Des libérations limitées, des poursuites persistantes
Lignes supprimées | Numéro 18 | Avril 2026
Des libérations limitées, des poursuites persistantes
Ce mois d’avril a vu se poursuivre le paradoxe qui caractérise désormais la situation des droits humains en Égypte : des mesures limitées laissant entrevoir une détente partielle, auxquelles répondent une extension constante des instruments de répression administrative et judiciaire et une aggravation des crises sociales liées à la justice, aux discriminations et à la protection. Alors que plusieurs personnes placées en détention provisoire ont été libérées après des années d’incarcération, d’autres figures politiques et de la défense des droits humains ont de nouveau fait l’objet d’accusations et d’emprisonnements. Dans le même temps, les rapports des organisations de défense des droits humains ont continué de recenser les violations dans les lieux de détention, tandis que les décisions restreignant la liberté de la presse et d’expression se sont répétées.
Sur un autre plan, les droits des femmes et des enfants, les difficultés liées aux pensions alimentaires et au statut personnel et la recrudescence des violences familiales ont occupé le devant de la scène, aux côtés de la situation des travailleurs et des retraités et des violations visant les réfugiés soudanais.
1. Liberté individuelle et conditions de détention
Des libérations limitées, des portes de prison qui ne se ferment jamais
Le ministère public a libéré plusieurs personnes détenues provisoirement dans des affaires à caractère politique, dont Nermine Hussein après six années de détention provisoire, Sherif al-Rouby, ancien porte-parole du Mouvement du 6 avril, et Ahmed Orabi, blessé lors de la révolution de janvier, ainsi que d’autres personnes incarcérées pour des publications politiques ou des manifestations de solidarité avec la cause palestinienne.
Mais cette situation n’a pas duré : la deuxième chambre antiterroriste de la cour criminelle du Caire a renouvelé pour 45 jours la détention du dirigeant ouvrier Shady Mohamed et de cinq autres personnes dans l’affaire connue dans les médias sous le nom de « banderole de soutien à la Palestine ». Cette décision illustre la persistance de libérations sélectives, sans véritable règlement du dossier de la détention provisoire.
Dans ce contexte, le Comité de défense des prisonniers d’opinion a adressé un mémorandum officiel au procureur général, réclamant la libération immédiate et complète de toutes les personnes emprisonnées dans des affaires politiques et la fin de ce qu’il décrit comme l’utilisation de la détention provisoire en tant que peine prolongée en dehors du cadre légal.
L’Initiative égyptienne pour les droits personnels a également réitéré son appel à appliquer les instructions du procureur général concernant le réexamen de la situation des personnes détenues provisoirement. Elle estime que toute évaluation sérieuse des récentes libérations reste incomplète en l’absence de garanties empêchant une nouvelle incarcération des personnes libérées dans de nouvelles affaires.
Une septième affaire renvoie Ahmed Douma en « détention provisoire »
Dans ce contexte, l’écrivain et homme politique Ahmed Douma est revenu au premier plan. Lundi, le parquet de la Sûreté de l’État au Caire a décidé de le renvoyer devant le tribunal correctionnel du Nouveau Caire. Il l’accuse d’avoir diffusé de fausses nouvelles, informations et rumeurs en Égypte et à l’étranger, à la suite d’une publication et d’un article paru sur le site Al-Araby al-Jadeed, selon l’avocat défenseur des droits humains Khaled Ali, membre de son équipe de défense.
L’avocate Mahienour El-Massry, également membre de l’équipe de défense de Douma, explique à Zawia3 que le renvoi devant le tribunal est intervenu rapidement, dans une affaire fondée sur des plaintes déposées par des citoyens et relevant des délits de publication. Elle y voit un nouvel épisode d’une succession d’affaires similaires, comme celle du docteur Abdel Khalek Farouk, condamné à cinq ans de prison en première instance puis en appel.
Elle estime que cela prolonge un message selon lequel il n’existe pas de liberté d’opinion et aucune critique ne sera tolérée, qu’elle porte sur la gestion économique de l’État, comme dans le cas de Farouk, ou sur les pratiques sécuritaires, comme dans celui de Douma.
