Alors que des institutions médiatiques égyptiennes intensifient leurs efforts pour dresser une feuille de route du développement du système médiatique, en application de directives présidentielles (données par le président Abdel Fattah Al-Sissi en août 2025), les cas de poursuites et d’arrestations de journalistes se répètent en parallèle, révélant un contraste criant entre le discours officiel et la réalité.
Au cours des dernières semaines, la journaliste Safaa El-Korbeigi a été arrêtée en raison de publications sur les réseaux sociaux, tandis que le journaliste Mohamed Taher, du quotidien Al-Akhbar al-Massa’i, a fait l’objet d’une interpellation le samedi 18 octobre 2025 au matin, avant d’être libéré sous caution, à la suite de la plainte déposée contre lui par l’adjoint du ministre du Tourisme et des Antiquités, Ahmed Khamis, enregistrée sous le numéro 7629 de 2025 (délits, El-Obour). Deux affaires qui ont remis sur le devant de la scène les questions sur les limites de la liberté d’expression et la sécurité du métier en Égypte, à un moment censé être celui d’une « réforme globale des médias ».
De son côté, le ministère du Tourisme et des Antiquités a démenti, sur sa page officielle Facebook, avoir déposé la moindre plainte contre un journaliste, affirmant que ces allégations étaient, selon ses termes, dénuées de tout fondement et que ni le ministre ni le ministère n’avaient engagé de poursuites judiciaires contre un quelconque journaliste. Il réagissait ainsi au communiqué publié par le président du syndicat des journalistes, Khaled El-Balshy, au sujet de l’arrestation du journaliste Mohamed Taher, qui indiquait que l’affaire faisait suite à une plainte déposée par le ministre du Tourisme et des Antiquités.
Par la suite, le président du syndicat a précisé avoir reçu un appel téléphonique du Dr Chérif Fathi, ministre du Tourisme et des Antiquités, qui lui a assuré ne pas avoir déposé de plainte et qu’il déposerait le lendemain une réclamation auprès du syndicat des journalistes contre la personne qui avait mêlé son nom à la plainte, en soulignant qu’il refuse de traiter avec les journalistes par voie de plaintes. Le président du syndicat a ajouté avoir fait part au ministre du rejet par le syndicat de la manière dont avait été traité leur confrère Mohamed Taher, tandis que le ministre a précisé qu’il n’était pas responsable de cet incident.
Dans le même contexte, le parquet suprême de la sûreté de l’État a renouvelé, le 13 octobre 2025, la détention de la journaliste Safaa El-Korbeigi pour 15 jours dans le cadre de l’enquête. Les forces de sécurité avaient arrêté El-Korbeigi le 6 octobre, avant qu’elle ne soit déférée au parquet suprême de la sûreté de l’État, qui l’a inculpée d’« appartenance à un groupe terroriste » et de « diffusion de fausses nouvelles ». Selon Imane Aouf, rapporteuse des commissions des libertés et des femmes du syndicat des journalistes, El-Korbeigi avait déjà été détenue pour les mêmes accusations pendant près de deux ans.
Au cours des cinq derniers mois, plus de 12 journalistes ont été interrogés, certains dans le cadre d’enquêtes du parquet, d’autres convoqués par d’autres instances, selon ce qu’a déclaré à Zawia3 la rapporteuse de la commission des libertés.

La publication
Imane Aouf, rapporteuse de la commission des libertés au conseil du syndicat des journalistes, détaille pour Zawia3 ce qu’a subi le journaliste Mohamed Taher. Elle explique que Taher a été le premier à publier la nouvelle du vol du bracelet pharaonique (un bracelet en or du roi Amenemopé, disparu du laboratoire de restauration du Musée égyptien du Caire), après avoir obtenu l’information de ses sources le 9 septembre 2025. Un jour après la publication, le ministère du Tourisme et des Antiquités a déposé, le 13 septembre, une plainte pour qu’une enquête soit ouverte sur l’affaire, suivie d’une décision du parquet de placer en détention la fonctionnaire responsable et plusieurs personnes impliquées, ce qui confirme l’exactitude des informations publiées par le journaliste et montre qu’elles n’étaient ni erronées ni mensongères.
