janvier 2011, ceux-ci ne représentent que 2,2 % de la participation sociale des jeunes, et les membres des partis représentent 0,12 % du total des jeunes de la tranche d’âge de 18 à 29 ans, qui compte environ 21,9 millions de personnes, soit 21 % de la population totale en janvier de l’année écoulée ; ils représentent en réalité moins de la moitié des citoyens inscrits sur les listes électorales, mais ne s’intéressent pas réellement à l’action politique.
Selon la chercheuse, qui a mené son étude auprès de la classe ouvrière d’un village de la campagne égyptienne, les raisons de leur participation positive aux scrutins depuis la prise en main des affaires du pays par al-Sissi en 2014 sont multiples : la conscience de l’importance de leurs voix pour protéger le pays de « la brutalité des Frères musulmans et du terrorisme », la peur de l’amende prévue par la loi pour ceux qui ne participent pas au scrutin (selon la loi, 500 livres, soit environ 16,14 dollars américains), et le vote en échange de denrées de rationnement, d’argent électoral et de moyens de transport de leur domicile aux bureaux de vote. D’autres se sont abstenus de participer à toute échéance électorale depuis la révolution de 2011, soit par manque de confiance dans les cercles politiques et les députés, sachant que leur voix est « sans valeur », soit en raison de condamnations judiciaires dues à la détérioration de leur situation économique et à leur endettement, soit parce qu’ils ignoraient tout simplement l’existence d’une échéance électorale.
Selon un rapport de l’Atlantic Council, centre américain spécialisé dans les programmes d’étude des questions sécuritaires, politiques et économiques, la victoire d’al-Sissi et l’absence de tout changement étaient attendues, à l’image du fait que l’élection présidentielle de 2018 était « factice » : al-Sissi avait été réélu avec 97 % des voix, sur fond de faible participation, après avoir affronté un seul candidat concurrent, lui-même partisan d’al-Sissi. Le principal concurrent, Sami Anan, ancien chef d’état-major de l’armée, avait été arrêté, et le deuxième concurrent, Ahmed Chafik, placé en résidence surveillée. Les arrestations avaient poussé d’autres candidats sérieux, comme le défenseur des droits humains Khaled Ali, à se retirer, invoquant le harcèlement et l’intimidation. C’est ce qui s’est également produit avec l’homme politique Ahmed Tantawi, qui n’a pas pu recueillir les parrainages nécessaires pour se présenter lors de la dernière élection.
Les amendements constitutionnels approuvés à une écrasante majorité lors d’un référendum national organisé en 2019 ont permis de porter la durée du mandat présidentiel à six ans. Les amendements ont également supprimé la limite de deux mandats pour le maintien du président en fonction. Ces révisions ont ouvert la voie à al-Sissi pour se présenter à un troisième mandat de six ans et rester au pouvoir jusqu’en 2030. Ce qui signifie le maintien d’al-Sissi même si personne ne votait pour lui.
Cette tendance est appuyée par le chercheur en droit électoral Sayed Abou El-Ela, qui observe les élections égyptiennes depuis 1995 ; il déclare à « Zawia3 », commentant le taux de participation : « Il est impossible que ces chiffres soient exacts de quelque manière que ce soit. Selon l’observation de la rue égyptienne pendant les jours de l’élection, elle était presque vide de citoyens, et les Égyptiens ont considéré les jours de vote comme des congés passés à la maison. Il existe une règle connue des observateurs des processus électoraux : on peut prévoir le nombre de participants en fonction du nombre de membres de la campagne du candidat. Si le nombre de membres de la campagne d’al-Sissi, par exemple, était d’un million de personnes dans tout le pays, le nombre d’électeurs serait dix fois supérieur, ce qui signifie que les participants au processus électoral ne dépasseraient pas 10 millions de citoyens ».
Il a souligné qu’il n’y avait pas eu de véritable élection, et que la plupart des Égyptiens avaient boycotté ce scrutin pour deux raisons : la première, l’interdiction par le régime de la présence de véritables candidats qui ne soutiennent pas son régime, ce qui signifie la fin du processus électoral dans l’œuf, car l’élection se fait entre plusieurs candidats différents les uns des autres, et non entre des candidats qui soutiennent un candidat participant ; la seconde raison, selon lui, est l’escalade de la guerre génocidaire contre Gaza, qui a renforcé la réticence des Égyptiens à participer à l’élection, en plein génocide d’un peuple voisin et frère, ce qui leur a fait éprouver de la honte à se détourner du soutien à Gaza pour des affaires intérieures. Il ajoute : « Une grande partie de ceux qui se sont présentés à l’élection présidentielle sont des employés des secteurs public et privé que les services de sécurité ont contraints à participer à l’élection ».