Mahienour précise que la défense attend toujours la première audience, prévue mercredi, pour prendre connaissance des détails de l’affaire. Jusqu’à présent, elle n’a pas pu consulter le contenu des plaintes déposées contre Douma, sur lesquelles reposent sa convocation, son interrogatoire puis son arrestation. Elle souligne que, malgré le renvoi devant le tribunal, les investigations ne sont pas encore entièrement achevées.
Mahienour indique que l’interrogatoire de Douma s’appuie sur les articles 80 (d) et 102 bis du Code pénal, qui concernent la diffusion de fausses nouvelles, informations ou rumeurs susceptibles de porter atteinte à l’intérêt général ou de troubler la sécurité publique.
Début avril, le parquet de la Sûreté de l’État avait décidé de le placer en détention pour quatre jours dans l’affaire no 2449 de 2026, après un interrogatoire de six heures, en l’accusant de diffusion de fausses nouvelles et informations.
Il s’agit de la septième affaire dans laquelle Douma fait l’objet d’une enquête depuis la grâce présidentielle qui lui a été accordée en août 2023, après dix ans de prison.
Sayed Moshagheb : six heures de liberté

Dans un autre épisode illustrant la fragilité de la frontière entre libération et détention, les forces de sécurité ont de nouveau arrêté Sayed Moshagheb, l’un des fondateurs du groupe de supporters du Zamalek « White Knights », environ six heures seulement après son retour chez lui à la suite de sa libération, après près de onze ans d’incarcération dans différentes affaires.
Le ministère de l’Intérieur a déclaré avoir repéré des vidéos montrant un rassemblement de plusieurs personnes dans le quartier de Boulak al-Dakrour et des feux d’artifice tirés pour célébrer sa libération.
Son avocat, Osama al-Gohary, a toutefois affirmé que le rassemblement était spontané et pacifique, à proximité de son domicile, et que le procès-verbal d’arrestation présentait une version contraire à la réalité. Il a demandé l’ouverture d’une enquête sur les circonstances de cette nouvelle arrestation.
Sayed Moshagheb de nouveau détenu six heures après sa libération
589 violations en trois mois
Parallèlement, le Centre El Nadeem pour la réhabilitation des victimes de violences et de torture a publié son rapport périodique « Archives de l’oppression » pour le premier trimestre 2026, recensant 589 cas liés à différentes violations.
Les « mauvais traitements individuels » arrivent en tête avec 178 cas, suivis des disparitions forcées avec 79 cas, de 69 réapparitions après une disparition, de 68 cas de violences attribuées aux autorités de l’État, de 55 cas de réincarcération dans de nouvelles affaires et de 51 cas de négligence médicale.
Le rapport recense également 46 cas de mauvais traitements collectifs, 22 cas de torture individuelle, 18 décès dans des lieux de détention et trois homicides.
Il décrit différentes formes de violences physiques et psychologiques, notamment les décharges électriques, les passages à tabac, le fait de traîner les personnes au sol, l’entravement permanent, les menaces de viol et le fait de contraindre des détenus à assister à la torture d’autres personnes, outre la détention dans des conditions inhumaines.
Concernant les femmes, le rapport mentionne des témoignages faisant état de détenues déshabillées de force et laissées dormir à même le sol, sans couvertures, par grand froid, ainsi que de la confiscation de l’ensemble de leurs effets personnels.
Il documente aussi le recours à des détenus de droit commun, qui seraient sollicités avec l’accord ou la tolérance des administrations pénitentiaires pour agresser d’autres prisonniers. Le rapport souligne que les insultes extrêmement humiliantes et la détention dans des lieux inhumains constituent des caractéristiques récurrentes des « mauvais traitements quotidiens », aggravant la santé physique et psychologique des personnes détenues.
Selon le rapport, ces faits ne relèvent pas de débordements individuels, mais témoignent d’une absence persistante de contrôle et de reddition de comptes dans les lieux de détention.
Classement de la plainte concernant les déclarations d’Al-Baz sur Mostafa al-Naggar
La campagne « Stop aux disparitions forcées » s’est dite consternée par le classement de la plainte déposée par la famille de l’ancien parlementaire Mostafa al-Naggar concernant des propos attribués au journaliste Mohamed al-Baz sur sa « mort » à la frontière égypto-soudanaise. Elle qualifie cette décision de « déni de justice ».