Aouf ajoute que Taher a publié le même mois, après l’information sur le bracelet, un nouvel article sur le vol, dans l’un des musées, d’un panneau antique connu sous le nom de « panneau des Quatre Saisons », un fait remontant à environ quatre mois plus tôt, ce qui a poussé le ministère à déposer une nouvelle plainte et à ouvrir une enquête sur l’incident.
La rapporteuse de la commission des libertés poursuit : le journaliste a eu la surprise d’être convoqué par la police de la cybercriminalité pour une « conversation amicale », mais il a découvert que l’affaire s’était transformée en interrogatoire officiel : son téléphone portable a été saisi sans autorisation du parquet, et il a été retenu plus de quatre heures avant d’être déféré au parquet d’El-Obour. Le syndicat n’a été informé ni de la convocation ni de l’interrogatoire du journaliste, ce qu’Aouf considère comme une violation manifeste de la loi et des instructions du procureur général, qui exigent la présence du président du syndicat ou de son représentant dans les affaires de publication.
La rapporteuse de la commission des libertés a présenté trois demandes au parquet : l’annulation de l’interrogatoire faute d’avoir informé le syndicat, une objection à la saisie du téléphone en raison de la menace qu’elle représente pour les sources du journaliste, et une objection à l’imposition d’une caution financière dans les affaires de publication, puisque la remise en liberté est censée se faire uniquement sous la garantie du syndicat.
Pendant l’interrogatoire, le parquet a confronté notre confrère Taher à près de neuf publications qu’il avait faites sur sa page Facebook, portant toutes sur des faits de corruption et des problèmes administratifs au sein du ministère du Tourisme et des Antiquités. À l’issue de l’interrogatoire, le parquet a décidé de le remettre en liberté moyennant une caution de 2 000 livres égyptiennes (environ 40 dollars), ce qui signifie que l’affaire se poursuit, selon la rapporteuse de la commission des libertés.
Aouf estime que la crise des cautions dans les affaires de publication s’est aggravée ces derniers mois, les montants allant de 2 000 à 10 000 livres (environ 40 à 210 dollars), ce qui constitue une évolution nouvelle et dangereuse, puisqu’il n’y a pas de caution financière dans les affaires de publication. Selon le principe établi, dans ces affaires, le journaliste est censé être remis en liberté sous la garantie du syndicat des journalistes, avec l’engagement de se présenter à l’enquête chaque fois qu’on le lui demande, sans avoir à payer de caution. Elle souligne que la saisie du téléphone du journaliste Mohamed Taher, versé comme pièce à conviction dans l’affaire, constitue une évolution grave et sans précédent dans le traitement des journalistes, en raison de la menace qu’elle représente pour la sécurité de leurs sources, et affirme que cette mesure n’était pas appliquée auparavant dans les affaires de publication ou d’enquêtes journalistiques.
Pour rappel, en août 2025, le parquet de la sûreté de l’État a décidé de remettre en liberté Lina Attalah, rédactrice en chef du site « Mada Masr », moyennant une caution de 30 000 livres, dans le cadre de l’affaire n° 6182 de 2025 (registre de la sûreté de l’État), après l’avoir interrogée et lui avoir signifié des accusations de « diffusion de fausses nouvelles et gestion d’un site sans licence », à la suite d’un reportage sur les conditions de détention dans la prison de Badr 3 publié par « Mada Masr ».
En mai 2025, le parquet suprême de la sûreté de l’État a remis en liberté la journaliste et présentatrice Rasha Qandeel après l’avoir interrogée dans l’affaire n° 4196 de 2025 (registre de la sûreté de l’État) ; le parquet l’a confrontée à 31 plaintes déposées contre elle par des citoyens de différents gouvernorats et de différentes professions, rédigées de manière similaire et visant les mêmes articles, et l’a aussi confrontée à plusieurs de ses articles et enquêtes, selon ce qu’a rapporté l’avocat et défenseur des droits humains Khaled Ali.
La rapporteuse de la commission des libertés critique les déclarations du ministre des Antiquités sur l’affaire, qu’elle qualifie de « catastrophiques », affirmant que le fait que le ministre se désolidarise de la plainte ne l’exonère pas de sa responsabilité politique et morale, et s’interroge : « Est-il normal qu’un fonctionnaire du ministère dépose une plainte contre un journaliste à l’insu du ministre ? Et est-il concevable que le journaliste soit renvoyé devant les enquêteurs alors qu’aucune enquête n’est ouverte contre le fonctionnaire impliqué dans une affaire de corruption ? »
Aouf indique que l’actuel ministre a déjà pris des mesures similaires contre des journalistes et des créateurs, parmi lesquels un jeune créateur arrêté pour avoir utilisé des techniques d’intelligence artificielle dans une œuvre consacrée à la promotion de l’inauguration du Musée égyptien (le Grand Musée égyptien de Gizeh), estimant que le ministère fait preuve d’une tendance hostile à la transparence et à la circulation de l’information, au moment même où les vols et les négligences se répètent dans les musées et les entrepôts archéologiques.
Aouf affirme : « Le journaliste Mohamed Taher exerce son métier depuis plus de 15 ans en couvrant le dossier des antiquités, et ce qu’il écrit est une alerte adressée aux responsables, non une diffamation contre quiconque. Mais il semble qu’alerter les responsables soit désormais accueilli par des poursuites et non par une réponse. Le ministère aurait mieux fait de poursuivre les corrompus, s’il avait du temps libre, au lieu de poursuivre les journalistes et les créateurs. »

Seize journalistes en détention provisoire
El-Korbeigi est restée deux ans en détention provisoire, entre avril 2022 et février 2024, en lien avec les protestations des employés de l’immeuble de la radio et de la télévision, « Maspero », contre la direction de l’Autorité nationale des médias ; elle avait été intégrée à l’affaire n° 441 de 2022, avant d’être libérée en février 2024 dans le cadre d’une liste de 60 personnes placées en détention provisoire dans des affaires politiques.
Imane Aouf, rapporteuse des commissions des libertés et des femmes du syndicat des journalistes, déclare à Zawia3 que l’arrestation d’El-Korbeigi a représenté « un grand choc pour la communauté des journalistes », d’autant qu’elle avait déjà passé près de deux ans en détention provisoire avant d’être libérée sans qu’aucun jugement n’ait été rendu contre elle.
Aouf évoque l’état de santé d’El-Korbeigi, qui souffre d’un handicap moteur dû à la poliomyélite, ainsi que d’un état psychologique instable consécutif à sa précédente détention. Elle poursuit : « Nous espérions que cette dimension humaine serait prise en compte et que l’expérience de sa détention ne se répéterait pas, surtout au vu des déclarations du président de la République sur le développement des médias et l’ouverture de l’espace à la liberté d’expression. »
Elle ajoute : « Outre ce qui est arrivé à Safaa, nous avons été surpris ces derniers jours par le renvoi en jugement de la plupart des journalistes placés en détention provisoire, au nombre de 16, et il ne reste plus aujourd’hui en détention provisoire que Safaa El-Korbeigi, arrêtée il y a moins de deux semaines. »
Selon les dernières statistiques du syndicat, le nombre de journalistes détenus s’élève à 24, dont quatre déjà condamnés et quatre en cours de jugement, tandis que les autres ont été renvoyés devant les tribunaux après de longues périodes de détention provisoire.
Aouf insiste sur l’importance d’activer les alternatives à la détention provisoire prévues par les amendements du code de procédure pénale réclamés par le président de la République lui-même, en précisant que parmi ces alternatives figure la garantie apportée par les syndicats professionnels à leurs membres, ce qui allégerait les souffrances humaines et économiques des détenus et de leurs familles tout en préservant le droit de l’État aux poursuites judiciaires.
Pendant l’interrogatoire de la journaliste Safaa El-Korbeigi, le parquet de la sûreté de l’État l’a confrontée à plusieurs messages publiés sur sa page Facebook, dont un sur la crise des chalets d’Agiba, dans le gouvernorat de Marsa Matrouh, sur la côte méditerranéenne, que le gouvernement égyptien a commencé à démolir au nom du développement et de l’exploitation de la zone, comme l’a expliqué Imane Aouf, rapporteuse des commissions des libertés et des femmes du syndicat des journalistes.
En janvier 2025, le gouvernorat de Marsa Matrouh a été le théâtre d’une vive polémique, notamment parmi les propriétaires de chalets de la zone d’« Agiba », après la circulation d’informations sur des projets de démolition des chalets au nom du développement et de l’exploitation de la zone.