La campagne précise que la famille d’Al-Naggar avait déposé plainte auprès du parquet d’Assouan le 28 janvier 2026 afin que les déclarations publiques controversées du journaliste, qui affirmait disposer d’informations sur sa mort, fassent l’objet d’une enquête. La plainte a été classée le 11 février 2026, environ deux semaines après son dépôt, sans audition des plaignants ni mesures d’enquête substantielles, selon le communiqué de la campagne.
L’affaire Al-Naggar remonte au 28 septembre 2018, date à laquelle ses proches ont perdu contact avec lui alors qu’il se trouvait dans le gouvernorat d’Assouan. Les informations sur son sort restent contradictoires. Sa famille et ses avocats affirment avoir déposé plusieurs plaintes et engagé des démarches judiciaires, obtenant notamment un jugement obligeant les autorités concernées à révéler son lieu de détention, qui n’a toujours pas été exécuté.
2. Liberté de conviction et citoyenneté
La crise de la liberté de conviction : les mariages bahaïs privés de reconnaissance juridique
La Cour de cassation a refusé la reconnaissance du mariage de fidèles de la religion bahaïe et annulé un jugement antérieur qui reconnaissait l’union d’un couple bahaï. Cette décision a remis au premier plan une crise durable liée à l’absence de reconnaissance juridique des familles bahaïes.
Marina Samir, chercheuse sur la liberté de religion et de conviction à l’Initiative égyptienne pour les droits personnels, explique que la récente décision de la Cour de cassation refusant de reconnaître le mariage entre deux citoyens bahaïs s’inscrit dans une longue série de difficultés juridiques et administratives auxquelles les bahaïs sont confrontés en Égypte, notamment pour faire reconnaître leur mariage et les droits familiaux et civils qui en découlent.
Elle explique à Zawia3 que ce processus remonte à la décision de 2009 autorisant l’inscription d’un tiret dans la rubrique « religion » de la carte d’identité. Celle-ci a ouvert la voie à des difficultés ultérieures liées à l’enregistrement des mariages et à la reconnaissance des liens familiaux, en l’absence de cadre juridique reconnaissant ces unions ou en organisant les effets légaux.
Elle ajoute que le litige actuel a commencé par une action intentée par un couple bahaï pour faire reconnaître légalement une relation conjugale existante. Mais le ministère de l’Intérieur, le ministère de la Justice et le directeur de l’Administration de l’état civil ont contesté le jugement, avant que la Cour de cassation ne l’annule pour des considérations d’ordre public.
Marina estime que le refus persistant de reconnaître juridiquement les mariages bahaïs entraîne une série de difficultés quotidiennes en matière d’héritage, de retraites, d’assurances, d’inscription des enfants à l’école et de relations avec les banques, auxquelles s’ajoutent des restrictions concernant le séjour et la nationalité.
Elle souligne que cette situation ne porte pas seulement atteinte au droit de fonder une famille, mais touche les différents aspects de la vie sociale, en l’absence de mécanisme réglementaire clair. Des propositions, comme la désignation d’un officier délégué pour enregistrer les contrats de mariage, restent sans réponse à ce jour.
Selon elle, la persistance de ce vide législatif et administratif impose aux bahaïs des souffrances quotidiennes et pousse certains à envisager de quitter le pays. Garantir leurs droits fondamentaux en tant que citoyens demeure une obligation de l’État, à commencer par le droit à la reconnaissance de la famille et à son encadrement juridique, afin de protéger les droits des époux et des enfants.
نصوص تَعِد بالحرية وممارسات تُقيدها: الوجه المزدوج لحرية المعتقد في مصر
3. Action syndicale et droit à la contestation professionnelle
Médecins et syndicalistes : du différend professionnel à la Sûreté de l’État
Le mois d’avril a été marqué par une nette aggravation de la crise des médecins détenus pour avoir contesté la réduction du dispositif d’affectation obligatoire des diplômés des facultés de santé. Des personnalités publiques, des partis et des organisations de défense des droits humains ont réclamé la libération de trois médecins et pharmaciens emprisonnés dans l’affaire no 945 de 2026.