Les appels des personnes touchées ont été clairs : elles réclamaient une clarification officielle du gouvernorat de Matrouh ou de toute autre instance gouvernementale concernée pour expliquer les raisons de la décision et dissiper ce qu’elles ont qualifié de « flou entourant la situation », estimant que l’absence de communication officielle ouvre la porte aux rumeurs et accroît les craintes.

Poursuites et procès au temps du « développement »
Le journaliste et syndicaliste Hisham Fouad estime que ce qui se passe dans le cadre du développement des médias est une ingénierie du paysage médiatique, à l’image de ce qui se passe lors des élections législatives. Selon lui, ce sont les « organes souverains » (expression qui désigne en Égypte les services de renseignement et de sécurité) qui décident, par divers moyens, qui l’emporte, et vont même jusqu’à choisir certains opposants et en écarter d’autres, pour nous offrir un tableau qui donne l’impression qu’il existe des élections, un Parlement et des députés, alors que la réalité montre que c’est le pouvoir en place qui tient les rênes.
« Au niveau des médias, nous voyons quelque chose de semblable : soudain, des directives émanent du pouvoir pour libérer les médias ; aussitôt, le gouvernement forme des commissions, d’où naissent d’autres commissions de réforme, et, pour embellir le tableau, quelques voix d’opposition sont autorisées à apparaître et à revenir. Mais cela signifie-t-il une véritable réforme ? Bien sûr que non, pour plusieurs raisons : la première est que la presse doit être indépendante et qu’il lui revient de proposer elle-même le plan de réforme, sans intervention gouvernementale », selon Fouad.
Le dirigeant syndical ajoute que la véritable réforme est claire : il existe les recommandations des congrès généraux des journalistes, qui résument le processus de réforme en deux éléments fondamentaux indispensables : la liberté de la presse et des journalistes, et la libération des journalistes de la peur pour leur avenir, en garantissant leur titularisation et un salaire digne.
Fouad estime que ne pas écouter ces revendications aura pour conséquence le maintien des journalistes derrière les barreaux pendant des années à cause de leurs opinions, la poursuite de l’ignorance de la titularisation des contractuels dans les institutions, voire peut-être la liquidation progressive des institutions de presse publiques.
Fouad conclut en insistant sur la nécessité pour la communauté des journalistes de former des groupes de pression efficaces pour réclamer le plus d’acquis possible pour la presse et les journalistes, en soulignant que tout changement réel exige une pression collective venant de l’intérieur même de la profession. Le dirigeant syndical exprime ses doutes quant à l’existence d’une réelle volonté de se débarrasser de la théorie de l’« opinion unique », affirmant que le plus grand défi est que les médias retournent à leur public, au lieu de rester un simple porte-voix du pouvoir.
Dans le même contexte, Imane Aouf estime que le développement des médias ne peut se réaliser tant que des journalistes restent emprisonnés, et qu’il est nécessaire de cesser immédiatement d’arrêter des journalistes pour leurs opinions et de permettre l’existence de l’opinion et de l’opinion contraire dans l’espace public. Elle précise que le syndicat a demandé à maintes reprises la libération des journalistes en détention provisoire sous la garantie du syndicat, celui-ci s’engageant à assurer leur présence aux séances d’enquête chaque fois que cela est demandé, en considérant que cette mesure « peut être une alternative juste et humaine à la détention provisoire ».
La Constitution égyptienne consacre la liberté de la presse et la liberté d’opinion et d’expression : son article 65 dispose que « la liberté de pensée et d’opinion est garantie. Toute personne a le droit d’exprimer son opinion oralement, par écrit, par l’image ou par tout autre moyen d’expression et de publication ». De même, l’article 70 dispose que « la liberté de la presse, de l’impression et de la publication sur papier, audiovisuelle et électronique est garantie. Les Égyptiens, personnes physiques ou morales, publiques ou privées, ont le droit de posséder et de publier des journaux et de créer des médias audiovisuels et des médias numériques ».
Et selon l’article 71 de la Constitution, « il est interdit, de quelque manière que ce soit, d’imposer une censure aux journaux et médias égyptiens, de les confisquer, de les suspendre ou de les fermer. Une censure limitée peut exceptionnellement leur être imposée en temps de guerre ou de mobilisation générale. Aucune peine privative de liberté n’est infligée pour les infractions commises par voie de publication ou de diffusion publique ».
Pourtant, malgré les textes constitutionnels qui garantissent le droit à la circulation de l’information et la liberté de publication, dans les faits et sur le terrain, le Parlement égyptien n’a pas adopté de loi sur la liberté de circulation de l’information, malgré les demandes visant à rendre effectif le droit d’accès à l’information conformément à l’article 68, tandis que les restrictions juridiques et administratives sur la presse indépendante et la publication en ligne se poursuivent, ce qui fait de la liberté de circulation de l’information en Égypte un droit constitutionnel suspendu.

Un instantané de la réalité des médias en Égypte
Un rapport récent du Centre régional pour les droits et les libertés a fait le point sur l’état de la liberté de la presse et des médias en Égypte au premier semestre 2025, en documentant la poursuite des violations contre les journalistes et les institutions médiatiques, ainsi que l’aggravation des difficultés économiques et professionnelles qui sapent l’environnement du travail journalistique.
Les abus juridiques et sécuritaires arrivent en tête, avec le maintien en détention provisoire de plusieurs journalistes de premier plan dans des affaires de publication, comme les journalistes Sayed Saber et Khaled Mamdouh et le caricaturiste Ashraf Omar, dont la détention a été renouvelée pendant de longues périodes sans procès équitable. Le rapport a également documenté de nouvelles convocations de plusieurs journalistes, dont Rasha Qandeel et Lina Attalah, en raison de contenus journalistiques publiés.
En revanche, la même période a vu quelques libérations limitées, dont la plus marquante est celle du journaliste Ahmed Serag : les services de sécurité du ministère de l’Intérieur l’ont libéré quelques jours après la décision du parquet suprême de la sûreté de l’État de le remettre en liberté dans le cadre de l’affaire n° 7 de 2025, au sein d’une liste d’une cinquantaine de personnes, parmi lesquelles l’avocat Nasreddine Hamed Abdel Maqsoud, détenu depuis septembre 2021.
Les forces de sécurité avaient arrêté Serag le 16 janvier 2025 à la suite d’un entretien filmé qu’il avait réalisé avec Nada Mogheeth, épouse du caricaturiste détenu Ashraf Omar ; le parquet l’avait inculpé d’« appartenance à un groupe terroriste, diffusion de fausses nouvelles et utilisation d’un site pour promouvoir des idées terroristes ».
Dans ce contexte, Moustafa Shawky, chercheur sur la liberté de la presse et des médias à l’Association pour la liberté de pensée et d’expression (AFTE), déclare à Zawia3 que la formation d’une commission pour le développement de la performance médiatique constitue « une démarche incompréhensible et inquiétante », y voyant un empiètement manifeste sur les prérogatives des instances constitutionnelles de régulation des médias, à savoir le Conseil suprême de régulation des médias, l’Autorité nationale de la presse et l’Autorité nationale des médias.
Pour Shawky, l’existence de cette commission traduit une confusion dans la gestion du dossier des médias au sein de l’État. Il ajoute : « Soit ces institutions sont incapables de jouer leur rôle en raison de problèmes liés à leurs prérogatives, à leur indépendance ou à leur mode de composition, et dans ce cas il faut revoir leur composition, soit il existe une volonté de les contourner par des commissions parallèles qui empiètent sur leurs missions et leurs prérogatives, ce qui soulève des points d’interrogation sur le véritable objectif de la nouvelle commission. » Il souligne qu’il n’y a aucun sens à parler de développement des médias tant que le marché médiatique est monopolisé, en précisant que le démantèlement de ce monopole est le premier pas vers la libération des médias et vers leur capacité à jouer en toute indépendance leur rôle professionnel et de contre-pouvoir.
Le chercheur en droits humains indique que des dizaines de sites d’information et de médias en Égypte n’ont toujours pas obtenu de licence d’exercice en raison de ce qu’il qualifie d’« obstructions administratives et sécuritaires persistantes », estimant que cela prive tout discours sur la réforme des médias de son sérieux et de sa crédibilité.