L’affaire a pris une nouvelle ampleur après que le médecin Mohamed Osama, placé en détention provisoire, a recueilli des milliers de voix lors du renouvellement partiel du conseil du Syndicat des chirurgiens-dentistes. Ce vote a été interprété comme un message de solidarité de ses collègues et de refus de son maintien en détention.
Lors d’une audience tenue ce dimanche 19 avril, le parquet a renouvelé la détention de trois prévenus, chirurgiens-dentistes et pharmacien : le docteur Mohamed Osama al-Sayed, de Mansoura ; le docteur Mostafa Mahmoud Orabi, de Damiette, représentant de la promotion 2023 au Syndicat général des chirurgiens-dentistes ; et le docteur Ihab Sameh Abdel Malek, pharmacien à Zagazig. Des observateurs estiment que la transformation des différends professionnels et syndicaux en affaires de sûreté de l’État est devenue une caractéristique récurrente de la gestion des conflits sociaux.
4. Liberté de la presse et droits numériques
La presse entre blocages et traque numérique
Concernant la liberté de la presse et d’expression, un rapport d’Access Now intitulé « L’espionnage à des fins de répression » a révélé une campagne de piratage informatique ciblant des journalistes et des critiques du gouvernement égyptien, parmi lesquels le journaliste Mostafa al-Aasar et l’homme politique Ahmed Tantawi.
Selon le rapport, les attaques ont été menées entre 2023 et 2024 à l’aide de messages d’hameçonnage qui semblaient provenir de sources fiables, dans le but de voler des données personnelles et financières.
Une enquête publiée par Zawia3 avait révélé l’utilisation croissante d’entreprises et de technologies de surveillance numérique avancées pour suivre les journalistes et les opposants en Égypte et à l’étranger. Parmi elles figurent des logiciels capables de pénétrer les téléphones et d’espionner les communications et les données sensibles à l’insu des utilisateurs.
L’enquête montre que ce système ne se limite pas à des outils étrangers, tels que les logiciels d’intrusion israéliens et européens. Il s’étend à une infrastructure de surveillance plus large, comprenant des contrats gouvernementaux et des projets officiels permettant d’analyser les données des utilisateurs et de surveiller les contenus numériques sous couvert de « sécurisation des réseaux » et de « développement de l’infrastructure technologique ».
Elle souligne que ces outils ont servi à cibler des voix des médias et de la défense des droits humains, suscitant des inquiétudes croissantes quant à l’extension de la surveillance numérique et au recul de la protection de la vie privée et de la liberté d’expression dans l’espace public numérique.
حين يحذرك من اشتراه: الاتصالات تنبه من برمجيات إسرائيلية دفعت مصر ملايين الدولارات لاستخدامها
Dans le pays, le Conseil supérieur de régulation des médias a poursuivi sa politique de blocage en décidant de bloquer le site « Egytec », au motif qu’il ne remplissait pas les conditions d’autorisation et publiait des informations susceptibles de déstabiliser les marchés.
L’Observatoire égyptien du journalisme et des médias estime que cette décision soulève des interrogations juridiques et professionnelles, car elle ne précise ni les contenus ni les faits constitutifs de l’infraction, ce qui empêche toute vérification indépendante ou tout examen objectif.
En revanche, le mois a été marqué par une victoire judiciaire pour les journalistes d’Al-Bawaba News. Le tribunal correctionnel de Qasr al-Nil a acquitté neuf journalistes du groupe, ainsi que les membres du conseil du Syndicat des journalistes Iman Auf et Mahmoud Kamel, des accusations d’injure et de diffamation liées à des mobilisations de salariés.
Un tribunal du travail a également condamné le président du conseil d’administration du groupe à une amende de 3 341 000 livres égyptiennes au bénéfice de 257 journalistes, pour refus d’appliquer le salaire minimum.
La journaliste Afaf Hamdy explique à Zawia3 que la crise a commencé le 17 novembre dernier, lorsque des journalistes, femmes et hommes, ont entamé un sit-in illimité dans les locaux du groupe pour protester contre leur situation. La direction a toutefois refusé toute négociation et toute proposition du syndicat visant une solution satisfaisante, invoquant des « difficultés financières » et évoquant la possibilité de liquider le groupe.
Elle précise que la crise s’est aggravée en janvier dernier, lorsque la direction a fait disperser le sit-in par la force en recourant à des agents de sécurité privés, ce qui a conduit les journalistes à déplacer leur protestation au siège du Syndicat des journalistes.
5. Droits des femmes et de la famille et lutte contre les discriminations
Le droit du statut personnel : une bataille reportée
En matière familiale, une proposition de loi présentée par le Parti de la justice a suscité une vague de colère, car elle prévoit que la garde de l’enfant, fille ou garçon, prend fin à l’âge de neuf ans.
Le texte accorde au père un rang plus élevé dans l’ordre de priorité pour la garde et prévoit, pour le parent qui n’a pas la garde, un droit d’hébergement de 24 heures par semaine.
Des organisations féministes considèrent cette proposition comme un recul par rapport aux acquis juridiques antérieurs, privilégiant les conflits entre adultes au détriment de l’intérêt supérieur de l’enfant.
Le Parti des Égyptiens libres a, quant à lui, annoncé l’ouverture d’un débat public sur son avant-projet de loi relatif à la protection des droits des enfants et à la stabilité familiale, afin de recueillir des propositions avant sa rédaction définitive.
Le projet vise à intégrer les données concernant la garde, le droit de visite, la pension alimentaire, la scolarité et les voyages, et à les relier aux revenus et aux salaires, pour garantir la transparence, accélérer les procédures judiciaires et leur exécution et limiter les manipulations.
L’avant-projet prévoit la création d’un « registre familial », un système numérique unifié reliant les données de la famille et de l’enfant, notamment les décisions judiciaires, les procédures d’exécution et les obligations financières. Chaque famille se verrait attribuer un numéro dès la conclusion du mariage, qui l’accompagnerait aux différentes étapes de la vie.
Cette annonce est intervenue quelques jours après que le président Abdel Fattah al-Sissi a demandé au gouvernement de présenter rapidement les projets de loi concernant la famille égyptienne et de les transmettre au Parlement.
Un rapport de la Fondation de la nouvelle femme, intitulé « Le projet de loi sur le statut personnel : vers où ? », critique pour sa part le manque de transparence et la gestion persistante de ce dossier sans dialogue social effectif associant les différentes parties, malgré la sensibilité de cette législation et ses effets directs sur la structure familiale. Il souligne que la réforme du droit du statut personnel doit reposer sur une approche globale tenant compte de la justice et de l’égalité et sur un véritable débat public, au lieu de se limiter à des démarches de pure forme qui ne traitent pas les racines de la crise.
De son côté, Nevine Obeid, directrice exécutive de la Fondation de la nouvelle femme, ne dissocie pas les propositions de réduction de l’âge limite de la garde des enfants du contexte économique et social plus large. Elle estime que la grave crise économique joue un rôle essentiel dans la reconfiguration des rapports de force au sein de la famille, alimentant les conflits liés à la garde, aux pensions alimentaires et au logement.
Elle déclare à Zawia3 : « Les difficultés du quotidien, la progression de la paupérisation et le recul de la protection sociale ont poussé certains pères à réclamer une réduction de l’âge limite de la garde afin de récupérer le logement attribué au parent gardien et d’alléger leurs charges financières. Mais ces motivations ne relèvent pas de l’intérêt de l’enfant : elles s’inscrivent dans des conflits économiques au sein de la famille. »
Selon elle, l’absence de réforme législative globale du droit du statut personnel et le recours à de simples modifications partielles ont contribué à aggraver la crise, tout en favorisant la montée d’un discours conservateur qui érode les acquis des femmes et de la famille.
Elle critique l’hésitation de l’État à présenter une loi complète sur le statut personnel soumise à un large débat public, soulignant que le manque de transparence dans la discussion de ces lois accentue la polarisation de la société. Elle ajoute que le principe de l’intérêt supérieur de l’enfant, bien qu’évoqué depuis des années, ne s’est pas réellement traduit par des politiques claires, qu’il s’agisse des pensions alimentaires, de la simplification des démarches de tutelle ou de l’amélioration de la situation des personnes ayant la garde d’enfants.