Shawky conclut : « On ne peut pas parler de développement de la presse et des médias tant qu’un seul journaliste reste emprisonné en raison de son travail ou de ses opinions. Et si la commission veut laisser une véritable trace dont l’histoire se souviendra, que cette trace soit d’aider le syndicat des journalistes à faire de l’Égypte un pays sans un seul journaliste derrière les barreaux. »

Le journalisme, c’est la liberté et l’indépendance
L’Égypte s’est classée au sixième rang mondial pour le nombre de journalistes emprisonnés en 2024, avec 17 journalistes derrière les barreaux, selon le rapport publié en janvier 2025 par le Comité pour la protection des journalistes (CPJ).
Le rapport place l’Égypte parmi les dix pays qui ont le plus emprisonné de journalistes au monde en 2024. Sur les 17 journalistes recensés, le CPJ attribue l’arrestation de 7 journalistes en Égypte à la crise économique, dont au moins deux avaient « critiqué les politiques économiques du gouvernement », selon le rapport.
De son côté, le journaliste Essam Kamel, rédacteur en chef du journal Veto et membre de la commission principale pour le développement des médias, déclare à Zawia3 que la communauté des journalistes et des médias en Égypte « fait face depuis de longues années aux peines privatives de liberté dans les affaires de publication et se bat pour un climat qui permette la liberté du travail journalistique et médiatique ».
Il ajoute : « On ne peut pas considérer la liberté de la presse comme une faveur ou un don de qui que ce soit. Le journaliste n’est pas au-dessus de la société, mais il accomplit une mission sacrée : transmettre une information exacte au lecteur, qui en est le but et la finalité. » Il souligne que la réalisation de médias professionnels et influents exige des lois garantissant la liberté de circulation de l’information, car « le journaliste ne peut pas fournir une information exacte en l’absence de législations qui obligent les instances officielles à répondre à ses questions ».
Kamel critique le maintien d’articles de loi qui restreignent le travail des journalistes, comme l’article 12 de la loi n° 180 de 2018 (sur la régulation de la presse et des médias), qui « interdit au journaliste de filmer tout événement sans autorisation préalable », et s’interroge : « Le journaliste peut-il savoir à l’avance qu’un immeuble va s’effondrer dans deux jours et attendre d’obtenir une autorisation ?! De tels articles sont illogiques et entravent le travail de la presse dans la couverture des événements imprévus. »
Le rédacteur en chef de Veto insiste sur la nécessité de l’indépendance des instances médiatiques, comme le Conseil suprême des médias, l’Autorité nationale de la presse et l’Autorité nationale des médias, vis-à-vis du gouvernement, afin qu’elles remplissent efficacement leurs rôles de contrôle et leurs rôles professionnels.
Il indique que le syndicat des journalistes travaille depuis environ un an sur un projet global comprenant une loi sur la liberté de circulation de l’information, des amendements aux lois régissant les instances médiatiques, ainsi que la suppression des peines privatives de liberté dans toutes les législations relatives à la presse et aux médias.
Le rédacteur en chef de Veto estime que « l’arrestation de tout journaliste, homme ou femme, en ce moment contredit totalement la volonté affichée par la direction politique de disposer de médias forts et influents, capables d’atteindre le public local et régional », affirmant que « la véritable réforme des médias ne peut pas se réaliser tant que ces pratiques se poursuivent ».
Dans un reportage réalisé précédemment par Zawia3, intitulé « Développement des médias en Égypte : une chance de vraie réforme ou la répétition du scénario du “dialogue national” ? », nous avions contacté plusieurs responsables de la presse et recensé certaines revendications et mesures proposées afin d’élaborer une ordonnance complète pour le développement de la presse et des médias en Égypte. En tête de ces revendications figuraient le renforcement de la liberté de la presse, la libération des journalistes emprisonnés et l’arrêt des poursuites sécuritaires à leur encontre dans les affaires de publication, ainsi que l’amélioration de la situation économique et sociale des journalistes, le développement des contenus médiatiques, le soutien aux institutions publiques et privées et l’adaptation aux mutations numériques et technologiques modernes, afin de garantir des médias professionnels, influents et durables.
En fin de compte, le discours sur le « développement des médias » en Égypte est entouré de points d’interrogation qui se multiplient de jour en jour, face à des pratiques sécuritaires sans fin visant les journalistes et au maintien de lois qui restreignent le travail journalistique. Et tandis que l’État parle de réforme et de liberté d’opinion, se multiplient les faits qui reflètent une contradiction entre le discours et la pratique sur le terrain.