Les femmes entre tutelle et violences
Le mois d’avril a également connu des mesures et des débats remettant les droits des femmes au premier plan. Le ministère du Travail a pris des décisions imposant aux agences de placement l’interdiction de faire voyager et d’employer des Égyptiennes à l’étranger dans plusieurs professions, dont le travail domestique, la cuisine et les soins infirmiers à domicile.
Des organisations de défense des droits humains estiment que cette décision impose une tutelle aux femmes au nom de leur protection et restreint leur droit au travail et à la mobilité, au lieu de développer de véritables mécanismes de lutte contre l’exploitation.
À l’inverse, la Haute Cour constitutionnelle a déclaré inconstitutionnelle une décision antérieure qui accordait aux travailleuses seulement la moitié de la part attribuée aux hommes dans l’accès à la propriété des terres mises en valeur, considérant qu’il s’agissait d’une discrimination contraire à la Constitution.
Concernant les violences faites aux femmes, un rapport de la fondation « Barah Amen » recense 5 338 crimes de violence contre des femmes dans la sphère privée entre 2018 et 2024, dont 1 823 faits de violence physique, 256 cas de violence économique et 170 crimes à caractère sexuel ou reproductif.
Le rapport souligne la multiplication des meurtres motivés par le refus, le divorce ou la séparation, ainsi que la progression de l’emprise économique et psychologique au sein de la famille.
Le débat sur le droit des victimes de viol à un avortement sûr s’est également intensifié après les agressions répétées de deux sœurs mineures de Menoufiya par leur oncle paternel, ayant entraîné une grossesse. L’affaire a relancé la discussion sur la pénalisation de l’avortement, y compris en cas de viol.
Dans le même temps, des militantes féministes et des organisations de la société civile défendant les droits des femmes ont lancé un mot-dièse intitulé « Avortement sûr pour les filles victimes de viol ». La Fondation du Caire pour le développement et le droit a estimé que contraindre une enfant à poursuivre une grossesse issue d’un viol constitue une nouvelle violation de ses droits. Elle a appelé à garantir l’accès aux services d’avortement sûr, au titre du droit à la vie, à la santé et à la dignité.
Le suicide d’une mère
Le suicide d’une jeune mère à Alexandrie a mis en lumière la crise des pensions alimentaires en Égypte. Des organisations de défense des droits humains ont établi un lien entre ce drame, les difficultés d’exécution des jugements et l’insuffisance de la protection économique et sociale des femmes soutiens de famille.
Le Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux a signalé que le plafond de la pension alimentaire versée par l’intermédiaire de la Banque Nasser reste fixé à 500 livres depuis 2004, une somme qui a presque entièrement perdu sa valeur sous l’effet des vagues d’inflation.
Des organisations féministes ont réclamé une réforme urgente du système, comprenant une exécution rapide des jugements, une augmentation du montant minimum de la pension alimentaire et un soutien psychologique et social durable aux femmes engagées dans des litiges familiaux.
La Fondation du Caire pour le développement et le droit a, pour sa part, mis en garde contre les pressions multiples qui pèsent sur les femmes soutiens de famille. Elle souligne que la combinaison des charges économiques, des complications juridiques et de la faiblesse de la protection sociale peut conduire certaines d’entre elles à l’effondrement, et pointe le décalage entre le prononcé des jugements de pension alimentaire et leur exécution effective.
La Fondation pour les questions des femmes égyptiennes a affirmé que le suicide de la jeune mère à Alexandrie révèle une défaillance structurelle du système du statut personnel, plutôt qu’un fait isolé. Elle évoque l’accumulation des pressions économiques, juridiques et sociales, notamment les difficultés d’exécution des jugements de pension alimentaire et l’absence de mécanismes de protection efficaces en matière de garde et de logement.
Ce mois d’avril, le ministère public a inscrit les personnes refusant de payer les pensions alimentaires sur les listes d’interdiction de voyager et de surveillance à l’arrivée. La Fondation du Caire pour le développement et le droit a appelé à garantir un droit de contestation et de recours effectif et rapide, la rigueur des procédures d’inscription et leur réexamen périodique, ainsi que la prise en compte des situations humanitaires et des circonstances économiques exceptionnelles.
Prison et amende pour le directeur d’un hôtel à Port-Saïd, poursuivi pour discrimination contre une journaliste à qui il avait refusé de séjourner seule
Le 27 avril, le tribunal correctionnel d’appel de l’Est a condamné par contumace le directeur de l’hôtel Utopia al-Safwa, à Port-Saïd, à un an de prison et à une amende de 50 000 livres pour discrimination envers la victime, Alaa Saad, à qui il avait interdit de séjourner dans une chambre individuelle pour femmes. La cour a annulé le jugement rendu en première instance le 3 mars dernier.
L’affaire remonte à janvier dernier, lorsque la journaliste Alaa Saad s’est vu refuser la location d’une chambre dans cet hôtel au motif qu’elle était une femme seule. Cette pratique constitue une forme de discrimination à l’égard des femmes visant à leur imposer une tutelle sociale et morale et à restreindre leur pleine capacité juridique et leur autonomie.
6. Travail, retraites et sécurité au travail
Les travailleurs : retraites bloquées et accidents en hausse

Le bureau des assurances sociales de Port-Saïd a connu une grave crise, bloquant depuis décembre 2025 le versement des sommes dues à certains nouveaux retraités et affectant des milliers de familles. L’arrêt du système « SAIO » avant que son remplaçant soit prêt a paralysé l’enregistrement et le versement des pensions ainsi que la délivrance de documents, pénalisant notamment les chauffeurs et les pêcheurs. Cela intervient malgré quelque 1,3 milliard de livres dépensés pour moderniser le système et acquérir le logiciel « CRM », selon une demande d’explications déposée par le député Ahmed Farghaly, membre de la commission économique de la Chambre des représentants.
En matière de sécurité au travail, le Centre de services aux syndicats et aux travailleurs a révélé une hausse notable des accidents touchant les travailleurs. Au premier trimestre 2025, 49 accidents ont été enregistrés, faisant 356 victimes, dont 43 adultes décédés et un enfant, ainsi que 298 blessés, parmi lesquels 14 enfants. Durant la même période de 2026, le nombre d’accidents est passé à 70, pour un total de 358 victimes, comprenant 44 adultes décédés et trois enfants, ainsi que 294 blessés, dont 17 enfants. Ces chiffres interrogent l’efficacité des mesures de sécurité et soulignent la nécessité d’interventions urgentes pour limiter la répétition de ces faits.
7. Droits des réfugiés et protection contre les expulsions
Les réfugiés soudanais : détention, expulsions et cinquième décès

La situation des réfugiés soudanais est restée au premier plan après l’annonce par la Plateforme des réfugiés en Égypte du décès du demandeur d’asile soudanais Rashed Mohamed Abbas après une période de détention. Ce décès s’inscrit dans le contexte d’une vaste campagne sécuritaire visant les réfugiés, les demandeurs d’asile et les migrants en Égypte ces derniers mois, qui s’est nettement intensifiée depuis le début de l’année.
Selon la plateforme, il s’agit du cinquième décès de ce type au cours des derniers mois. Elle exprime son inquiétude face à la dégradation de la protection des réfugiés et des demandeurs d’asile en Égypte et des conditions de détention, et appelle à une démarche sérieuse pour enquêter sur les circonstances de ces décès et empêcher leur répétition.
Des organisations de défense des droits humains ont également documenté l’expulsion forcée vers le Soudan de l’écrivain et romancier soudanais Idris Ali Babiker, malgré ses documents de demandeur d’asile, après environ 50 jours de détention dans des conditions éprouvantes.
Dans leur communiqué, les organisations indiquent que le témoignage de l’écrivain révèle des conditions de détention dures et inhumaines : privation délibérée de nourriture, extorsion financière et obligation de payer son séjour dans le lieu de détention. Son état de santé s’est en outre dégradé du fait de la prolifération d’insectes, tels que les poux, les cafards et les moustiques, dans un environnement dépourvu des normes les plus élémentaires d’hygiène et de soins.
Par ailleurs, la plateforme a salué les facilités accordées par les autorités égyptiennes pour accueillir les examens du certificat d’études secondaires soudanais, tout en demandant l’arrêt des campagnes d’arrestation et la libération des élèves détenus.
8. Patrimoine et droit à la ville
Alexandrie : un aménagement qui dévore la mémoire
La démolition de la station de tramway de Bulkeley, vieille de plus de 160 ans, dans le cadre des travaux de modernisation du tramway de Raml à Alexandrie, a suscité de nombreuses critiques. Un reportage de Zawia3, intitulé « À Alexandrie, le transport de remplacement du tramway en difficulté financière : les chauffeurs attendent leurs paiements depuis deux mois », a révélé les difficultés de fonctionnement du réseau de remplacement et les retards de paiement des travailleurs et des propriétaires de véhicules, sur fond de craintes d’une paralysie totale de la circulation à Alexandrie.
À la suite de cela, le docteur Ahmed Alaa Fayed, député du Parti social-démocrate égyptien, a déposé une demande d’explications adressée au Premier ministre, au ministre des Transports et à la ministre du Développement local, concernant les difficultés du réseau de remplacement du tramway de Raml à Alexandrie, des soupçons de gaspillage d’argent public et les risques de paralysie de la circulation dus à l’arrêt du tramway avant que la solution de remplacement ne soit prête.
Il demande au gouvernement de préciser l’état actuel de ce réseau et sa capacité réelle à couvrir les besoins des habitants après la réduction des services du tramway, d’intervenir d’urgence pour verser l’ensemble des sommes dues aux chauffeurs, aux propriétaires de véhicules et aux travailleurs du projet, et de suspendre toute nouvelle démolition des stations historiques jusqu’au réexamen complet de leur situation juridique. Il réclame également une enquête approfondie sur les opérations présumées de mise à la ferraille et de vente, afin de garantir la protection des fonds publics.
La Commission égyptienne des droits et des libertés a dénoncé l’abattage des arbres autour des stations du tramway historique d’Alexandrie, qu’elle inscrit dans une tendance plus large à la réduction des espaces verts. Une pétition lancée par la commission souligne que la suppression du tramway et son remplacement par des moyens de transport plus polluants, conjugués à l’abattage des arbres, aggraveront la pollution, particulièrement dans une ville menacée par les effets du changement climatique. Elle y voit une violation des obligations constitutionnelles de protection de l’environnement.
9. Droits des enfants et protection contre les violences
Les enfants entre violences et sanctions
Concernant l’enfance, la fondation « Malath » a publié son rapport trimestriel, recensant 47 cas de violences contre des enfants au cours des trois premiers mois de 2026, comprenant des agressions physiques, des violences sexuelles, de l’exploitation et des homicides. Un autre rapport, publié par la fondation Bint al-Nil, a recensé 662 crimes de violence familiale contre des mineurs entre 2022 et 2025.
Par ailleurs, une proposition de loi parlementaire a suscité une vive controverse en proposant d’abaisser à dix ans l’âge de la responsabilité pénale des enfants et de porter à vingt ans la durée maximale de l’emprisonnement avec travaux forcés pour certains crimes.
Cela contredit la philosophie de la loi égyptienne sur l’enfance et les principes de la Convention internationale relative aux droits de l’enfant. Le cadre juridique actuel fixe l’âge de la responsabilité pénale à douze ans et prévoit un traitement pénal progressif tenant compte de l’âge et privilégiant la réhabilitation plutôt que la sanction, explique à Zawia3 l’avocat Ahmed Moselhy, président du Réseau de défense des enfants.
Il met en garde contre le danger d’infliger aux enfants des peines lourdes, comme des emprisonnements pouvant atteindre vingt ans, qui risquent de produire des criminels plutôt que de favoriser leur réinsertion dans la société, notamment parce que leur maturité psychologique et intellectuelle n’est pas encore achevée. Il souligne également la contradiction avec les principes du droit civil, qui considèrent les mineurs comme n’ayant pas un discernement pleinement développé, ce qui soulève des difficultés juridiques lorsqu’on les tient pénalement responsables de cette manière.
